‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 310 sur 343 · Pline, V · texte numérisé non relu

Pline, V

PROCÉDÉS ET hNVENTION. 567

toute vraisemblance : le Sémite parait avoir fourni le bloc; THellène en tira la statue. Mais, d'abord, est-ce un bloc, un seul bloc, ou plusieurs blocs que notre artiste grec reçut de la carrière sémitique?

Ce n'est pas un périple continu que le poète semble avoir taillé et mis en œuvre : ce sont des fragments de périple qu'il dut ajuster bout à bout; il les a juxtaposés sans autre tenon que le vers monotone : « De là nous naviguons plus avant.... »,

evOev 8è TtpOTipw lîXéojjiev....

Dans le périple d'Hannon, nous retrouverions pareille suture entre les récits de chaque étape : « Sortis de là, nous naviguons vers... »,

xaireiTa Trpo; STirepav àva-^Oévreç. . . TUvy^XOofxev..., xàxelOev S' àvayOevTeç f,)v6o[jL£v stcC..., èxe'iôev TcXéovre; Ti).9o[ji6V..., èxsIOsv 5è £7r).e'j<Ta[jL£V

Mais, de ce périple d'Hannon au Nostos homérique, il faut remarquer trois ou quatre différences essentielles.

Première différence. Le périple d'Hannon nous donne presque toujours l'orientation de la marche : « De là, nous avons navigué vers le midi, exeiBev £7rl |jL£T3fi[jL6p'lav ETîXfi'jTajjLfiv.. .. De là uous allions devant, £X£t6£v fiTrXsojjiEv £i; Tou[jL7îpo<76£v (devunt me parait ici la transcription du mot sémitique que nous connaissons bien et qui signifie vers VEst), »

Dans le Nosios, la seule étape de Kirkè après celle des Lestrygons nous est logée à la « maison » de l'aurore. Partout ailleurs, il ne semble pas que le poète ait connu les positions respectives des contrées qu'il ntfus décrivait. Pour la Terre des Morts cependant, il sait que depuis Kirkè l'on y va par vents de Nord; il sait aussi que ces mêmes vents de Nord conduisent de Kirkè vers les Sirènes. Mais nulle part il ne nous donne l'orientation précise des marches et contremarches de son héros : la seule terre de Kalypso lui apparaît nettement dans le Far West, en plein couchant; Ulysse, pour en revenir, doit conserver toujours le Nord sur sa gauche.

Seconde différence. Le périple d'Hannon enregistre le plus souvent la longueur de l'étape : « Durant douze jours, nous côtoyons la terre, £7tX€iio-a[jL£v oa)S€xa TijjLEpaç ttjV yT^v irapaîifiyoïxfivoi.... Nous longeons le désert vers le Sud durant deux jours, 7rap£7ï)io[X€v tïiv fiprijjLTjV Ttpo; [A£0Tj[jL6ptav Stio Tijjiépaç.... Nous contournons ces monts durant deux jours.... Nous allons devant durant cinq jours..., etc. »

Les seules mesures de route que nous trouvions dans le Nostos sont chiffrées en nombres qui paraissent rituels. Exception faite du Pays des Morts, qui est à

une journée de Tile de Kirkè, c'est toujours dix journées ou «f^^ journées qui séparent Aiolos des Lestrygons, Aiolos (flthaque, les Lotophages du Malée, Kalypso de Skylla, etc. Combinant ces deux nombres, Kalypso est à dix-sept journées d'Ithaque. J'ai catalogué les phénomènes et légendes de la Méditerranée primitive où ces deux chiffres sept et dix alternent tout pareillement. II me semble inutile de revenir là-dessus. (Voir dans le premier volume, le chapitre Rythmes et Nombres, p. 4(51). D'ordinaire, le poète ne connaît pas les distances réelles entre les étapes de son héros.

Troisième différence. Le périple dllannon est continu : il nous décrit une côte — et tous les périples font ainsi — en partant d'un bout, en finissant à l'autre extrémité. Les périples marchent du même pas que les navigateurs, sans interruption, sans échappée, sans autres rebroussements que les erreurs ou les accidents du voyage.

Le premier caractère du Nostos est au contraire une interruption constante des routes adoptées. Des Lotophages aux Kyklopes pour revenir à Aiolos, pour sauter aux Lestrygons, pour revenir à Kirkè et à la Terre des Morts toute voisine des Kyklopes, ce n'est pas une ligne de périple : c'est un écheveau de marches et contremarches, qui n'ont au premier abord aucune raison logique, aucune explication rationnelle.

Quatrième différence. Le périple d'Hannon signale sans doute les risques et dangers, les monstres et ennemis, que l'on doit affronter au cours du voyage. 11 parle « des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, qui cherchent à écraser les navires sous leurs jets de pierres », et « des feux nocturnes qui remplissent la plaine », et « des hurlements accompagnés de flûtes et de tambourins », et « des coulées de feii qui rendent la cùte inabordable ». Je soupçonne même parfois quelque exagération dans le récit de ces terrifiantes rencontres. Mais ce périple ne contient pas seulement de pareilles histoires. Il nous décrit aussi des parages heureux, des rives pacifiques, hospitalières, des aventures sans douleur ou même des débarquements sans aventure.

VOdysseia n'est d'un bout à l'autre qu'une anthologie d'abominations. Otez les Lotophages : partout ailleurs, ce n'est que meurtres, noyades, assommades, scènes d'anthropophagie ou de magie noire, gueules de monstres et trous de la mort, pour aboutir enfin au naufrage de toute l'expédition et à la survivance du seul capitaine. Il semblerait que le poète n'ait connu d'un périple que les épisodes et paysages terrifiants.

Ce n'est pas un périple, ce ne sont que des morceaux de périple que le Nostos nous peut rendre, et ces morceaux ne semblent pas avoir été découpés,

PROCÉDÉS KT Invention. bm

puis recousus bout à bout sans quelque intention. Le refrain du Noslos conduit toujours le lecteur à la même conclusion : < De là nous naviguons, le cœur navré, contents d'échapper à la mort, mais pleurant nos chers compagnons. » J'ai dit plus haut (voir le tome II, p. 88 et suiv.) combien ce refrain geignard me semblait peu convenir à des récits et chansons de navigateurs. Dans le périple, le Nostos n'a choisi qu'une litanie d'horreurs.

Est-ce le poète grec lui-même qui lit ce triage parmi les documents qu'un ou plusieurs périples sémitiques lui mettaient sous la main?

Faut-il supposer au contraire que notre poète n'eût pas l'embarras du choix, les Sémites lui ayant fourni, non pas un périple ou des périples complets, mais une anthologie tendancieuse et comme une série de blocs déjà triés et dégrossis, d'où la statue ne pouvait sortir qu'en une certaine pose, avec un geste d'épouvante?

Sous le désordre apparent de cette anthologie, peut-être existe-t-il quelque unité profonde.

Nous avons cru remarquer déjà que nombre d'Aventures se passent en une « porte » ou, comme disent nos marins, en quelques « Bouches » de la mer du Couchant. Bouches de Gibraltar par Kalypso; Bouches de Bonifacio par les Lestrygons; Bouches de Nisida par le Kyklope; Bouches de Capri par les Sirènes; Bouches de Messine par Charybde et Skylla; Bouches de Libye par les Lotophages: Bouches de l'Adriatique par les Phéaciens : il semblerait que sept Aventures nous dépeignent les monstres, les peuples ou les dieux par qui sont fermées ces sept Bouches de la mer occidentale. Sans grand effort, il semble aussi que Ton pourrait rattacher toutes les autres Aventures à ces Bouches. Car l'île d'Aiolos est le grand signal à l'entrée des Bouches de Messine, et l'île de Kirkè est la guette, où les navigateurs viennent reconnaître les monts de Sardaigne avant de quitter le cabotage de la terre italienne et de se lancer en haute mer vers les Bouches des Lestrygons. Beste le Pays des Morts, qui n'est qu'une dépendance de la terre de Kirkè, l'épouvantait de cette terre : le héros part de Kirkè pour se rendre chez Tirésias et, de la Terre des Morts, il revient chez Kirkè.

Tout compte fait, il semblerait que, dans la mer Occidentale, le héros ayant eu dix grandes Aventures (Phéaciens, Lotophages, détroit de Messine, Aiolos, Sirènes, Kyklope, Kirkè, Pays des Morts, Lestrygons, Kalypso), sept prennent place en des Bouches, et toutes les dix se peuvent grouper autour de ces sept Bouches.

Ce chiffre sept correspond-il à la réalité?

La mer Occidentale n'a pas sept Bouches seulement. Au long' de la côte italienne, les îles bordières, Ischia, Procida, Elbe, etc., forment des Bouches aussi. En pleine mer, les Baléares ont leurs doubles et triples Bouches. Dans l'Adria-

tique ou les mers siciliennes, sardes, ligures, espagnoles, etc., combien d'autres passages entre la grande terre et quelque Uot côtier!

Ce chiffre sept est-il grec ou sémitique?

Serait-ce donc, non pas un périple prosaïque et précis de la mer Occidentale, mais quelque histoire merveilleuse et, pour lâcher le mot, quelque poème ou roman des Sept Bouches, que les Sémites auraient fourni à notre poète grec?

Les Égyptiens, qui avaient des périples, en tiraient déjà des contes et romans de navigation. Les Assyriens avaient leurs épopées de batailles, mais aussi leurs Voyages de la déesse Ishtar à travers les sept Portes de FEnfcr. et leurs Retours du héros Gilgamesh à travers le monde occidental : un assyriologue de marque, M. P. Jensen, croit avoir retrouvé une parenté, des ressemblances tout au moins, entre VOdyssée et cette épopée assyrienne de Gilgamesh*. Les Phéniciens semblent avoir eu pareillement des Voyages d'Astarté, qui « parcourut la terre, coiffée d'une tête de taureau », et des Retours de Melkart*. Astarté avait fait le nostos circulaire du monde, r, Se 'Aorap-nri itepivoTTO'JO'a tt.v olxoi>[xr/r|V'. Le périple merveilleux d'Héraklès dans la mer Occidentale nous est connu par les mythes et légendes helléniques; mais les Anciens savaient que cet Héraklès voyageur, cet explorateur des côtes et ce dompteur des monstres dans la mer du Couchant, était riléraklès de Tyr.

Héraklès-Melkart semble avoir fréquenté les mêmes parages qu'Ulysse et usé parfois des mêmes instruments de navigation. La tradition voulait qu'il eût fabriqué des radeaux*. C'est monté sur un radeau que l'Héraklès de Tyr était arrivé à Érythrées*. Telle pierre gravée, que j'ai reproduite au frontispice de cet ouvrage et qui porte dans ses attributs célestes — étoile, sphère et croissant — comme une marque de fabrique phénicienne, nous représente Melkart naviguant sur un radeau, avec une provision de cruches toute semblable à la provision d'outrés et d'amphores qu'Ulysse reçoit de Kalypso : je ne connais pas de meilleure illus-

1. ZeiUchrift fur Asayriolog.^ XVI, I, p. 125-133 : Nachdem ich in den Âninerkungcn zu Krilinsrhr. Bibl., VI, I, auf einigc merkwûrdige Berûhrungen zwischen dem Gilgamfê-Epos und der Odysseiis- Falirl hingewicsen hatle, bat sich mitticrweilc cine so weit gohende Aehnlichkeit zwischen beiden hcrausgeslellt, dass ich inich heule ausser Stande sehe, eincn Zusaminenhang zwischen beiden, und zwar eine Abhângigkeit der Odysseus-Fahrt von dem Gilgamfs-Epos, zu leugnen. Daneben laufen Parai lelcn mannigfaltigster Art zwischen der babylonischen und der griechischen Mythologie und daran Grenzendem.... Die Annahme einer Parallelitat zwischen Gilgamfs-Eiios und Odyssée bedingt durchaus nicht eine weitere, dass die Gestalten der Odyssée fremden, babylonischen Ui*sprungs sind. Yielmehr schliesst sie deren griechischen Ursprung in keiner Weise aus. Ich sage darum z. B. nur : die Kalypso entspricht der Siduri^ sage aber nicht : die Kalypso isl aus der Siduri geworden, wenn dies auch recht wohl niôglich ist. Wie Babylonisches durch echt Griechisches erselzt worden ist, zeigt rechl deutlich die Charybdis der Strassc von Messina, die einfach an die Stelle des einen Skorpionraenschen gelretcn ist, wâhrend in dem Phantasiegebildc der Skylla der zweite fortlebt.... Das griechiî^clie Panthéon, der griechische Quitus und damit Zusammengehoriges sind in crheblichcm Maasse von deii Babyloniern bceinflusst worden. Die Phônicicr sind vermutlich die Vermitller aller dieser Entlehnungen gewesen. Doch mag deren Weg auch ûber Kleinasien gegangen sein. Die starke Wucheruiijr und Diflerenzierung der Gilgam(s'f>a^c auf griechischem Boden weist auf ein hohes Alter ilirer Entlehnung hin. Im Alten Testament enthalten die Moses- und Josua-Geschichten einen deutlichen Reflex des ganzen Gilgamfs-EfKys bis zu Gilgamfës Ankunft auf der Insel der Seligen.

2. Cf. Movers, II, 58-125; G. Maspero, Hiat. Ane, II, p. 191.

Page 1