D'Arvieux. I, p
Ménélas et ses compagnons, en leur île de Pharos, sont réduits à plus mauvaise chère encore. Leurs provisions sont épuisées et la disette se fait sentir, quand, le vingt et unième jour, Ménélas rencontre une fille divine qui va les tirer de peine, Eidothéa, fille de Proteus. Elle indique à Ménélas le moyen de surprendre et d'enchaîner le Vieux de la Mer, le devin véridique, Proteus, qui sur ce rivage vient chaque jour paître son troupeau de phoques. Elle fournit à Ménélas quatre peaux de phoques sous lesquelles le héros se cache avec trois compagnons. Elle lui donne aussi de Fambroisie pour atténuer la terrible odeur de ces peaux huileuses. Quand le Vieux sort de l'eau, nos gens le saisissent et le lient. Il a beau se débattre et prendre vingt formes terribles ou grotesques : ils ne le lâchent que lorsqu'il a satisfait leur curiosité de Tavenir. Il leur révèle donc la route à suivre pour rentrer dans leur patrie, les sacrifices à faire pour apaiser les dieux, et il les met au courant de ce qui s'est passé dans l'armée des Achéens pendant leur sept années de Retour.
Un lecteur non prévenu, qui chercherait un pendant à ce conte, irait tout droit aux Mille et une NuitSy et sûrement il trouverait de pareilles histoires dans les sept voyages de Sindbad le marin. Ici donc, Ératosthènes aurait beau jeu de railler les « Plus Homériques » et d'affirmer que le poète a souci, non pas de vérité, mais uniquement de tératologies. Ce sorcier qui se change en lion, en serpent, en panthère, en gros cochon, en arbre, en feu, bref en tout ce qui lui plaît; ce pasteur de phoques dans une île déserte; ce devin qui révèle le passé et l'avenir; cette fille des dieux qui donne l'ambroisie pour trahir son père, — quelle galerie d'êtres irréels!... Et ce sont pourtant des personnages historiques qui, en réalité, ont figuré dans l'histoire égyptienne.
Tous les peuples, sans doute, ont leurs contes de magiciens. Les corsaires francs du xvni" siècle ont connu des personnages sachant à leur gré apaiser ou déchaîner la tempête : « On répandit partout, raconte d'Arvieux, que cette tempête avait été excitée par un magicien auquel l'Émir Fekherdin s'était adressé pour cela et que, faute de s'être bien expliqué, le sort épargna les seules galères du Grand Seigneur et n'eut de force que sur les bâtiments qui étaient dans le port. On vit une grosse nuée noire se lever du côté du Nord qui, en s'avançant, produisit des vents impétueux, mêlés d'éclairs et de tonnerre, qui firent dérader tous les bâtiments et les jetèrent sur des récifs ^ » Les folkloristes auraient donc beau jeu de nous trouver, chez les peuples blancs, nègres et jaunes de toute la terre, cent personnages qui pourraient extérieurement ressembler au Proteus de Ménélas. Mais n'oublions pas que les vieux Égyptiens avaient déjà leurs contes de sorcellerie, et que ces contes nous sont parvenus en des monuments écrits, sous leur forme originale. Or, s'il est quelque chose que les marins empruntent volontiers aux contrées et aux flottes étrangères, ce sont les contes : les corsaires francs nous ont rapporté de
i. D'Arvieux, I, p. 373.
LES CONTES ÉGYPTIEiNS. 49
rÉgypte musulmane les Mille et une Nuits. C'est que la navigation à voile réserve aux équipages de longues heures d'inaction, soit à bord quand le vent bien établi se charge de pousser le vaisseau et quand « on laisse faire le pilote et la brise », soit à terre quand le mauvais temps retient les flottilles au mouillage. Pour occuper ces flâneries, chaque voilier, jadis, avait son conteur renommé qui réunissait autour de lui un nombreux auditoire et qui, durant des heures, inventait ou répétait d'interminables romans. L'invention, en général, n'en était que médiocre. Avant l'embarquement, le conteur avait fait provision, a terre et chez les autres marins, de romans et d'aventures, qu'il récitait ensuite sans y changer un mot : d'une escadre à l'autre, d'une génération à la suivante, les mômes récits, à peine arrangés, se transmettaient. Or, l'Egypte fut une mine de contes pour les marines de tous les temps. Au début de l'histoire écrite, les Hellènes déclaraient lui avoir emprunté leurs fables ésopiques et ces animaux merveilleux qui parlent, agissent et raisonnent en hommes :
Les Égyptiens, dit G. Maspero, aimaient qu'on leur contât des histoires. C'étaient de préférence des aventures merveilleuses où leur curiosité s'intéressait, des bêtes parlantes, des dieux déguisés, des revenants, de la magie.... Le héros des histoires égA'ptiennes se meut au milieu de ces incidents, sans paraître les considérer comme étranges, et de fait ils n'avaient rien qui heurtAt les probabilités de la vie courante. On connaissait dans chaque ville des sorciers qui savaient se transfigurer en bêles ou ressusciter les morts. Les contes de la fantaisie la plus extravagante ne différaient de la n'alité que pour accumuler en une douzaine de pages plus de miracles que [dans la vie courante] on n'était accoutumé à en voir pendant des années. (Vcst la multiplicité des prodiges qui donnait à la narration son coloris d'invraisemblance romanesque, et non pas les prodiges eux-mêmes. Seule, la qualité des personnages sort de l'ordinaire. Ce sont des fils de roi, des princes syriens, des Pharaons, quelquefois un Pharaon vague et sans individualité, qu'on désigne par un titre, Pirouiaoui, Hrouiti, le plus souvent un Pharaon choisi parmi les plus illustres, Khéops, Sésostris, Amenothès, etc....*.
Le seul fait d'introduire Pharaon en ces histoires imposait un certain style, tout au moins certaines formules protocolaires. Pharaon étant dieu sur la terre, les mortels ne parlent de lui qu'à mots couverts, avec des périphrases devenues populaires. Il est le Double-Palais : paroui-aoui, disaient les Égyptiens, ou parou, nyi9, çapaco, pharaon^ ont transcrit les Sémites, les Hellènes anciens et les peuples modernes. H est Sa Majesté ou Sa Sainteté, le Soleil des Deux Terres, VHorus Maître du Pays, H est encore la Sublime-Porte : Prouiti, Prouti, disaient les Égyptiens. C'est le nom de prouiti ou prouti que le poète homérique reprend sous la forme de IIpwTEii;, proteus. Son Proteus n'est que le Pharaon des contes d'Egypte. Dès qu'ils rencontrèrent ce Proteus homérique, les prêtres égyptiens de l'époque classique reconnurent leur Pharaon des contes. Et ils remirent ce Pharaon à sa vraie place, dans une dynastie imaginaire. Hs
i. G. 3lasf>cro, HUt. Ane, II, 498.