Cf. Recueil de Travaux Égypt, et Assyr., V, p. 7(5 J
L'an Y, au troisième mois de l'inondation, le seizième jour, je partis pour Tanis chez Nsisoubanibdadou et sa femme (?) Tent-Amon. Je leur remis les requêtes d'Amon- Rà, roi des Dieux. Les ayant fait lire, ils dirent : « On fera d'après les paroles d'Amon- M.... » [L'ambassade dure toute une année. Le roitelet syrien retient le messager et envoie les poutres par ses serviteurs]. Son envoyé partit pour TÉgypte et revint en Syrie le premier mois du printemps. Smendès et Tent-Amon envoyèrent par lui quatre bocaux en or, sept bocaux en argent, une pièce de byssus d'une dizaine de coudées, 10 pièces de papyrus variés, 500 pièces de cuir, etc.
Ménélas avait eu de semblables présents de ses Iiôtes Polybos et Alkaiidra, « qui étaient domiciliés à Thèbes ». Le poète ne nous dit pas qu'ils y fussent roi et reine. Mais Polybos devait être un puissant seigneur, quelqu'un de ces hauts barons dont G. Maspero nous a inventorié la riehessc. Il est probable en efl'el que ces hauts barons pharaoniques durent fréquemment, dans leurs palais de Thèbes, recevoir les roitelets étrangers qui venaient faire leur cour à Pharaon. Tlièbes était alors le rendez-vous de tous les roitelets du Levant et du Couchant. Tout ce qui prétendait, à tort ou à raison, porter un sceptre ou une courbache, accourait aux pieds de Pharaon. Sous prétexte d'offrir quelque tribut ou de présenter quelque supplique, les roitelets d'Asie venaient réclamer la solde de leurs prétendus services et la récompense de leur prétendue fidélité. Les grands conquérants égyptiens de la xvnf et de la xix"" dynastie avaient jadis imposé un tribut réel et une vassalité effective à tous ces petits royaumes. Les Ramsès obscurs, qui défilèrent ensuite dans les rues de Thèbes, ne gardèrent plus en réalité l'empire de leurs prédécesseui*s. Ils ne tenaient que davantage aux apparences. Avec empressement, ils accueillaient les ambassades et les présents de tous les « Behanzin » de leur temps. Sur leurs épitaphes royales, ils enregistraient ces pauvres cadeaux comme autant de tributs, et ces roitelets comme autant de vassaux*. A prendre leurs récits au pied de la lettre, — ils copiaient jusqu'aux formules et aux termes de leurs grands prédécesseurs, — on se croirait encore aux temps de la « Plus Grande » Egypte, quand tous les rois d'Afrique et d'Asie, noirs et blancs, assiégeaient de lettres, de visites et de suppliques la cour thébaine, dénonçaient leurs voisins, réclamaient un subside ou imploraient une faveur.
Chacun de ces roitelets vantait son zèle éprouvé, énumérait les services qu'il avait pu ou qu'il pouvait rendre.... Des présents accompagnaient d'ordinaire ces protestations et produisaient double effet : ils gagnaient la bienveillance et ils suggéraient une réponse polie, accompagnée de présents plus considérables. L'étiquette voulait déjà, par tout l'Orient, que le cadeau d'un ami moins puissant ou moins riche imposât, à celui qui l'agréait, l'obligation de rendre davantage. Chacun, petit ou grand, devait mesurer ses libéralités sur l'opinion qu'il avait ou que l'on se forgeait de lui. Un personnage aussi opulent que le roi d'Egypte était astreint à témoigner d'une générosité presque sans bornes, de par les lois les plus élémentaires de la civilité courante :
1. Pour ceci et pour ce qui va suivre, cf. G. Maspero, Hist, Ane, II, p. 278 el 185.
n'exploitait-il pas ù sa fantaisie les mines de la Terre Divine et les placers du Nil supérieur? « Tor n'était-il pas la poussière de son pays*? » Pharaon n'aurait pas demandé mieux que de se montrer fort large. Mais les assauts réitérés qu'on livrait à sa bourse avaient fini par le contraindre à la parcimonie. Il se serait ruiné sans faute, et rÉgypte par surcroît, s'il avait donné tout ce qu'on espérait de lui. Les présents qu'il rendait ne répondaient pas toujours à ce qu'on avait imaginé, deux ou trois livres du métal précieux, où l'on s'était flatté de lui en extorquer vingt ou trente. Alors indignation et récriminations des quémandeurs déçus : « Depuis que mon père et le lien eurent noué des relations amicales, ils se comblèrent mutuellement de présents, et ils n'attendirent jamais une demande pour échanger de bons procédés ; et maintenant mon frère m'envoie deux mines d'or en cadeau. Envoie-moi beaucoup d'or, autant que ton père et même, il le faut, plus que ton père. » Les prétextes ne manquaient pas : celui-ci avait commencé à bâtir un temple ou un palais dans sa capitale; celui-là destinait sa fille à Pharaon et les subsides serviraient à compléter le trousseau de la fiancée.
Les archives de Tell-el-Amarna nous ont livré la correspondance et les noms des roitelets de Syrie et de Chaldée qui s'adressaient ainsi à Pharaon. II ne nous est encore parvenu aucune lettre des roitelets achéens. Je ne doute pas qu'eux aussi, ils n'aient reconnu la souveraineté nominale de TÉgyple et réclamé les présents de Pharaon en échange d'un tribut plus ou moins fictif. Quand Thoulmès III se vante d'avoir soumis « les peuples qui habitent les îles de la Grande Mer », quand le dieu Amon dit à Thoutmès : « Je te donne à écraser les Tahenhou et les îles des Danaou », quand enfin de hauts fonctionnaires égyptiens s'intitulent « Messagers du roi en toute région étrangère des Pays situés dans la Très Verte », je crois volontiers, avec P. Foucart et D. Mallet, qu'il faut prendre ces mots au pied de la lettre et « se familiariser avec l'idée d'un empire égyptien qui, établi dans le bassin de la mer Egée et sur une partie des côtes méditerranéennes, dura du xnf au xui'' siècle* ». Les traditions grecques et les trouvailles archéologiques fournissent quelques témoins de cette thalassocratie égyptienne. L'une de ces traditions, celle de Leiex l'Egyptien établi à Mégare, a été vérifiée par nous dans notre étude de la topologie et de la toponymie mégariennes : je crois indiscutable qu'un vassal de Pharaon s'est établi sur le détroit de Salamine; ce vassal n'était pas égyptien, mais phénicien, car la toponymie mégarienne est d'origine sémitique. Il est probable qu'en un grand nombre d'autres points, la même thalassocratie phénicienne représentait en i'éalité une influence égyptienne, les rois de Tyr ou de Sidon n'étant que les vassaux et les fonctionnaires de Pharaon. Nous voyons dans ï Odyssée qu'Egypte et Phénicie sont pour les Achéens deux terres presque indiscernables, Sidon n'étant que Téchelle de Thèbes.
Mais à nous en tenir au seul texte odysséen, malgré le Nostos de Ménélas que nous allons maintenant étudier en un plus grand détail encore, je ne crois pas
1. Lettre de Doucbaratta, roi de Mitani, à Amenothès IV. Cf. Bezold-Budge, The Tell-El-Amarnah Tahlets, p. 20-21.
2. Cf. P. Foucart, Mémoire sur Eleusis, I. p. 9; D. Mallet, les Premiers ÉtahlissemenL<, p. 5-6.
que nous puissions aftirmer le voyage, le séjour et la présence réelle des roitelets achéens à la cour thébaine, pas plus que nous ne pourrions, d'après le Nostos d'Ulysse, affirmer la présence réelle des Achéens en Espagne. Et c'est en cela même que Tétude du Nostos de Ménélas est très importante pour la suite de notre entreprise. Cet épisode odysséen témoigne d'une indiscutable connaissance de l'Egypte. Ici comme ailleurs, le poète grec n'a rien inventé. Pour le début de \
ces aventures de Ménélas, nous venons de commenter la plupart des mots par la seule comparaison avec les monuments les plus authentiques de l'histoire égyptienne. Reste, dans le Nostos de Ménélas, le merveilleux conte de Protée et de nie aux Phoques. Ce conte pourrait prendre place dans le Nostos d'Ulysse à côté j
de Kalypso, de Kirkè et de Tile aux Bœufs du Soleil. Assurément, ceci est un |
conte : Protée n'a jamais existé. Mais ce n'est encore pas une invention du poète odysséen. A l'étude minutieuse, ce conte de Protée apparaît comme une excellente page d'égyptologie, que l'un de nos savants aurait grand'peine à faire aussi | exacte et que Taède homérique n'a pu produire, je crois, sans copier fidèlement ! quelque original étranger.