‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 329 sur 343 · Hérod., YIU · texte numérisé non relu

Hérod., YIU

f^rand plaisir au monde que d*ùin* assis par longues files à une table chargée de mets, pendant qu'un chantre inspiré du ciel raconte les aventures des dieux et des héros.

C'est un auditoire instruit (si Ton peut employer ce terme) : les allusions à d'anciennes histoires sont aussitôt comprises; il suffit de lui nommer les personnages. C'est un auditoire d'un esprit assez libre : s'il se délecte aux récits de l'Olympe, c'est sans y croire beaucoup, car on permet au poète d'en imaginer de nouveaux. Même on lui permet de s'égayer doucement aux dépens des dieux immortels

Le ton est libre, mais il n'est jamais vulgaire ni bas. lii air de courtoisie est répandu sur l'ensemble. La guerre n'a pas suspendu les rapports que se doivent entre eux des honnues bien nés. Les relations avec l'ennemi sont réglées par un code de politesse et de loyauté.... Ce n'est sans doute pas un simple hasard qui fait qu'Hector a obtenu une place au nombre des figures typiques du Moyen Age. Je suppose que, par les traductions et les imitations, un souvenir de ces beaux endroits de V Iliade a filtré jusqu'à nos romans de chevalerie. Le sentiment qui revient le plus souvent dans Vlliade est l'amour de la gloire. Tous ces guerriers sont assurés que la postérité s'occupera d'eux. On a prétendu que le sentiment de l'honneur était moderne ; mais c'est là une erreur. Ce qui est vrai, c'est qu'alors l'expression pour nommer le sentiment de l'honneur n'est pas encore trouvée et que la langue est à sa recherche. « 0 mes amis, dit Ajax, soyez hommes, et ayez honte les uns pour les autres dans la bataille. > — « Tout cela m'est à cœur, répond Hector aux supplications d'Andromaque; mais fai honte des Troyens et des Troyennes aux longs voiles. » Sont-ce là les idées et les sentiments d'un peuple sans culture? En ces guerriers empanachés qui s'envoient d'orgueilleux défis et qui des deux parts mettent par-dessus tout les lois de l'honneur, je vois plutôt comme une première apparition de la chevalerie. Sauf le sentiment de l'amour, qui est l'élément nouveau ajouté par les temps modernes, on pourrait songer à des personnages du Tasse.

Mais, s'il faut dire où réside pour moi le côté le plus curieux de ces poèmes, je n'hésite pas à proclamer que c'est dans les portraits de femmes. D'abord Pénélope : ainsi que le dit un critique anglais, le romancier contemporain le plus habile n'aurait pas plus délicatement dessiné ce caractère. Andromaque ne paraît qu'en deux endmits, mais sa figure est inoubliable; les mots qu'elle adresse à son mari sont les plus touchants qu'une épouse ait jamais tirés de son cœur. Enfin ce merveilleux caractère d'Hélène, dont l'auteur de Faust a été si frappé qu'il l'a fait entrer dans ses visions de l'éternel féminin. On doit commencer à se figurer pour quel public l'aède compost» ses chants. Il ne peut être question d'un auditoire réuni au hasard, d'un simple attroupement de passants : jamais, en ces conditions, les vers du chanteur n'auraient survécu. Il s'adresse en réalité à un auditoire d'élite, à ceux que lui-même il appelle les aristêés. Si nous mettons la scène à Smyrne ou à Milet, ce seront les descendants des vieilles familles, ceux qui, en tête de leur généalogie, inscrivent quelque nom de héros ou de divinité. Et, à côté d'eux, comme il est naturel en ces républiques enrichies, nous pouvons supposer les chefs de guerre et du négoce. Public mêlé, mais actif, intelligent, curieux, ami des arts. Et, pour rester dans la ressemblance des auditoires dépeints par le poète, on peut supposer, à la place de la reine Arètè, quelque Milésienne ou Smyrniote déjà familière avec le charme des vieilles légendes. Auditoire privilégié entre tous, qui eut ce rare et unique plaisir d'entendre d'abord, de la bouche du poète, le chant de la colère d'Achille ou celui des courses errantes d'OdysseusM

Dans les villes d'Asie, régies par cîcs dynastes et des aristocrates « héroïques »,

Page 1