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CHAPITRE II

Ëratost. ap. Strab., I, p. 24.

Du périple au poème, il peut sembler d'abord que le passage se fit directement, par quelques simples procédés. Tout périple est un chapelet de noms propres. Notre poème est une galerie de personnages. Ce sont les noms du périple qui sont devenus les personnages du poème. Comme le Pirée se fît un homme dans la bouche du singe de la fable, l'Œil Rond dans les vers de VOdysseia se fit un géant, rÉpervière v»ne déesse, la Cachette une nymphe, le Pilier un porteur du ciel. Ces noms personnifiés ont pris les mœurs, la parole et la vie d'hommes véritables ou de héros presque divins : ils mangent et boivent, parlent et se meuvent, s'irritent et s'apaisent, discutent et injurient.

Ils ont pris les affections humaines et se sont groupés en familles. La Cachette est devenue la fille du Pilier : Atlas est père de Kalypso. Le Vautour est devenu le frère de l'Épervière : Kirkè est sœur d'Aiétès. Ils se sont aussi groupés en communautés : dans chaque région, un chef a subordonné ses voisins et s'en est fait des serviteurs ou des comparses.

Autour de ce nom principal, les noms secondaires sont devenus des personnages de second rang. Parfois même, ils se sont mués en simples attributs : rÉpervière a pris le pouvoir magique et les prisons d'Anxour, du Cap de la Prison et de l'Enchantement, ainsi que les fauves de Feronia; la Pierre, Skylla, est devenue un monstre, pelor, en face du cap Peloros.

Chaque Aventure même n'a pour ressort que la mise en action de la toponymie. Le Pays des Sardes, des Fuyards, voit la fuite d'Ulysse; le Pays des Sikèles, des Orphelins, voit son Isolement. Auprès des Sirènes lieuses, Ulysse est attaché. Il disparaît sept ans, caché dans l'Ile de la Cachette, prisonnier de Kalypso.

Quand l'Aventure entière ou tel de ses détails ne sortent pas des noms de lieux, nous pouvons soupçonner encore que le poète n'a presque rien inventé. C'est

alors au texte même et aux renseignements du périple qu'il fait emprunt. La pt^clie (lu thon sur les eûtes de Sardaigne devient en ses vers le massacre des Aehéens. La pèche de l'espadon et du chien de mer sur les côtes de Sicile nous vaut la pi\*he horrihle de Skylla la chienne. Pour fuir la grotte de Kalypso, si le héros construit un radeau plat, — non pas un naVire, — c'est qu'en ces parages du détroit espagnol les indigènes usent de pareilles emharcations. Le héros vient deux fois dans l'Ile Haute, à seule (in d'expérimenter d'abord la douceur accueillante d'Aiolos par les vents du Nord, puis sa fureur inhospitalière par les vents du Sud. A la fin de chaque Aventure, j'ai tâché de mettre en regard le texte probable du périple et les accommodations du poème. J'y renvoie le lecteur. On peut dire, je crois, que toute l'invention se résume en un seul procédé : de la statique du périple, le poème tira la dynamique du Nostos; il mit en actions humaines ce que le périple donnait en descriptions géographiques.

Que Ton relise pour l'Aventure de Kalypso les pages 295-297 de mon premier volume et pour l'Aventure des Phéaciens les pages 581 et suivantes; que l'on |)renne dans le second volume la conclusion de chacun des chapitres : on retrouvera partout en œuvre la même force agissante, vivifiante, qui donne le mouvement aux choses et le sentiment aux pierres elles-mêmes.

Nous voyons tout à coup surgir des flots la Roche du Croiseur. En vérité, de tout temps, cette Roche existait au Nord de Corfou. Ce Vaisseau de pierre valut à la grande île son nom de Croiseur Noir, Kerkyra Scheria ; le poète nous cite le nom de Scheria avant la pétrification du vaisseau phéacien : la Roche existait donc avant cette pétrification. Mais de cette Roche immobile, enracinée, le poète fait d'al)ord, par son procédé habituel, un être vivant, marchant, presque doué d'humanité, — car les vaisseaux phéaciens sont presque des êtres, — puis il Tenracine et le pétrifie par la main toute-puissante du dieu de la mer.

Nous voyons surgir de même la montagne circulaire, qui de tout temps couvrait la rade des Phéaciens. Cette montagne seule avait permis l'établissement d'une ville étrangère au fond de cette baie. Cette montagne seule mettait les Phéaciens à couvert des terriens et des attaques indigènes. Mais le poète prend cette montagne, la soulève ou la nivelle pour le besoin de son histoire, — comme il fait décrire dans le ciel de la Kykiopie une merveilleuse trajectoire aux deux Pierres du Devant et du Derrière. Fixées dans le périple, toutes ces Rodies se meuvent dans le poème.

En certaines Aventures, nous pouvons suivre étape par étape la mise en train et la marche de cette « animation ». Nous en voyons les différents stades. Le Kykiope n'est pas entièrement dégagé de sa gangue montagneuse. Cet homme, qui pourtant se meut, parle, mange et souffre, reste semblable « au sommet chevelu d'une montagne isolée ».

En d'autres Aventures, le fil du périple demeure encore visible dans la trame des épisodes. Chez les Phéaciens, c'est la disposition topographique du Fleuve, de la Ville et du Croiseur de pierre, échelonnés du Sud au Nord, qui nous

explique la succession des faits et gestes d'Ulysse, de Nausikaa et d'Alkinoos : l'histoire commence au Fleuve, se poursuit à la Ville et se termine à la pétrification du Croiseur. Il semblerait ici que le poème a suivi le périple, paragraphe par paragraphe.

Le procédé semble donc facile à surprendre et à reconnaître. El, ce procédé reconnu, il pourrait sembler au premier abord qu'une explication très simple doit suffire à tout éclairer. Un périple sémitique, d'une part; un poème grec, de l'autre; dans l'intervalle, le procédé anthropomorphique : avec ces trois éléments, il semblerait que nous pussions tout comprendre. Sommes-nous bien sûrs pourtant que ce soit un poète grec qui, sur un périple exact, dénué de tout ornement et de tout merveilleux, ait mis en œuvre ce procédé anthropomorphique?

A première pensée, sans doute, les familiers des Hellènes reconnaîtront en cet anthropomorphisme la marque propre du génie grec. Notre monde est encore peuplé des innombrables personnages, divins ou humains, que l'Hellène tira de ses roches, de ses sources, de ses fleuves et de ses monts : Aréthuse vit toujours sur les monnaies siciliennes; l'hydre de Lerne épouvante encore notre enfance; rÉpervier marin, Nisos, et la Pierre, sa fille, Skylla, gardent toujours la rive mégarienne. Il semblerait que dans le Nostos cet anthropomorphisme soit l'œuvre propre, l'apport du poète grec : le Sémite aurait fourni le bloc; l'Hellène en aurait tiré la statue.

A l'appui de cette première hypothèse, la littérature grecque nt)us peut fournir quelques indices.

Strabon, continuant sur le Nostos le même travail que le poète aurait commencé sur le périple, arrive à donner une humanité plus complète encore à tel ou tel personnage odysséen, que le poème avait animé déjà, mais non doué de tous les attributs de l'homme. SkyHa dans le Nostos est un monstre de la mer, et Charybde, une avaloire mystérieuse : Strabon en fait des pirates qui infestaient le détroit. Et pourtant ce même Strabon avait aperçu l'oxplicalion véritable de ces monstres homériques : « Les récits du poète au sujet de Skylla ne sont que la peinture des pèches qui se font au pied de ce rocher. Quand les thons descendent vers la Sicile, ils rencontrent aux portes du détroit les dauphins, chiens de mer et autres cétacés qui les guettent : les « galéotes » surtout, que l'on nomme aussi « épées » ou « chiens de mer », $t»ia; xal xùva^, s'engraissent à cette chasse'. »

i. Strab., I, p. 24.

Pline, mieux encore, nous peut fournir un bel exemple. Nous avons dans le périple cniannon une description précise, exacte, prosaïque de la côte occidentale d'Afrique. Si peut-être on y doit soupçonner en quelques passages un étalage trop complaisant de monstres et de dangers, Fensemble pourtant reste un périple, non pas un conte. Voyez ce que les Hellènes et les Romains en firent. Voici d'une part le texte d'IIannon et d'autre part celui de Pline.

TKXTE D HANNON

Le dernier jour, nous avons abordé à de grandes montagnes boisées. Il y avait là des arbres à bois de senteur et d'essences variées.

Contournant durant deux jours ces montagnes, nous arrivons à une gigantesque baie, dont une plaine formait l'autre bord. De là, nous apercevons des feux qui se mouvaient de place en place durant la nuit et dont réclat variait d'instant en instant.

De là, ayant fait de l'eau,... nous trouvons une île boisée où rien n'était visible, sauf, la nuit, des feux en grand nombre, et nous entendions la voix des flûtes, le roulement des tambourins et des cymbales, et mille hurlements'.

TEXTE DE PLIKE

Du milieu des sables, l'Atlas surgil, âpre, dénudé vers l'Océan, ombreux, boisé, irrigué de sources vers l'Afrique : les fruits de toute espèce y naissent à l'état sauvage avec tant d'abondance que les désirs rencontrent toujours pleine satiété. Pendant le jour, pas trace d'humain : le silence, comme en l'horreur des déserts ; une muette terreur religieuse s'empare du voyageur, qui contemple ce sommel dans les nues, tout voisin du cercle lunaire. La nuit, il reluit de feux, s'emplit des folles danses des Aegipans et des Satyres, du chant des flûtes et des chalumeaux, et du retentissement des tambourins et des cymbales. Voilà ce que racontent des auteurs renommés, sans parler des exploits d'Hercule et de Persée. Pour aller en ce point, Tintervalle est immense et mal défini.

H existe des commentaires d'Hannon, chef des Carthaginois, qui avait reçu l'ordre d'explorer cette côte africaine. La plupart des auteurs grecs et latins l'ont copié et, entre autres fables, racontent qu'il y fonda des villes nombreuses dont il ne reste ni traces ni souvenirs*.

En présence de pareils textes, il semble que notre première hypothèse prenne

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