‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 33 sur 343 · V. BÉRARD. II · texte numérisé non relu

V. BÉRARD. II

colliers et bracelets d'or en quantité et leurs doigts pleins d'anneaux. Mais un jour elles payèrent bien toutes ces parures.

L'église de St-Jean est hors de la ville de Chio, à portée de mousquet sur la marine. Il y a, la veille de la Saint Jean, grande assemblée en cette église. Toute l'Ile s'y trouve et les femmes et filles taschent de se parer le mieux qu'elles peuvent. Ce jour estant venu, elles vuidèrent tous leurs coffres pour y chercher ce qu'elles avoient de plus beau et de plus précieux, et celles qui n'avoient point d'ornements en alloient emprunter chez leurs amies. Après qu'elles furent bien parées, elles s'en allèrent l'après-disner à Saint- Jean. Or il y a, près de la porte par où il faut sortir, une tour au haut de laquelle estoit le Capitaine-Bacha (l'amiral Jure), qui les regardoit passer, ce qui augmentoit fort leur fierté. Quand le service fut fini, elles revinrent toutes et s'arrêtèrent à danser devant la tour où estoit le Bâcha, qui témoigna y prendre grand plaisir. Le lendemain, ce Bâcha demanda à Messieurs de la ville cent mille piastres, dont il disoit avoir* affaire pour l'arrivée du Grand Seigneur. Ils voulurent s'excuser, disant qu'ils n'en avoient point. Mais il leur ferma la bouche, en leur répliquant qu'ils en avoient bien trouvé pour charger d'or leurs femmes et leurs filles. [Il fallut] payer cinquante mille piastres. Après cela, tant les Grecs que les Latins, tous d'un commun accord firent défendre aux femmes par leurs Évesques, sous peine d'excommunication, de porter aucun joyau, ni or, ni argent. Mais ne pouvant se résoudre à se priver de ces bijoux, elles se moquèrent de l'excommunication, jusqu'à ce qu'on en fist venir une du Pape. Depuis ce temps là, elles n'ont plus porté'.

L'Égyptienne, aux temps homériques, n'avait pas moins de coquetterie ni de bijoux que nos Chiotes : « Les chaînes étaient pour elle, dit G. Maspero, ce que la bague était pour son mari, rornemenl [indispensable]. On connaît de ces chaînes en argent qui dépassent un mètre cinquante de long, d'autres au contraire qui mesurent à peine cinq ou six centimètres. Il y en a en or de tous les modules, à tresse double ou triple, à gros anneaux, à petits anneaux, celles-ci épaisses et lourdes, celles-là légères et aussi flexibles que le plus grêle jaseron de Venise. La moindre paysanne possédait la sienne comme les dames nobles; mais il fallait qu'une femme se sentît bien pauvre pour que son écrin ne contînt rien d'autre*. » Quand le corsaire est signalé, quand le pays n'est pas absolument sûr, les femmes ne sortent plus ou elles ôtent leurs bijoux et les enfouissent en quelque cachette. Ramsès III a débarrassé le Delta des incursions des Peuples de la mer; il s'écrie dans ses inscriptions triomphales : « Que la femme sorte maintenant à son gré, sa parure sur elle! qu'elle se promène hardiment dans le lieu qui lui plaira ! ^ » C'est le cri d'Isaïe après la ruine de Tyr : « Traverse ton pays, ô fille de Tarsis! tu n'es plus séquestrée*. »

Voici un petit renseignement que l'honnête chevalier d'Arvieux, — ou le capucin qui rédigea ses Mémoires, — donne aux corsaires de son temps :

[En dehors de Beirut], un cap porte une mosquée, qui renferme le sépulcre d'un saint raahométan, à qui toutes les femmes ont une dévotion extraordinaire ou pour

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