‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 307 sur 343 · I. Strab., I, p. iO · texte numérisé non relu

I. Strab., I, p. iO

comme nous le disait plus haut un commentateur moderne, proches parents de ces Kykiopes : ce fut donc en ces mêmes régions de TEtna, dans la campagne de Léontini, que les Hellènes sans autre raison découvrirent la Laistrygonie. — L'Ile de Kalypso leur apparut, on ne sait pourquoi, sur la côte italienne, en face de Krotone et du promontoire d'Hèra Lakinia. Déjà le vieux périple de Skylax la signale en ce point : Kpixcov, Aaxiviov Upov "Hpaç xal vY^ao; KaAu'ioG; èv { 'Oouo'O'sù; ^xei Tzapk KaXutj^oi.

Ces localisations erronées, cette géographie tout imaginaire, eussent-elles été possibles ou du moins eussent-elles été admises sans conteste, si quelque périple grec eût enseigné aux navigateurs grecs, comme au poète, le gîte véritable de ces pays odysséens?

Ne se comprennent-elles pas au contraire, si le poète servit de guide aux navigateurs, si le Nostos préexistait à leurs périples?

On sait la place que tenaient les poèmes homériques dans l'éducation populaire des Hellènes. Les histoires d'Ulysse étaient présentes à la mémoire de tous les compagnons-matelots. En arrivant dans les mers du Couchant, les premiers explorateurs grecs retrouvèrent quelques « témoins » de la Méditerranée décrite par le Nostos. Pour localiser certaines Aventures, ils eurent parfois les sûrs indices de cette nomenclature subsistante : en bonne place, les noms de Charybde, de Skylla, d'Aiolos, des Sirènes et d'Aiâiè leur donnèrent l'habitat de ces monstres et demi-dieux. Mais quand leurs navigations ne les conduisirent pas aux gites véritables, ils n'en localisèrent pas moins l'onomastique odysséenne : ils l'appliquèrent à des sites qu'elle n'avait jamais désignés. Hs avaient donc emporté cette onomastique de leurs ports d'attache. Le Poète était leur guide : il ne fut pas leur disciple.

n faut prendre au pied de la lettre certains vers de VOdyssée. A cette époque, les marines achéennes ne dépassent guère le reposoir d'Ithaque. L'île d'Ulysse est alors la dernière étape à l'entrée des mers inconnues. Elle est « la dernière dans la mer vers le zophos » . Après la Pierre Blanche, s'ouvre le royaume des Morts. Les mers « farinières » ne vont que jusqu'au bout du chenal d'Ithaque. Les mers sauvages, peuplées de monstres et d'anthropophages, commencent au delà. Si les Achéens n'ont pas encore pénétré dans cette mer Occidentale, comment leurs périples l'auraient-ils pu décrire fidèlement?

Éludiez maintenant la nomenclature odysséenne. Vous pouvez, en certains points, la comparer à l'onomastique des Hellènes. Les navigateurs grecs retrouvèrent et reproduisirent certains noms primitifs, que le Poète avait connus, mais qu'il avait transcrits d'une autre façon : en certains points, l'onomastique des Hellènes et la nomenclature de VOdyxsée s'offrent à nous comme la double traduction d'une seule et môme toponymie. De l'une à l'autre, vous remarquei'Ci

pourtant une différence essentielle : la traduction odysséenne est une traduction savante, « écrite » ; la traduction des Hellènes est une traduction populaire, « parlée ».

Voici le Pays des Yeux Ronds. Les Sémites l'avaient baptisé d'un nom que les Anciens nous ont transmis sous la forme Oinotria. Ce terme sémitique, formé de deux vocables, fut exactement, complètement, littéralement traduit par le poème odysséen en Kukl-Opia. Les Hellènes, au contraire, ne nous ont rendu que le sens général, global, résumé, dans le nom postérieur de Opikia. Kuklopia-Opikia, double traduction grecque d'un seul et même terme. Mais est-il inexact de dire que la première de «ces traductions sent son « auteur », son savant, et que la seconde, au contraire, trahit son origine populaire?

Le peuple, en transcrivant ou traduisant, simplifie toujours un peu. Il prend l'essentiel et néglige le reste. 11 dit le Pays des Yeux, Opikia, l'île du Croiseur, Kerkyra, la Pointe Blanche, lapygia, et non pas le Pays des Yeux Ronds, Kyklopia, l'île du Croiseur Noir, Kerkyra Scheria, la Pointe de la Guette Blanche, Messapia lapygia, etc. ; ou, quand il transcrit les deux vocables d'un môme terme, il est enclin à les séparer pour faire de la Messapie et de la lapygie deux choses, deux côtes, deux régions.

Comparez encore la traduction « Ile Petite » Nèsos Lacheia, que nous donne V Odyssée, et la traduction « Ilot », Nèsis, que nous a conservée l'usage populaire, pour ce nom d'île kyklopéenne dont nous ignorons l'original sémitique.

Comparez le Port Creux du poème, Limen Glaphyros, et la Faucille des périples grecs, Zanklon.

Les Hellènes appelèrent Sirenousai, Sirénuses, des îles que le poème nomme la Prairie des Sirènes. Dans toute la nomenclature grecque, nous n'avons aucune de ces Prairies, qui se trouvent fréquemment dans l'onomastique de la Bible : Prairie de la Danse, Prairie des Acacias.

Examinez enfin la langue même du Nostos. Voyez combien de mots, de tournures, d'idiotismes sémitiques y restent discernables. A chaque pas, nous avons dû recourir aux vocabulaire, notions et théories des Sémites ou de leurs maîtres égyptiens, pour comprendre les formules et métaphores de cette navigation. «Devant» et «derrière» désignant le Levant et l'Occident; « maisons » de l'aurore, du soleil, du couchant et du zophos; « piliers » du monde : les Sémites et Égyptiens parlaient ainsi.

Il est vrai que, pour mesurer celte influence étrangère sur la langue de notre poète, il nous faudrait peut-ôtre quelques textes de comparaison. H se peut que tous les Hellènes ses contemporains aient alors usé d'une langue pareille : dans la bouche du peuple grec, les mots et expressions sémitiques tenaient peut-être à cette époque la place que les expressicMis et mots français y tiennent aujourd'hui.

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