Ucvue Arch., 1901, I, p. Iî)8-îil
littéraires de l'Egypte ont dû servir aussi aux poètes odysséens. Mais, avec Helbig, je crois qu'entre l'Kgypte et la Grèce primitive, il y eut un intermédiaire phénicien. Comme ils copiaient, sur leurs coupes de métal ou sur leurs boucliers, telles et telles peintures égyptiennes, les Phéniciens, dans leurs livres et récits, copiaient telles et telles œuvres littéraires, périples ou coules de magie. Pour les contes de magie, en particulier, il semble (|ue la Bible nous puisse fournir un argument de poids. Pourquoi les Phéniciens, (jui vivaient au contact permanent de l'Egypte, n'auraient-ils pas fait ce que firent leurs cousins et voisins de Judée, toutes les fois qu'ils vinrent à ce contact de PÉgypte? Car ce sont vraiment deux contes h la mode égyptienne, deux contes de Prouli et de magiciens, que l'Écriture nous a transnns dans l'histoire de Joseph et dans celle de Moïse. C'est par un conte d'astrologues et de magiciens, par les sept vaches maigres et les sept vaches grasses, par les sept épis pleins et les sept épis vides, par les prophéties et divinations de Joseph, que l'Écriture nous explique l'arrivée d'Israël en Egypte, et c'est par un autre conte de magiciens que rÉcriture nous explique le Retour d'Israël, — le Nostos, diraient les Grecs, — la sortie d'Egypte avec l'homme à la baguette, Moïse. Il serait facile de montrer en détail les ressemblances multiples que ces contes hébraïques présentent avec les contes égyptiens : les magiciens de Pharaon, dans les contes des papyrus, font la plupart des miracles que TÉcriture attribue a Moïse et à son frère Aaron.
Il y eut des contes phéniciens qui attribuaient de pareilles merveilles h quelque Prouti de fantaisie. C'est par l'un de ces contes que Ton expliquait à Sidon le Retour merveilleux des flottes égarées dans la mer libyque, le sauvetage des navigateurs échoués sur l'île de Pharos. C'est d'un tel conte phénicien que le poète homérique tira le Nostos, le Retour de Ménélas. Kt cela est d'une importance capitale, avons-nous dit, pour nous expliquer aussi le Nostos, le Retour d'Ulysse. Car, Nostos de Ménélas et Nostos d'Ulysse, il est possible que ces deux épisodes de notre Odyssée ne soient pas de la même main : ils sont sûrement de la même époque, du temps où la mode littéraire était aux Nostoi, aux Retours, c'est-à-dire aux poèmes de navigations merveilleuses, comme elle avait été ou comme elle était encore aux Érides et aux Ménides, aux Colères et aux Disputes, c'est-à-dire aux poèmes de guerre et de combats, comme elle fut plus tard, chez les Hellènes classiques, aux poèmes lyriques ou tragiques, et comme, chez nous, elle fut à la tragédie durant le xvn*" siècle, au roman durant le xix*". Or, le Nostos d'Ulysse nous est apparu déjà, dans ses deux épisodes de Kalypso et des Phéaciens, comme la transposition, en grec et en vers, de périples élrangei's, vraisemblablement phéniciens. Et voici que le Nostos de Ménélas nous apparaît à son tour comme la copie fidèle d'un conte égyptien phénicisé. Si les Phéniciens avaient emprunté à l'Egypte la mode littéraire des contes magiques, ils avaient dû à plus forte raison lui emprunter une autre mode (le récits beaucoup plus utiles à leur peuple de navigateurs. Les Égyptiens
8(i LKS PHÉMCIK.NS KT I/ODVSSÉK.
avaient déjà leurs périples, leiii*s réeils détaillés de iiavifraticuis réelles, avec vues de cotes à Tappui. Sur les parois du uionuuient de I)eir-el-Bahari, la reine llaïlsho[)itou, fille de Thoulhniosis T", avait fait fjraver le récit et les dessins de son expédition commerciale vers les Terres de TEncens.
Ltîs portions conservées, dit G. Maspero*, ne nous indiquent ni le port d'où la lloUe partit, ni le nond)re de jours qu'elle mit en mer. [Le premier tableau] nous montre seulement l'arrivée des K<(yptiens, leur débarquement et leurs entrevues avec les indijfènes; il est accompagné de l'inscription : « Croisière de la Grande Verte; départ sur la bonne voie qui mène au Pays de Pouanit; abordage (»n paix ». L'n navire est déjà mouillé. In second navire, voiles baissées, mais encore sur rames, manoeuvre à se rangt»r le long du premier. Les trois derniei^ font force de voiles et de rames pour i-allier. [Second tableau] : le messager royal est descendu à terre sous la garde de buit soldats et d'un officier. Il a commencé par étaler des cadeaux de différentes sortes, cintj bracelets et deux colliers probablement en or, un poignard muni de sa gaine et de son attacbe, une bacbe semblable à celle dont sont armés les soldats, et onze colliers de verroterie. Les indigènes, allécbés par la vue de tant d'objets précieux, sont accourus avec leur cbef Paribou, sa fenune et ses enfants. Et l'inscription raconte : « Venue des cbefs, le dos courbé et la tête basse, pour recevoir les soldats de sa Majesté », etc.,
La reine Haïtsbopitou avait fait graver l'histoire entière sous les portiques qui limitaient la seconde terrasse de sa chapelle funéraire. On y voit la |)etite escadre voguant à pleines voiles, l'heureuse arrivée, la rencontre des indigènes, les palabres emphatiques, le troc librement consenti et, grâce à la minutie avec laquelle les moindres cii'constances de l'action ont été détaillées, nous pouvons assister, comme sur place, aux opérations diverses dont se composait la vie maritime, non pas des Égyptiens seuls, mais des autres nations orientales. Les Phéniciens, lorsqu'ils s'aventuraient dans les eaux lointaines de la Méditerranée, c'est ainsi, h coup sûr, qu'ils armaient et maniaient leurs navires. Des points de la côte asiatique ou grecque sur lesquels ils débarquaient, le décor n'est pas le même que celui du Pouanit, mais les navigateurs se munissaient des mêmes objets d'échange et, dans la pi*atique des négociations, n'agissaient pas avec les tribus de l'Europe autrement que les Égyptiens avec les Barbares de la mer Houge.
Toutes nos études antérieures nous ont montré la justesse de ces dernières remarques. Nous savons que le croiseur odysséen n'est que le vaisseau égyptien, à double gaillard d'avant et d'arrière, tel qu'il nous est représenté sur le monument de Deir-el-Bahari. Les procédés et les objets de trafic sont les mêmes; les Phéniciens étalent aussi dans les ports grecs, «rrr.o-av èv Àt|jL6ve<T(Ti, des colliers d'or, des armes et des manufactures : « Comment avez-vous atteint cette contrée inconnue aux hommes d'Egypte? disent les gens du Pouanit. Êtes- vous descendus par la voie du ciel ou avez-vous navigué par eau sur la mer de Tonoutri? » — « Qui donc es-tu? demande le vieil Eumée. Sur quel navire es-tu arrivé? Comment les marins t'ont-ils amené à Ithaque? car je ne suppose pas que tu
1. Toul ce passade est copié de G. Maspero. Etudem de Mythologie. IV, p. 90 et suiv.; Hhi. Aitc, lU p. 2,V2 et suiv.
S4)is venu à pied jusqu'ici*. » f/est la môme question que Télémaque pose au prétendu Mentes, roi des Taphiens, et au mendiant qu'est d'abord Ulysse, puis à son père lui-même quand il Ta reconnu*. C'est la question que posent tous les terriens de ce temps aux navigateurs.
(les explorations maritimes ou continentales des Égyptiens vers le Sud avaient mis en circulation certaines connaissances géographiques, ou plutôt ethnographiques, très exactes, que nous retrouvons dans nos poèmes homériques. Le monde homérique n'est peuplé au centre que de visages blancs, de populations blanches; mais à ses deux extrémités, orientale et occidentale, apparaissent les visages noirs, les nègres, AïO'lows;. Les nègres habitent aux bouts de la terre, séparés en deux groupes : nègres du Couchant et nègres du Levant,
AlQioTca; toI ov/hk ozoolIol-zou e^yaTOi àvSpwv,
Les Anciens ont cherché vingt explications saugrenues de ce texte fort clair*. Nous avons aujourd'hui deux pays des Nègres, ou, comme nous disons avec les Arabes, deux Soudans : le mot arabe soudan, les noirs, les nègres, est l'exacte traduction des visages noirs. Aithiopiens, AIôî-ottc;. L'un de nos Soudans est au Sud de l'Égjpte, près de la Mer Rouge, à l'extrémité orientale du continent africain; l'autre est sur l'Atlantique, à l'extrémité occidentale du môme continent. Entre les deux, nos cartes portent encore, comme dénomination de tout le continent intérieur : Soudan ou Nigritie, ces deux noms formant doublet. Aux temps homériques, nous savons que les navigateurs phéniciens ont atteint déjà les nègres du couchant, qui habitent aux bords de l'Atlantique et que les périples postérieurs nous décrivent. Vei's ces nègi^es du couchant, vers ce Soudan du Sénégal, nous avons étudié les routes des Sidoniens et les diflerents peuples qui, «le Sidon, se succèdent jusqu'à l'Extrôme-Couchant. Sur toute la côte méditerranéenne de l'Afrique, entre l'Egypte et les Colonnes, habitent des Berbères, des Lil>yens, de race blanche aux cheveux blonds, iavôoi Atêue;. Ces Berbères, au delà des Colonnes, s'avancent encore sur l'Océan jusqu'au port de Lixos. Mais au delà commencent les Nègres, les Aithiopiens de Skylax et du Périple d'ilannon. Tant qu'il n'a pas quitté les parages libyens, Hannon, habitué aux langues berbères, a pu naviguer sans trucheman; à Lixos, commencent pour lui les langues inconnues : on embarque des interprètes qui servent jusqu'à la Corne du Couchant, pendant les douze jours où l'on côtoie la Nigritie, tv^ •nfjV TrapaXsyojjievoi y,v tmol^/ xatwxo'jv AiÔiotts;*. Ces Aithiopiens du Couchant passent leui*s nuits à danser la bamboula autour de grands feux, avec de grands cris, au son des flûtes et des tambourins : ce sont bien des nègres.... Par les