Strab., XYU
tenant aller vers le Nord ou le Nord-Est. Or, consultez la table des vents que donnent les Instructions nautiques pour le port d'Alexandrie :
En été, les vents soufflent ordinairement du Nord-Ouest, frais, faisant briser la mer sur les récifs. La brise de mer mollit après trois heures de l'après-midi et est remplacée, le soir, par la brise de terre. Dans cette saison, le matin et le soir sont donc les moments les plus favorables pour l'entrée et la sortie des navires. En automne et au printemps, les vents sont variables et modérés. La table suivante, qui comprend une série d'observations faites de 1875 à 1885, donne le nombre moyen de jours par mois où le vent a soufflé d'une certaine direction :
Nord.
Est.
Oucsl.
Sud.
Calin
Avril. . . .
Mai. . . .
ir>
Juin. . . .
Juillet. . .
.\oùt. . . .
lô
Septembre .
Octobre . .
Durant les six ou sept mois de la saison navigante, on voit combien les vents de Nord ou d'Est prédominent : sur deux cent dix journées environ, plus de cent quatre-vingts sont occupées par ces vents, qui sont absolument contraires ou fort désavantageux à la navigation vers les ports de Syrie. Chaque année, durant des siècles peut-être, cette île de Pharos dut servir au séjour des barques sidoniennes, qui rentraient vers la Syrie et qui vainement attendaient « l'un de ces souffles favorables, guides des vaisseaux sur la vaste mer », comme dit Ménélas,
oxjùi tcot' ojpo».
TZ^tio^/zt^ cpa'lvovÔ' àXiiss^;, ot pà ts vt^wv 'iro[JL7rfîeç yiyvovTai Itz eOpéa vwxa ÔaXào-OTj^.
Dans les récits des matelots sidoniens, comme dans leur vie réelle, Pharos devait donc tenir une grande place. Mais ce pauvre rocher ne pouvait servir vraiment qu'aux marines de Sidon : elles seules aussi lui pouvaient faire une renommée. Les Hellènes fréquenteront pendant trois ou quatre siècles les marchés du Delta avant de fonder en cet endroit leur ville d'Alexandrie. C'est que, venus du Nord, n'exploitant alors que l'Egypte, les Hellènes du vu'' au iv*" siècle abordent directement dans le Fleuve, comme notre corsaire crétois et comme les corsaires ou navigateurs francs. Sur le fleuve même, Naukratis est la Rosette de ce temps, le grand emporion et le grand bazar helléniques. Si plus tard Alexandrie se fonde, c'est que les Hellènes du iv*" siècle ne commercent plus seulement du Nord au Sud entre l'Archipel et le Nil, mais encore de l'Est à l'Ouest, entre la Syrie et la Cyrénaïque hellénistiques et jusque vers Carthage. L'Alexan-
7ti LES PHÉNICIENS ET l/ODYSSÉE.
drie grecque s'installe alors au carrefour de ces deux roules et, près de notre îlot de Pharos, le port d'Alexandre remplace la vieille relâche des Sidoniens : entre la ville continentale d'Alexandrie et la station insulaire de Pharos, subsiste seulement la différence que nous avons signalée entre les établissements helléniques, qui sont en terre ferme, pour la conquête et la colonisation, et les établissements phéniciens qui étaient sur roches avançantes ou sur îlot, pour les seuls besoins du commerce et du cabotage. A part cette différence, Pharos et Alexandrie ne peuvent être que des établissements étrangers. Il me semble donc que la renommée odysséenne de Pharos, comme la renommée de Kalypso, ne put être faite que par les marines de Sidon : nous savons qu'aux temps homériques les Phéniciens exploitaient déjà cette côte de Libye; d'étape en étape, ils l'avaient suivie déjà jusqu'aux lointaines Colonnes.
lil. — La toponymie et Tétude des noms propres confirmeraient ces données topologiques. Car le nom même de Pharos suppose, je crois, un intermédiaire sémitique entre cette transcription grecque et l'original égyptien. L'île deProuti est bien aussi l'Ile de Piroui-aoui; mais la seule transcription sémitique n:;is, pharo'a, nous rend vraiment compte du changement de piroui-aoui en pharos. De l'égyptien au grec, de piroui-aoui à pharos, la distance serait énorme; du sémitique au grec, elle est au contraire à peu près nulle et nyis, pharo'a, nous donnerait <pàpo;, pharos, exactement de la même façon que nyaiD, margo'a, par exemple, nous a donné Morgos ou A-morgos, "Ajjiopyo;. La disparition du n final s'explique par la similitude de terminaison que l'usage établit bientôt entre les divers noms insulaires : l'euphonie populaire rapprocha de plus en plus pharos des paros, samos, naxos, etc. Le conte odysséen nous fournit un autre nom de lieu sémitique qui, je crois, est encore plus facile à reconnaître.
Le paradis odysséen porte déjà le nom que les Hellènes garderont à leur Terre des Bienheureux : c'est le Champ Élyséen, 'H).u(nov weStov. Ce nom ne peut avoir aucune signification en grec : l'expliquer à la façon des Anciens par Vendroit oit l'on vient, la venue, etc., èXeua-w, TjXutw, etc., c'est expliquer Soloi par Solon. Minoa par Minos, Caiffa par Kaïphe, et Jaffa par Japhet. Les marins de tous les temps ont accepté ces jolis calembours; mais il est impossible de les répéter avec confiance. Nous avons, par contre, un doublet qui nous donne le vrai sens de éUjséen, r.Xwo-iov, car cette Prairie Élyséenne fut pour les Hellènes la Terre ou les Hes des Bienheureux, ol vfiwTspoi Maxàpwv N'/jO-ou^ elpr.xaTi. Sous les trois formes 0^3^, alax, "rhy, alaz, et yhs, alas, les Hébreux ont une racine verbale identique qui signifie êirejoyeuxy être heureux, La forme participiale a/oM«,\nS3r, qui serait l'exacte traduction du grec jxàxap, heureux, joyeux, donnerait au pluriel D^'iS^, elousim : d'où la Prairie ou le Champ des Bienheureux, iiôe/ ou Padaii Elousim, D^yiSy ^TS ou S^K, dont les Hellènes ont tiré, moitié par transcription, moitié par traduction, leur Prairie ou Plaine Élyséenne, 'HXutiov iteStov. La transcription de elousim en elusion, t,X'jt'.ov, est conforme aux règles que nous
connaissons : le 5r initial tombe comme dans Ezer, l*rv, "EÎJep, ou dans Hébreu. nijr, 'ESpato;, ou dans £'r, 17, "Hp, etc., et la terminaison im du pluriel est rendue par tov comme Thourim nous a donné Thourion^ omia, Houptov. Le Champ Élyséen et la Prairie des Bienheureux ne sont donc qu'une seule et môme chose, et l'étude de la géographie réelle ne tarde pas à vérifier la valeur de ce doublet.
Car ces Champs des Bienheureux étaient pour les plus vieux Égyptiens un morceau de notre terre, un pays aussi réel que les régions habitées par les vivants. La situation en était parfaitement déterminée. Ces Champs étaient placés aux extrémités de la terre et ils y restèrent toujours. Mais à mesure que les explorations des marchands et les découvertes des navigateurs avaient reculé pour les Égyptiens les extrémités du monde, on avait vu les Champs des Bienheureux se déplacer, et, suivant les progrès des connaissances géographiques, s'éloigner vers le Nord et vers l'Ouest. Aux premiers temps de FÉgypte, on peut dire que la terre des vivants s'arrêtait aux marais encore fluides du Delta; c'était pour les Égj^ptiens le bout du pays et l'extrémité du monde terrestre; au delà s'étendaient les immensités désertes de la Très Verte. Le Champ des Bienheureux était alors dans le Delta : les premiers Égyptiens localisaient les Champs d'Ialou dans un canton septentrional qui, même aux temps historiques, garda le nom d'Ialou :
M. Lauth, dit G. Maspero, a eu grandement raison de reconnaître dans le canton d'Ialou (ou d'Aarou) de la géographie civile de l'Egypte, le site primitif des Champs dlalou qu'Osiris habitait. Les marais du Delta, situés à Textrémiié du pays, encombrés de joncs et de plantes gigantesques, semés d'îles qu'on entrevoit de loin mais qui sont inaccessibles, étaient bien le séjour qui convenait aux morts. Ce fut là que le corps d'Osiris fut transporté par le Nil, là qu'Isis conçut et qu'Horus naquit, là que les morts dévoués à Osiris et à son fils, les Serviteurs (VHorus^ allèrent rejoindre leur maître. Nous n'avons aucun témoignage direct de ce qu'était ce paradis [primitif]. Mais la description et les vignettes du Livre des Morts sont si caractéristiques, que je ne doute pas qu'elles ne nous aient conservé, dans l'ensemble tout au moins, la topographie des premiers Champs d'Ialou. C'est un groupe d'îles séparées l'une de l'autre par des canaux plus ou moins étroits et par des lacs plus ou moins profonds. Elles avaient chacune un nom qui nous a été conservé et dont le sens n'est pas toujoui*s facile à comprendre. Selon quelques-uns, elles étaient entourées d'un mur qui les rendaient inaccessibles aux ennemis d'Osiris.
Les Grecs, de leur côté, répétèrent que les Iles des Bienheureux, le Champ Élyséen, étaient à l'origine dans le Delta, aux alentours de Canope, dit Appien* : Champs d'Ialou avec leurs îles et Prairie Élyséenne avec les Iles des Bienheureux ne sont qu'une seule et même chose. D>3nhîr, Elousim, ce sont les Acclamants, les Jubilants, les Heureux qui témoignent de leur joie par des acclamations :
i. Appien, F. H. G.. IH. p. 511.
car le sens propre de yh7, alas, est crier sa joie, acclamer, témoigner son bonheur par les hurlements auxquels se livrent toutes les foules. Et les Bienheureux d'Ialou sont vraiment des Acclamants, des elousim. Ils se pressent chaque soir sur les rives du fleuve paradisiaque, afin d'acclamer le Soleil mourant, M de FOccident, Rû de TAmenti, qui passe sur sa barque. Ils hurlent de joie à sa venue et chantent ses louanges : « 0 Rà, les dieux de TAmenti (Occident) se réjouissent de ta beauté et les champs mystérieux célèbrent tes louanges. Tous viennent te rendre hommage en criant : « Arrive en paix! Arrive î » C'est une explosion de cris de bienvenue et tous les mânes du Douât s'écrient: « Hommage à toi qui..., etc.! Hommage à toi qui..., etc.! » Que Ton relise dans le Livre des Morts^ la description des Champs du Repos et l'on comprendra mieux la justesse du nom Prairie des Acclamants, Abel Elousim, 'HXùa-tov Oeoiov.
Donc*, à l'origine, Sokhel Mou, c'est-à-dire la Prairie des Souchets (le poète odysséen dira : la Prairie des Asphodèles), et Sokhet Ilotpou, c'est-à-dire la Prairie du Repos, se cachaient au milieu du Delta, en de petits archipels d'Ilots sablonneux. Ce fut le premier royaume d'Osiris. Mais ce royaume se déplaça quand on apprit à mieux connaître le Delta et la géographie réelle du monde. Le paradis osirien franchit la mer. Pour un temps, il s'installa sur les côtes nouvellement découvertes de la Syrie. Plusieurs traits du mythe d'Osiris montrent que l'une de ses premières étapes fut la côte phénicienne. C'est à Byblos que le courant emporta, dit-on, le corps du Dieu. C'est à Byblos qu'lsis se réfugia. C'est à Byblos qu'abordait chaque année la tête en papyrus que les prêtres jetaient dans le Nil. « Je ne sais pas, ajoute G. Maspero, si, de Phénicic, les Champs d'Ialou ne passèrent pas sur une côte plus lointaine. » La toponymie de l'Archipel hellénique prouve qu'en réalité, les Champs d'Ialou s'y transportèrent. Deux îles furent tour à tour le Champ Élyséen ou l'Ile Heureuse; les deux îles de Rhodes et de Lesbos nous ont conservé ce doublet : toutes deux sont à la fois le Champ Élyséen, 'HXu<jiov OeStov, et l'Ile Makaria, l'Ile des Bienheureux, MaxapCa^.
Rhodes, où vinrent aborder Danaos et Kadmos, s'appela d'abord Makaria*. Son héros Makar, l'Homme Heureux, était l'un des sept fils du Soleil, qui furent de grands astrologues et de grands navigateurs et qui fondèrent une ville, nommée par les Hellènes Achaia, dans le canton de l'île qui s'appela toujours lelysia ou lalysia^, Acliaia-Ialysia nous donnent encore un doublet grécosémitique. L'Ile Heureuse, Nfido; Maxapta, était, pour les Phéniciens, I-elusia ou halusia, nrh'S'^ï^ : les deux termes sont identiques. L'île conserva toujours sa ville de I-alysos ou I-elysos, 'I-tJXuo-oç, 'l-àXuo-o^ : à la mode dorienne, I-alysos
1. Budge, The Book of the Dead, p. 40 et suiv; p. 170 et suiv.
2. Je copie G. Maspero, llist. Anc^ I, 180-181; Biblioth. Egypt., H, p. 13. 5. Pape-BeiiseU'r, Wôrt. Eigenn,, s. v.