V. BÉRARD. — II. -i
dirent à Hérodote que Proteus était un roi de Memphis, successeur de ce Phéron le borgne, qui devait recouvrer la vue quand il rencontrerait une femme n'ayant jamais couché qu'avec son mari, et prédécesseur de ce Rampsinit l'opulent, qui fut si prestement volé par les fils de l'architecte.
L'histoire de Rampsinit ne nous est connue que par Hérodote. G. Maspero Fa néanmoins éditée parmi les Contes populaires de Vancienne Egypte, au même titre que les véritables contes égyptiens trouvés sur papyrus, et il nous explique fort bien comment, de bonne foi, Hérodote et les Hellènes avaient transporté ce conte dans l'histoire authentique*.
Les interprètes, les prêtres de basse classe, qui guidaient les étrangers, connaissaient assez bien ce qu'était l'édifice qu'ils montraient, qui l'avait fondé, qui agrandi et quelle partie portait le cartouche du souverain. Mais dés qu'on les poussait sur le détail, ils restaient court et ne savaient plus débiter que des fables. Les Grecs eurent affaire avec ces gens-là et il n'y a qu'à lire le second livre d'Hérodote pour voir comment ils fuient renseignés sur le passé de l'Kgypte. Quelques-uns des on-dit qu'a recueillis Hérodote renferment encore un ensemble de faits plus ou moins altérés, l'histoire de la \\\\^ dynastie, par exemple, ou celle de Sésostris. La plupart des récits antérieurs à Psàmmetik P^ sont chez lui de véritables romans où la vérité n'a aucune part. Son conte de Rampsinitos se trouve ailleurs qu'en Egypte. La vie légendaire des rois constructeurs des Pyramides n'a rien de comnmn avec leur vie réelle. L'aventure de Phéron le borgne est une pièce satiri({ue contre les femmes. La rencontre de Prêtée avec Hélène et Ménélas est tout au plus l'adaptation égyptienne d'une légende grecque. On pouvait se demander jadis si les guides avaient tiré ces fables de leur propre fonds. La découverte des romans égyptiens a prouvé que là, comme ailleurs, les guides ont manqué d'imagination. Ils se sont bornés à répéter les contes qui avaient cours dans le peuple. La tâche leur était d'autant plus facile que la plupart des héros de romans portaient des noms ou des titres authentiques. Les dynasties [forgées ainsi par les historiens grecs] sont un mélange de noms propres, jfinw, Khéops, Khéfren, Mykerinos, de prénoms royaux, Miris, de sobriquets populaires, Scsottsri, Sésostris, de mots formés d'éléments contradictoires (Rhampsinit est le nom thébain Ramsès et le titre saite Si-nit, fds de Nit), enfin de titres, Phero, Prouti, dont on a fait des noms propres*.... C'est de Prouti que la légende grecque tira le roi Protée qui reçut Paris, Hélène et Ménélas'.
Le grand égyptologue semble ne viser ici que la légende de Proteus dans Hérodote : il incline à penser que la mythologie originale des Hellènes avait eu, de tout temps, le personnage de Proteus, mais que, vers le temps d'Hérodote, les Égyptiens ou les Hellènes rapprochèrent ce Proteus homérique du Prouti égyptien et adaptèrent la légende grecque aux romans d'Egypte. Il faut aller plus loin, je crois. L'histoire de Proteus dans Hérodote est sans doute la réadaptation égyptienne d'une légende homérique; mais cette légende homérique elle-même n'avait été que l'adaptation grecque d'un conte égj'ptien. Notre
1. G. Maspero, Irs Cotiirs Populaires, etc., î"* tniit., p. tiiO.
2. G. Maiiperu, Irs Conter Populaires, XXXV-XXXVI. 5. 1(1., ibid., p. 127, noie 2.
Proteus odysséen n'est pas une invention grecque. Ce n'est que le Pharaon, le Proutiy ou, si l'on veut, le khalife, l'Haroun-al-Raschid, d'une des vieilles Mille et une Nuils égyptiennes. Les papyrus ne nous ont pas encore donné l'original de cette Mille et une Nuits. Ils ne nous ont encore livré les originaux que d'un très petit nombre de contes pharaoniques. Il suffît néanmoins d'étudier ces originaux si peu nombreux, pour y retrouver tous les traits caractéristiques de notre roman odysséen.
Que Proteus soit un habile magicien, Diodore de Sicile en avait déjà découvert une excellente raison : « ce roi d'Egypte avait acquis le don de métamorphose dans la compagnie des astrologues* ». C'est en effet la compagnie ordinaire de Pharaon. Les Pharaons ou Proutis des contes se meuvent parmi les mêmes métamorphoses et les mêmes sorcelleries. Ces contes, dit G.Maspero, sont la peinture exacte de la vie égyptienne, même dans leurs accidents les plus merveilleux :
Il ne faut pas juger les conditions de cette vie égyptienne par celles de la nôtre. On n'emploie pas communément chez nous, comme ressorts de romans, les apparitions de divinités, les transformations de Thomnie en béte, les animaux parlants, les opérations magiques, etc. Ceux-là même [d'entre nous], qui croient fermement aux miracles de ce genre, les considèrent comme un accident des plus rares. Il n'en était pas ainsi en Egypte : la sorcellerie y avait sa place dans la vie courante, aussi bien que la guerre, le commerce, la littérature, les métiers qu'on exerçait, les divertissements qu'on prenait. Tout le monde n'avait pas vu les prodiges que la sorcellerie opérait; mais tout le monde connaissait quelqu'un qui avait vu ces prodiges s'accomplir, qui en avait profité ou en avait souffert. La magie était donc une science, et d'un ordre très relevé. A bien considérer les choses, le prêtre était un magicien. Les cérémonies qu'il accomplissait, les prières qu'il récitait étaient autant d'arts magiques par lesquels il obligeait le dieu à faire pour lui tel ou tel acte, à lui accorder telle ou telle faveur en ce monde ou dans l'autre. Le prêtre porteur du livre (khri-habi), qui possédait tous les secrets de la divinité au ciel, sur la terre et dans l'enfer, pouvait opérer tous les miracles qu'on réclamait de lui. Pharaon avait toujours à côté de lui plusieurs de ces savants, qu'on nommait khri-habi en chef et qui étaient ses magiciens attitrés. Il les consultait et, quand ils lui avaient suscité quelque merveille nouvelle, il les comblait de présents et d'honneurs. L'un savait rattacher au tronc une tête fraîchement coupée, l'autre fabriquait un crocodile qui dévorait ses ennemis, un troisième coupait et ouvrait les eaux et les amoncelait à son gré. Les grands eux-mêmes, initiés aux sciences surnaturelles, étaient des déchiffreurs convaincus de grimoires mystiques. Un prince sorcier n'inspirerait plus chez nous qu'une estime médiocre; en Egypte, la magie n'était pas incompatible avec la royauté, et les sorciers de Pharaon eurent souvent Pharaon pour élève*.
Voici le début d'un conte égyptien : « 11 y avait une fois un Pharaon nommé Ousir-mari et ce roi avait deux fils d'une même mère : Satni-Khàmois était le nom de l'ainé, Anhathoreroou le nom du second. Satni-Khàmois était fort instruit en toutes choses. Il savait lire les livres en écriture sacrée et les livres