J. Richopin. La Mei-j sonnet
ôàg LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.
Silence fort explicable : celle cùte de Libye ne fut d'aucun usage aux marines grecques et romaines. Le vieux périple de Skylax, décrivant ces parages des Colonnes, nous dit seulement qu'en Europe les côtes sont peuplées d'établissements carthaginois, et boueuses, et balayées de marées, et bordées d'une mer sans limite, aTto 'HpaxXeiwv StTjXwv èv t^, Eùpwinp eiÀitopia izoWk KapyTiOovtwv xal TTTjAo; xalirXvijxiJLypiSe; xal TicXà-jTj : en Libye, Skylax ne connaît que la colonne Abila sur ce rivage « entièrement carthaginois », nicrzoL sttI Kapyr^ooviwv.
Du pays des Lestrygons, le même Skylax ne connaît rien : il sait pourtant que la Sardaigne est près de la Corse, à 1/3 de jour de navigation, àiro oè Kjpvoy v/(Tou tU SapScb vylo-ov -re).©!!; fj|jLépa; TptTov [Aspo;, et que dans l'intervalle est une lie inhabitée, xal vfj^jo; 6pr,[jLrj èv t<J) [xe-raÇu. Les Hellènes ne connurent jamais Télépylos. C'est par un autre chemin qu'ils trafiquèrent avec les montagnards de la Gallura. Au fond de notre rade de Terranova, sur la mer du Levant, ils avaient établi leur comptoir d'Olbia. Leurs caravanes prenaient la route que suit actuellement le chemin de fer de Terranova à Tempio. Elles faisaient d'Olbia le grand emporium de la Sardaigne du Nord. Les Hellènes délaissaient donc les mouillages du détroit et a la route par où les chars amenaient les bois des montagnes » vers le port odysséen de la Pierre Colombière.
n faut noter que la plupart des régions odysséennes nous offrent la même opposition entre le site décrit par le poète et quelque site tout proche, où les marines classiques eurent plus tard leur embarcadère. Ce n'est pas sur l'Ile de Kirkè, mais à Anxour-Terracine, que les Hellènes viendront trafiquer. Ils ne feront pas de la Petite Ile (Nisida) une relâche ni « une ville bien bâtie », ils ne monteront pas à la Caverne du Kyklope; mais, installés à Naples, ils exploiteront tout à la fois les « sourcils » des Yeux et les champs de la Plaine. A quoi bon les Iles des Sirènes pour les maîtres et seigneurs de Paestum? Aiolos perd son sceptre, l'île Haute perd sa suprématie, du jour où les ^Hellènes font de Lipari le grand bazar des Sept-Iles. Depuis les Phéaciens, Palaio-Kastrizza n'a jamais retrouvé le rôle que la Kerkyra des Hellènes lui fit perdre.
Partout, nous avons ainsi l'opposition du site grec et du site odysséen. Sites tout différents, répondant à des besoins contraires. Le site grec convient toujours à des colons ou des marchands fixés à demeure, en pays allié ou conquis. Le site odysséen n'est jamais qu'un passage, une relâche, une aiguade, un reposoir en pays sauvage, hostile ou inconnu.
On dira : « Les descriptions odysséennes furent la première vision qui s'offrit aux yeux des Hellènes quand pour la première fois leurs flottes pénétraient en ces parages occidentaux. Les établissements grecs n'existaient pas encore. Les relâches des thalassocrates antérieurs subsistaient. VOdyssée vient du premier périple grec, dressé par ces premieis explorateurs. Rien n'enipôche donc que le
poète ait pu nous décrire, non pas une Méditerranée hellénique, mais une Méditerranée plus ancienne et très diflerente. »
Loin de fournir au poème la matière de ses descriptions, les premiers explorateurs grecs lui empruntèrent, je crois, la nomenclature de leurs découvertes. Ce n'est pas sur un périple de ses nationaux que l'auteur du Nostos modela ses vers. C'est aux vers du Nostos que les premiers périples grecs essayèrent de rapporter, d'ajuster leur géographie.
Le Nostos existait en sa forme présente avant le départ des conquistadores helléniques vers la Sicile et vers l'Italie. Car, en partant à la conquête de cette mer Occidentale, les Hellènes emportèrent avec eux certains noms, certaines idées géographiques, que le seul Nostos avait pu leur fournir et qu'ils s'efforcèrent de localiser sur les rivages de leurs explorations. Ils cherchèrent la terre des Kyklopes, Tile de Kalypso, la côte des Lestrygons, le palais d'Aiolos, la prairie des Sirènes, la roche de Kirkè. Ils voulurent retrouver chaque pays odysséen.
Tantôt ils réussirent. Tantôt ils échouèrent. Toujours et partout, ils essayèrent. Celte préoccupation de leur esprit ne les abandonna jamais. Le Poète présida à toutes leurs aventures, et les Aventures d'Ulysse à tous leurs récits. Et même dans les mers orientales, où le Nostos ne nous a point fait pénétrer, jusqu'au fond de la mer Noire, les gens de Milet crurent marcher sur les traces du Malin. De la Colchide aux rives de Sicile, les Hellènes pensèrent à chaque pas retrouver la nomenclature et les réalités homériques. Ils crurent avec raison qu'Aiolos était un roi des îles autour de Lipari, tov AïoAov ouvaorTsGtrai cpaat twv Twspl Tr,v A'.Tzàpav r/;<rwv. Ils imaginèrent que Charybde et Skylla symbolisaientles pirates du détroit sicilien, tyiv Xàpjêoiv xal to SxiiXXatov 'jtîo ).Tp<TT<ov xaTsys^Oai. Ils affirmèrent que tous ces lieux décrits par Homère se devaient retrouver dans leur histoire véridique, oStio 5è xal touç àXXo'j^ twv Ûtto '0[jLr,pou Xsyoïxivwv ev àA)vOî^ TOTcot; ItTTopo'jjjLsv. Lcs Kimmériens du poète durent habiter leur Bosphore Kimmérien, vers le Nord, dans la nuit polaire, et la Kirkè odysséenne devint la sueur de leur Médée, puisque toutes deux devaient être les flUes ou les sœurs d'Aiétès, roi de leur Colchide*.
Les moindres analogies leur suffirent. VOdyssée leur enseignait que le Kyklope est un lanceur de rochers, « moins semblable à un homme qu'à une montagne chevelue, isolée des autres ». Dès qu'ils connurent l'Etna, ils découvrirent à ses pieds les rochers de Polyphonie : disciples des Hellènes, c'est encore en cet endroit que nos marins retrouvent ces rochers, et nos Instructions ne manquent pas de signaler, aux voiliers qui descendent vers Catane, ces « Écueils des Cyclopes ». — Les Lestrygons leur semblèrent,