M. Croiset, Hist. litt. Grecque, I, p
2. Il est bien entendu que, dans la Télémakheia telle que nous l'avons aujourd'hui, des interpolations ont pu se glisser, de même que dans le Nostos : les Catalogues de l'Enfer sont intei-polés dans le yostns ; le conte éjryptien de Proteus, le noslon de Ménélas, peut bien avoir été surajouté à la primitive Télémakheia^ tout en étant de la même époque et de la même école.
travers l'isthme de l'Asie Mineure, aux sept jours que les proverbes et dictons primitifs mettaient entre la mer de Chypre et le Pont Euxin, et comment encore il faisait du Nil aux sept embouchures un fleuve à quintuple estuaire. Tout pareillement, entre les mains de notre auteur grec, les sept Bouches du périple ou poème sémitique devinrent les dix Bouches de VOdyssée.
Je crois à l'œuvre d'un grand poète, travaillant sur des modèles et construisant artistement, savamment, le chef-d'œuvre des nostoi, — non pas de toutes pièces (il n'est pas de création humaine qui soit de toutes pièces), mais en prenant son bien partout où il le rencontra. Avant lui, un long travail presque inconscient de la foule, puis un travail très conscient des précurseurs avait préparé les moyens d'expression (langue, vers, rythme, péripéties et scènes), les types (le Malin, le Vieillard très sage, mais un peu radoteur, l'Kpouse, le Fils, le Bon Serviteur, etc.), et les conventions du genre : je ne vois pas qu'un chefd'œuvre ait jamais paru sans ce travail préliminaire, sans ces tâtonnements, ces demi-succès et ces « ratés » de la foule et des précurseurs. L'artisan d'un chef-d'œuvre a besoin que d'autres, avant lui, aient préparé les instruments et la matière. Il exécute alors en pleine liberté de génie. Dès le début de cet ouvrage, je disais combien les théories wolfiennes me satisfaisaient peu. Depuis, M. Michel Bréal écrivait en février 1905 :
Si l'on en croyait les continuateurs de Wolf, l'épopée homérique se présenterait en des conditions bien extraordinaires. « Ce n'est pas une œuvre qui ait été conçue et exécutée : elle a pris naissance, elle a grandi naturellement. » Ainsi s'exprime Frédéric Schlegel. Chacun des mots de cette phrase est clair en lui-même; mais dans l'ensemble, la pensée est diffîcile à saisir. Jacob Grimm va plus loin : « La véritable épopée est celle qui se compose elle-même; elle ne doit être écrite par aucun poète ». Nous voyons ici érigé en maxime ce qui était précédemment donné comme un fait une fois arriv«'». Vient ensuite le grand mot qui ne manque jamais quand l'idée cesse d'être claire. « L'épopée grecque est une production organique. » Et enfin (ceci est du philosophe Steinthal) : « Elle est dynamique », c'est-à-dire sans doute qu'elle ne doit rien au dehors, elle a sa force de développement en elle-même.
L'allemand se prêle merveilleusement à ces formules qui, en leur obscurité, ont quelque chose d'impérieux. Les livres de Lachmann en sont pleins. L'histoire littéraire les a accueillies chez nous, depuis cinquante ans, et s'en est servie largement. Après qu'elles eurent étonné nos pères, la génération suivante les a répétées sans trop y penser. Les longues discussions qu'elles avaient soulevées se sont éteintes peu à peu en laissant les esprits à moitié convaincus*.
Les plus récents disciples de Wolf ont inventé une formation plus merveilleuse encore et que M. Michel Bréal ne mentionne pas. Après la genèse organique et la
i. Revue de Paria, 15 février 1903.
produclion dynamique, voici I' « agglutination » chimique. Voulez-vous comprendre V Iliade et VOdyssëet imaginez un bol de lait caillé :
\j Iliade, en résumé, s'est formée de la Aiçon la plus naturelle. Chez tous les peuples il a existé dos thème» litteraireft qui se sont perpétués à travers les âges, comme se sont perpétuét»s, k travers les modifications du langage, les racines verbales. In de cos thèmes, ciiez les Hellènes, éfait la querelle épique entre deux héros. Telle est la source d'où a jailli V Iliade. Elle en esl sortie, non sous sa forme actuelle, mais sous une forme antérieure, impossible à reconstituer, le jour où un poète, blasé sur le sujet de la querelle d'Achille et d'Agamemnon, imagina d'en exposer les suites. Cela ne pouvait se produire qu'à une époque où l'ancienne conception de l'épopée avait fait place à une conception nouvelle, qui demandait, dans la peinture des prouesses héroïques, unecontinuité dont s'était passée l'épopée primitive. CiCla ne pouvait non plus se produire que dans un temps où circulaient d'innombrables poèmes épiques et où, pour raconter les conséquences de la querelle, il s'agissait moins d'inventer que de grouper des traditions éparses, déjà élaborées par la poésie. Le premier qui satisfit à ces nouvelles exigences et (|ui se livra à ce travail de rapprochement fut, inconsciemment, l'instigateur de l'ceuvre inunense qu'est VIliade qui nous est parvenue.
Si c'est ainsi que les choses se sont passées, il n'est pas nécessaire, du moins à ces débuts, de faire intervenir le génie. VIliade fut le résultat du développement spontané de la pensée et de la civilisation helléniques, et son éclosion n'a pas plus lieu de nous surprendre que tel phénomène de l'ordre naturel qui se manifeste au moment précis où se trouvent réalisées les conditions qui le rendaient possible.... Voilà pourquoi je serais tenté de croire que, si le thème de la querelle ne fut pas l'unique cause des preniiei-s groupements épiques, il en fut une des causes les plus actives et les plus efficaces; pour employer une comparaison homérique, il fut, plus que d'autres thèmes, le « suc de figuier » dont quelques gouttes suffisent à faire coaguler le lait '.
Je voudrais, avec M. Michel Bréal, que l'on remît ÏOdyssée dans la série des œuvres humaines et des chefs-d'œuvrcs de Fart, non dans quelque musée plus ou moins secret de monstres, de « tératologies », comme dit Strabon, d'enfants sans père cl de créations spontanées. Œuvre humaine, chef-d'œuvre artistique, VOdyssée rentre dans la condition de toutes les productions humaines. Ici encore, M. Michel Bréal a cent fois raison :
Il est des théories littéraires dont nous avons été nourris, particulièrement la théorie d'une épopée composée par le peuple, d'une Volksepik....
Wolf n'est pas le premier qui l'ait jetée dans la circulation. Avant lui, l'Italien Vico et le Danois Zoega l'avaient déjà présentée au monde, non sans une certaine éloquence: « En ces âges lointains, disaient-ils, la culture était à peu près la même pour tous : ce que l'un savait, les autres le savaient. En chacun, vivaient les forces réunies de toute la nation. Aussi le même chant s'élevait ici et là. Il en était de la poésie comme du langage : ce fut le travail commun de tous. Il y avait des peuples entiers d'Horaèivs. Les œuvres particulières se fondaient ensuite pour former un ensemble. Finalement un assembleur, un Homère réunissait le tout. »
i. Paul Girard, Hevite des Etudes Grecques, octobre liWS, p. 285-285. 230.
Co sont les mêinos idées que Herder anima de son enthousiasme et que VVolf confirma par rautoritê de son érudition. Il y a — je le répète — quelque chose de séduisant dans ces vues. Mais nous savons aujourd'hui un peu mieux qu'au temps de Zoega et de Yico quels sont les vrais caractères de la poésie populaire.
Avant tout, elle est brève. Attribuer à la poésie populaire une composition en vingtquatre chants, quelle folie! Et môme supposer une série de petits poèmes indépendants dépasse encore la mesure de la muse populaire. Lisez les vrais chants sortis du peuple, lisez-les même légèrement retouchés, comme dans les recueils de Percy ou deBrentano. Le langage de la poésie populaire est heurté, obscur, point narratif, encore moins descriptif, mais semé de courts dialogues et de détails nullement amenés. La poésie populaire trouve, sans les avoir cherchés, des mots émouvants; mais elle n'est point capable de mettre sous les yeux une scène qui se prolonge et qui se suive. En général, la suite est ce qui lui manque le plus : il suffit d'un mot, d'une allusion, d'une assonance pour la détourner de sa route. La poésie d'Homère est tout juste l'opposé.
L'Odyssée est l'œuvre d'un homme, d'un auteur, d'un artiste. Or, voyez ce que suppose une statue de Phidias : existerait-elle si durant quatre, cinq ou six siècles peut-être, les Hellènes n'avaient appris auparavant à tailler le bois, puis le tuf, puis le marbre, à exécuter des bonshommes, puis des hommes, puis des dieux, à dégager enfin le type d'Apollon, d'Athèna, de Zeus? Les « wolficns » les plus résolus sont obligés d'en convenir :
Le génie, d'ordinaire, est préparé par quelque chose; on ne le voit guère surgir inopinément de l'ignorance ou de la médiocrité : il y avait soixante ans qu'on faisait des tragédies à Athènes quand Eschyle écrivit ses Perses, et l'intervalle est plus considérable encore entre la frise du Parthénon, si justement admirée, et celle du trésor des Cnidiens à Delphes, avec laquelle certaines parties de la frise du Parthénon présentent une si sensible analogie.
S'il était nécessaire de recourir à l'hypothèse d'un poète de génie, je le placerais plutôt vers la fin de l'évolution qui aboutit à l'état actuel de VIliade. Je le concevrais profitant de tous les efforts des poètes antérieurs, s'appropriant le fruit de leurs peines et y mettant sa marque, le sceau de sa personnalité, puissante si l'on veut, mais créatrice surtout dans le détail, habile à adapter les vieux récits héroïques aux goûts d'un public raffiné. Je crois peu, pour ma part, à l'existence d'un pareil poète, mais, s'il a jamais existé, il faut le faire contemporain de l'achèvement de l'édifice. Telle est, du moins, la marche que suivent en général les œuvres humaines; le plus souvent, elles procèdent comme la nature, où tout se fait sans secousse; c'est insensiblement que le fruit arrive à ce point de maturité en deçà duquel il est acerbe encore, au delà duquel il perd sa saveur'.
Dans le marbre que ses nuiilres lui avaient fourni, avec les instruments (|u'il savait manier grâce à leurs leyons, Phidias réalisa définitivement leurs conceptions et leurs rêves; il fixa quelques types que la race tout entière voyait
1. Paul Girard, Heoue des Éludes Grecques^ octobre 190^2, p. 250.
Ilotler (levaiil ses yeîux : il fut le sculpteur des dieux. Le poêle de VOdyssèe, Homère pour lui donner un nom, m'apparaît comme le Phidias du nostos.
Ayant étudié les œuvres de Chateaubriand, les poèmes en prose que sont le Voyage en Amérique, le Génie du Christianisme, Alala, les Mémoires (VOntre- Tombe, etc., M. Joseph Bédier a pu démontrer que ces poèmes avaient pour sources premières quelques récits de voyageurs, quelques périples (si je puis ainsi dire) terrestres ou fluviaux du Nouveau Monde*. 11 est probable que jamais (Ihateaubriand n'a vu les contrées, les peuples et les monstres qu'il nous décrit. 11 est presque certain qu'il a transposé dans une langue admirable l'humble prose des Charlevoix, Bartram, le Page du Pratz, Bonnet, etc. :
Rien n'égale en splendeur — dans l'œuvre de Chateaubriand lui-même — la peinture du Meschacebé : « Quand tous les fleuves [tributaires de Meschacebé] se sont gonflés des déluges de Tbiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiei's de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent et les plantes y prenant racine de toutes parts achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé; le fleuve s'en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalles, il élève sa voix en passant sous les monts et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens; c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à lamagnillcence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter le long des rivages des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent conmie de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.... »
On a vivement contesté la réalité pittoresque de ce tableau. Tous les géographes décrivent l'action des contre-courants du Mississipi, et quant aux blocs de terres que charrient ses ondes, Chateaubriand avait pu retenir ce passage de Bartram : c Des portions de ses rives, toujours minées à leur base par la force ininterrompue du courant, finissent par tomber dans le fleuve; son cours impétueux les entraîne, les divise, et va les déposer sur quelque autre rive ». Mais on s'est fort égayé — Mersenne surtout — de ces îles flottantes de pistia et nénuphar où s'embarqueraient, passagers, des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses et de jeunes crocodiles.
C'était faute, pour les critiques, d'avoir lu Bartram. Chateaubriand n'a fait que transporter au Meschacebé un phénomène observé par Bartram à trois lieues seulement du Mississipi, sur la rivière Saint-Jean, dans la Floride orientale: « Je remis de bonne heure à la voile sur la rivière Saint-Jean et je vis ce jour-là de grandes quantités de pistia stratiotes, plante aquatique très singulière. Elle forme des îles flottantes dont quelquesunes ont une grande étendue et qui voguent au gré des vents et des eaux. Ces groupes commencent pour l'ordinaire ou sur la côte ou près du rivage, dans les eaux tran-