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Bédier, Études critiques, p. 127 et suiv

PROCÉDÉS ET INVEÎSTION. 583

quilles; de là, ils s'étendent par degrés vers la rivière, formant des prairies mobiles, d'un vert charmant, qui ont plusieurs milles de long et quelquefois un quart de mille de large.... Quand les grosses pluies, les grands vents font subitement élever les eaux de la rivière, il se détache de la côte de grandes portions de ces îles flottantes. Ces îlots mobiles offrent le plus aimable spectacle : ils ne sont qu'un amas des plus humbles productions de la nature, et pourtant ils troublent et déçoivent l'imagination. L'illusion est d'autant plus complète qu'au milieu de ces plantes en fleurs, on voit des groupes d'arbrisseaux, de vieux troncs d'arbres abattus par les vents et couverts encore de la longue mousse qui pend entre leurs débris. Us sont même habités et peuplés de crocodiles, de serpents, de grenouilles, de loutres, de corbeaux, de hérons, de courlis, de choucas. »

Confrontez les remaniements du poète avec leurs indignes modèles. C'est parfois traduction littérale ou simple transcription : une humble retouche de syntaxe, ellipse ou inversion ; un mot mis en sa place ; un membre de phrase élagué ; et la sèche matière amorphe s'organise et palpite; un mot puissant, une image créée y projettent comme un afflux de sève; la lumière s'y insinue, et les nombres, et la vie. Ce n'est qu'une ébauche encore : le poète la reprend à deux, à trois reprises ; elle passe du Voyage en Amérique au Génie du Christianisme y puis aux Mémoires (V Outre-Tombe : procédé de peintre; et chaque transposition est création. A l'origine, ce n'est qu'un ingénieux agrégat de passages de Bartram, traduits en toute rigueur ; mais parfois y brillent de grandes images tristes; une harmonieuse mélancolie y respire, et quelque chose de l'âme de René. Puis, à vingt-cinq ans de dislance, le poète revient à ces mêmes pages pour les transporter dans ses Mémoires : çà et là on touche encore le tuf, on retrouve des phrases telles quelles de Bartram ; mais les Sylvaines floridiennes animent le paysage, y répandent les parfums émanés d'elles, l'égayent (et parfois peut-être le rapetissent) par leurs chants et leurs jeux ; le soleil couchant y verse des rivières de lave, des flots de diamants et de saphirs, et voici que resplendit cet hymne à la lumière qu'achève et couronne, comme la clausule radieuse d'une strophe, une rare idée de poète : <( La terre en adoration semblait encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée, comme la prière descend sur celui qui prie. »

Chateaubriand, pour avoir copié Bartram, est-il un moins grand poète? Et Corneille n'a-t-il pas fait un chef-d'œuvre tout en imitant Guilhem de Castro?

Une pareille conception de V Odyssée risque fort de déplaire à deux classes de lecteure : les philogues et les artistes.

Les disciples de Wolf, la troupe germanisante des philologues, ne voudront pas renoncer à leurs merveilles d' « épopée populaire », de « formation spontanée ». Pour citer encore M. Michel Bréal : « Les esprits enclins au mystère regretteront peut-être cette poésie qui émerge de la conscience populaire comme le lotus d'un étang de l'Inde; mais ceux qui aiment les idées claires ne goûteront pas moins les poèmes homériques quand ils sauront qu'ils ont été composés en un temps qui était déjà un temps de culture et d'art. »

D'autre part, ces « plagiats » homériques vont scandaliser peut-être nos artistes actuels, tous nos grands artistes du pinceau, de la plume et de la voix.

:)8i LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.

A leurs yeux, la « création », comme ils disent, est le premier devoir de Tartiste. Le moindre d'entre eux, au long de sa carrière, pense faire dix ou douze « créations ». Tous se croiraient déshonorés de ne produire que des imitations, adaptations ou copies.... Les Hellènes, qui se connaissaient en œuvres d'art, pensaient que la création n'est pas le don primordial ni le premier devoir du grand artiste. Ils mettaient dans l'arrangement, dans la combinaison, dans la logique et l'harmonie, le premier mérite d'une œuvre d'art. Ils ne « créaient » pas chaque matin une nouvelle forme de temple ou de nouveaux personnages de tragédie. Ils n'avaient aucune honte à reprendre les idées, les types, les plans de quelque devancier, pour les amener à une perfection plus gi'ande, pour les fixer en une forme définitive, pour les dresser enfin devant l'admiration des siècles dans une impeccable attitude de force et de beauté.

CHAPITR?] III

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Hérod., II, 53.

Si l'on admet pour le poème odysséen un pareil mode de formation, il faut bien admettre aussi qu'il ne remonte pas à cette antiquité insondable, dont on nous parle d'habitude. VOdyssée n'a rien de primitif, de barbare, de sauvage.

Au début de cet ouvrage (voir le tome premier, p. 144), j'insistais déjà sur cette idée. Comme le redit fort bien M. Michel Bréal au sujet de Ylliadey l'épopée homérique appartient « à un âge de l'humanité qui est déjà loin de l'enfance; elle représente une civilisation nullement commençante.... Quand Mme Dacier, traduisant VIliade, voyait partout des nobles et des princes, elle était moins loin de la vérité, elle méconnaissait moins l'esprit de cette société que nos interprètes modernes, quand ils font de ces guerriers grecs et troyens les contemporains d'un âge de sang, les types grossiei^ d'une époque de barbarie et de meurtre. »

11 faut renoncer à la date fabuleuse qui ferait d'Homère et des poèmes homériques les précurseurs de toute civilisation grecque. Il faut revenir aux conceptions d'Hérodote, qui, là-dessus, pouvait être mieux renseigné que Wolf, Lachmann ou Zoega : « Je crois que le poète était mon aîné de quatre siècles seulement ». Faut-il cependant exagérer cette tendance nouvelle et faire descendre nos poèmes à une date plus basse encore? En ce point, je crois que le zèle réformateur a entraîné M. Michel Bréal un peu trop loin.

Dans VIliade, M. Michel Bréal a vainement cherché quelque indice de temps et de patrie. H croit cependant que TAsie Mineure et le vif siècle av. J.-C. furent le pays et Tage du poète :

Une chose qui dêeoncortn le lecteur d'Homère, c'est l'absolu silence sur tout ce qui concerne le poète, sa patrie, son temps. Ce silence n'est pas une raison pour mettre la pei-sonnalité d'Homère hors de son temps et de son milieu. Les poèmes homériques ne peuvent pas être beaucoup antérieure nu temps où Thaïes inaugure la philosophie ionienne, où Hécatée compose le premier livre d'histoire, où Alcman et Mimnerme

crôenl la poésie lyriqut». On a voulu placer Homère un ou deux siècles avant cet âge de grande production littéraire Mais un tel intervalle est peu vraisemblable. Nous savons aujourd'hui que la transmission orale n'améliore pas les œuvres, mais les gâte et les déforme. Si V Iliade avait du subir deux siècles de transmission orale par des rhapsodes tous plus ou moins versificateurs, elle présenterait plus d(; remplissage, plus de répétitions, plus d'épithètes hors de leur place; elle offrirait plus d'épisodes suspects et de parties manifestement interpolées.

Un renseignement — il est vrai, très contesté — place sous Pisistrate (561-528) l'époque où les deux épopées furent recueillies à Athènes et fixées par écrit. Quelle que soit la valeur de ce renseignement, si nous admettons à peu près cette date et si nous supposons cent cinquante ans de transmission orale, ce qui est énorme, nous sommes conduits veï's le temps où les colonies grecques d'Asie étaient en pleine prospérité et jouissaient encore de leur indépendance. C'est donc au commencement du vu' siècle qu'on peut avec vraisemblance placer l'âge d'Homère.

A la difl'érence de VIliadey je crois que VOdyssée nous peut fournir quelques indices certains de temps et de lieu.

Pour la date, j'ai peu de confiance dans les arguments invoqués par M. Michel Bréal. La tradition sur le rôle de Pisistrate est douteuse. En admettant encore que Pisistrate ait fait, au milieu ou h la fin du vi*' siècle, la première édition athénienne des poèmes homériques, nous savons que Tantiquité connut, posséda et nous a transmis par fragments trois ou quatre éditions différentes de ces poèmes, qui toutes remontaient à des temps fort anciens. Qui nous peut assurer que la première édition athénienne fut vraiment aussi la première édition hellénique^

En admettant même cette seconde hypothèse : « La transmission orale, dit M. Bréal, n'améliore pas les œuvres, mais les gâte et les déforme. » Je crois qu'il faut renoncer à cette légende de la composition et de la transmission orales. Le poète de VOdyssée nous est apparu comme un écrivain. II n'a pu travailler que sur des documents écrits. Sans l'écriture, il est impossible de comprendre la connaissance qu'il eut de documents ou de modèles sémitiques, et l'imitation ou l'adaptation grecques qu'il en fit. Par les trouvailles de Crète et d'Orchomène, nous savons que l'écriture n'est pas d'invention ou d'importation récentes dans les pays helléniques. Les poèmes homériques sont postérieurs à cette civilisation Cretoise, dont les tablettes inscrites nous sont maintenant révélées. — Mais l'écriture, dira-t-on, n'est jamais mentionnée dans le poème odysséen. — M. Michel Bréal, lui-môme, a trouvé la réponse décisive à cette vieille objection :

Il y a un certain nombre d'objets, produits plus ou moins précieux de la civilisation, dont il n'est jamais parlé et auxquels le narrateur évite de faire allusion. Ce n'est pas

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à dire que ces objets n'aient point existé : non. Us sont de longtemps antérieurs à la date la plus reculée qu'on puisse assigner à l'épopée grecque; ils ne peuvent avoir été ignorés des auteurs de cette épopée.

En premier lieu, ces auteurs ont soin de ne jamais mentionner l'art de l'écriture. l*ourtant il y avait beau temps que le monde en faisait usage. Non loin de la côte d'Asie Mineure, les murs des palais d'Egypte et d'Assyrie étaient couverts d'inscriptions. Dira-t-on que cela ne prouve rien pour le monde grec? Mais les fouilles de Crète ont mis au jour des milliers de briques couvertes d'écriture et ont révélé, non pas un, mais deux systèmes graphiques, non pas des écritures monumentales destinées à perpétuer quelques noms propres, mais des écritures courantes, servant aux usages ordinaires de la vie.

Je prie le lecteur de ne pas se méprendre sur ma pensée. Je ne veux pas dire que Vlliade ait été fixée par l'écriture : je crois, au contraire, qu'elle a été transmise pendant un long temps par la tradition orale. Mais l'écriture existait, elle s'étalait sous les yeux des aèdes, ils ne pouvaient en ignorer l'existence, l'occasion s'est offerte maintes fois d'en parler, et cependant ils n'en disent rien, ils évitent d'en prononcer le nom.

Pas plus que de l'écriture, il n'est fait mention de statues, ni de peintures. Faut-il croire que la Grèce, que les colonies d'Asie Mineure, n'en avaient pas encore? Mais en Crète, à Cnossos, dans cet édifice qu'on est convenu d'appeler le palais du roi Minos, on retrouve des débris de statues et de peintures remontant à une époque qu'il faut placer au moins six siècles avant Homère. Lorsqu'au début de VIliadey le grand-prétre Chrysès invoque Apollon, sur l'autel duquel il a mainte fois offert en sacrifice les ( uisses des taureaux et des chèvres, comment ne pas croire qu'il désigne en ces lieux et sur ces autels un dieu présent et visible, qu'il fût en bois, en pierre ou en marbre? Quand Andromaque monte à la citadelle, se fait ouvrir le temple d'Athéna et va étendre un voile précieux sur les genoux de la déesse, comment ne pas comprendre, malgré le vague du texte, qu'il s'agit d'une statue? Tout le monde se rappelle les descriptions enthousiastes de bijoux, d'armes, d'ornements de toute sorte, répandues dans les poèmes. Il serait singulier que l'art décoratif eût existé à l'exclusion de l'art religieux : ceux qui sculptaient si bien les boucliers ne se seraient pas essayés aux images des dieux? Cependant, en ces quarante-huit chants, on ne rencontre pas une seule mention explicite de quelque représentation de divinité.

Il est un troisième et dernier objet dont nous voulons signaler la systématique prétention : c'est la monnaie; Vlliade compte par têtes de bétail. Un chaudron bien conditionné et de taille usuelle, vaut un bœuf; un grand trépied d'airain en vaut douze. La monnaie métallique, la drachme et la mine d'argent semblent ignorées du poêle, «juoiqu'elles soient bien anciennes dans le monde, puisqu'on les trouve déjà, trois mille ans avant l'ère chrétienne, dans le Code babylonien d'Hammourabi. Qui se douterait qu'on est dans le plus proche voisinage du pays même où les Anciens placent l'invention de l'argent monnayé, à savoir le royaume de Lydie célèbre par ses richesses? Ce royaume, précisément vers le même temps, est au plus haut point d'opulence sous les rois Candaule, Gygès et Crésus. Par une inconséquence bizarre, les poèmes homériques, qui affectent d'ignorer la monnaie d'argent et de cuivre, parlent à plusieui's reprises du talent d'or, mais en laissant dans le doute s'il est compté comme numéraire ou comme poids.

En ce qui touche la monnaie, je n'accepterais pas entièrement peut-être le raisonnement de M. Michel Bréal : les poèmes homériques me semblent fort antérieurs aux temps de Candaule, Gygès et Crésus, et ces longs catalogues, où

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le poMe (Mlysséeii nous éiiumore les six trépieds, les douze chaudrons, les sept amphores, etc., quTlysse reç^'oit ou donne on présent, nous reportent tout droit aux tablettes Cretoises. Telles de ces tablettes ne semblent être, en effet, que des catalogues tout pareils : le premier signe de la ligne représente soit un homme (un esclave, sans doute), soit un trépied ou un chaudron, etc., et les autres signes semblent bien, par centaines, dizaines et unités, représenter le chiffre total de ces objets emmagasinés, vendus, reçus ou donnés.

Mais en ce qui touche Técriture, je ne vois pas que Ton puisse opposer une objection valable aux raisonnements de notre auteur. Je ne fais toujours qu'une réserve : si la composition et la transmission de VIli(ule se peuvent expliquer en dehors de l'écriture, comme le veut M. Michel Rréal, je suis bien certain que pour VOdysséc, il faut renoncer à Thypothèse d'une composition et d'une transmission orales : le fond et la forme du poème odysséen impliquent l'usage d'une écriture.

VOdyssée nous peut fournir, je crois, deux dates minima et maxima, entre lesquelles le poème a dû prendre naissance.

Date minima. Nous savons de source certaine que les premières colonies grecques dans la mer Occidentale sont les colonies siciliennes, dont la fondation remonte au viif siècle av. J.-C. Pour l'une de ces colonies, nous avons une date presque certaine : Syracuse dut être fondée en l'an 753 ou 754. Les historiens anciens sont formels là-dessus et nous pouvons les croire : une ville comme Syracuse devait connaître son histoire, en conserver des souvenirs, des monuments, des archives, et tel de ces monuments écrits, liste de magistrats ou de prêtres, pouvait fournir aux premiers historiens la date exacte de la fondation. Nous savons, d'ailleurs, que ces villes de Sicile avaient eu de très bonne heure leurs historiens : Mippys de Rhégium, contemporain des guerres médiques, avait composé un ouvrage sur la colonisation de Tltalie et cinq livres de Sikelika, dont il ne nous reste rien, mais dont Thucydide dut faire usage. Thucydide nous apprend qu'avant Syracuse, d'autres points de la côte sicilienne avaient été occupés par les Hellènes. Naxos, le premier de ces établissements, avait été fondée un an environ avant Syracuse*. C'est donc vers 755 ou 751) av. J.-C. que les Hellènes arrivèrent au détroit de Sicile pour s'y établir. Je crois que VOdy-ssir est sûrement antérieure à cette date.

Du jour, en effet, où les Hellènes eurent, de leurs yeux, vuCharybde et Skylla. il me semble impossible qu'un poète ait pu leur raconter les effroyables périls de la mer Occidentale. Si le Nostos est bien la peinture tendancieuse, mais non pas imaginaire, de régions exploitées par les thalassocrates sémitiques, il ne

1. Voir Briuicl de Preslc, Les Établissements des Grecs, p. 72.

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peut être qu'antérieur à la thalassocratie grecque en ces mômes régions. Après la fondation de Naxos, les navigateurs grecs auraient été en situation et en disposition de ne plus accepter les légendes et contes phéniciens qui leur seraient arrivés par l'intermédiaire du poète homérique. Ils auraient déjà tenu à ce conteur le- langage que Thucydide tiendra plus tard aux rabâcheurs de ces légendes : « Kyklopes et Lestrygons, les plus vieux habitants, dit-on, d'un canton de cette terre! Je n'en puis dire ni la race ni le pays d'où ils vinrent, ni celui où ils disparurent. Je renvoie le lecteur aux poètes et à- la connaissance que chacun peut avoir de ces gens-là* ».

LOdyssée ne peut pas être postérieure à 756. Mais ce n'est pas d'un bond que les Hellènes sautèrent de leurs villes et mères patries à ces colonies occidentales. Avant de se fixer aux rives du détroit sicilien, ils durent employer un temps assez long, de nombreuses années, un siècle peut-être, à frayer, explorer et occuper les routes de l'Occident. VOdyssée est encore antérieure à ces explorations : elle implique une mer hellénique s'arrêtant au canal d'Ithaque. Je doute, en conséquence, que notre poème ait pu être composé après le milieu ou la fin du ix*" siècle, après 850 ou 800 av. J.-C.

Date maxima. Notre poème nous apprend qu'llypéiie a déjà été fondée et ruinée. Si Kumè de Campanie, Kumè des Opiques, est bien l'Hypérie des Kyklopes, nou& possédons encore une date, sinon certaine et précise, du moins approximative et vraisemblable. Cette première fondation de Kumè devait remonter au xi*^ siècle finissant. Helbig, en appendice de son Épopée homérique (trad. Trawinski), a longuement discuté la date de 1049 av. J.-C, qui nous a été transmise par les Anciens pour cet événement. Il a très nettement établi que jamais les Hellènes n'ont pu fonder au xi'' siècle une pareille colonie sur cette rive campanienne.

11 n'est pas douteux, en effet, que la Kumè des Hellènes ne put être fondée qu'après Naxos et les villes siciliennes. Les Hellènes fréquentèrent le détroit de Messine et s'y établirent, avant d'arriver au pays campanien et de s'y fixer. Mais cette nouvelle Kumè des Hellènes succédait, je crois, à l'Hypérie de notre Nostos. Avant les Hellènes, d'autres peuples de la mer avaient occupé déjà cette haute guette : ici comme à Naxos et Syracuse, les Hellènes ne firent que prendre la succession de ces devanciers. Phéaciens, Leucadiens ou Leulernes (voir le premier volume, p. 579 et suiv.), ces premiers fondateurs avaient été expulsés ou soumis parles indigènes, par les Opiques, ainsi qu'il arriva plus tard pour la seconde Ilypérie, pour la Kumè des Grecs (voir le tome H de cet ouvrage, p. 128).

La seconde fois, malgré l'intrusion et Timplantation des Barbares, Kumè conserva quelques traces de son hellénisme et quelques descendants de ses colons étrangers. Ce bourg campanien, vivant désormais à la mode des Osques, suivait encore les lois et parlait ou comprenait la langue des Grecs, (Tw^s^ai

1 Tlmcyd., Vr, 2.

TzoWk l'/yr^ ToG! 'EXXr^vixoiï xio-jjLou xal twv vojjl'Ijjiwv*. La première Hypérie, je pense, avait dû conserver pareillement, après l'invasion des Kyklopes, quelques souvenirs, indices ou témoins de son origine sémitique. Les Hellènes ne survinrent qu'à la fin du vin* siècle; mais ils purent apprendre des Kuméens euxmêmes que la première fondation de leur ville remontait à dix générations environ, soit trois siècles, avant eux * : de là, cette date de 1049 dont la précision est peut-être fantaisiste, mais dont peut-être il ne faut pas tout rejeter. Encoi-c serais-je disposé à prendre ce chiffre même de 1049 : puisque Técriture existait, qui nous dit que les Kuméens n'avaient pas conservé quelque document chronologique, quelque liste de rois ou d'éponymes, qui leur fournissait une date certaine?

C'est donc entre ces deux dates minima et maxima, entre la fondation sémitique de Kumèet la fondation grecque de Naxos, entre la fin du xf et la fin du viii*^ siècle, — entre 1049 et 750 pour donner des chiffres — que Ton peut enfermer l'apparition de VOdyssée. J'ai dit les raisons qui me faisaient remonter un peu plus haut que le vin*" siècle. Il en est d'autres qui nous forcent à descendre un peu plus bas que le xi*". Car le poème odysséen nous dit lui-même qu'il est postérieur d'assez nombreuses années à la première fondation d'Hypérie. Cette ville étrangère, fondée sur la plage campanienne, a dû subsister quelque temps. Puis les Opiques l'ont occupée. Les Phéaciens alors, de cap en cap, sont venus à Schérie, à Corfou. lis s'y sont définitivement installés. Le fondateur de la ville nouvelle, Nausithoos, est mort. Aux temps odysséens, c'est déjà son fils, Alkinoos, qui règne sur les Phéaciens. Tous ces événements exigent un assez long espace de temps, un siècle peut-être et davantage.

Si donc il me fallait fixer une date précise, je reviendrais purement et simplement à l'opinion d'Hérodote : « Homère est mon aîné de quatre siècles, pas plus ». Mettez Hérodote au milieu du v*" siècle, vers 450 : Homère fleurira vers le milieu du ix% en 850 environ.

Cette chronologie homérique concorde avec les documents grecs les plus dignes de foi. La Chronique de Paras ne mérite pas une entière créance sur les événements de l'histoire primitive. Sa date relativement ancienne devrait pourtant lui conserver quelque place dans les calculs chronologiques des érudits. Cette inscription semble avoir été gravée vers l'année 264-265 av. J.-C. : bien que cette date ne soit pas très haute dans l'histoire ancienne, encore est-il intéressant de voir quelle idée les Hellènes alexandrins se pouvaient faire de leurs origines.

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