G. Maspero, Bibliolh. KgypL, VIIl, p
Tétude de la Phéacie nous a reportés aux Kyklopes qui doivent, si notre hypothèse est juste, habiter les côtes italiennes. Entre l'Italie et l'Espagne, cherchons les autres pays du Nostos.
Mais prenons garde aussitôt à un détail important : ne nous attendons pas à découvrir dans le Nostos la copie fidèle et suivie d'un périple continu. Ce sont des morceaux de périple que le poète grec semble avoir cousus bout à bout, en les reliant par les deux vers qui terminent notre Chanson des Corsaires et qui vont revenir, comme un refrain, après chaque épisode du Nostos ': « De là nous naviguons au plus tôt, le cœur affligé, contents d'avoir échappé à la mort, mais pleurant nos chers camarades »,
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Textuellement ou avec des variantes, ce refrain geignard va scander les couplets du Retour et donner à tout le poème un ton de lamentation et d'épouvante. Virgile, imitateur fidèle, ne manquera pas de faire gémir le pieux Énée à chaque nouvelle aventure. Ce n'est pas là, à coup sûr, le ton d'un périple. C'est encore moins le ton d'une chanson ou d'un récit de matelots. Écoutez sur les quais de Toulon les retraités de la marine assis au banc des « M'ont fait tort », comme dit l'ironie populaire, à cause du refrain qui termine toutes leurs histoires : « On ne m'a pas rendu justice; on m'a fait tort ». Voici maître Marius, ancien capitaine d'armes ou maître de hune à bord de la Désirée, Il a navigué sur toutes les mers, essuyé les tempêtes et les cyclones, rencontré les sauvages et les Anglais, connu les abordages et les naufrages. Il a tout vu, tout fait, et sa seule bravoure ou son habileté ont tiré du péril frégates, amiraux et (lotte tout entière. Il s'est prodigué. Mais on n'a pas reconnu son mérite, et le voici retraité sans la croix : « M'ont fait tort ».
Entre ce refrain et celui de VOdyssée, il y a une grande différence. Le contentement de soi, une juste estime de ses propres qualités, la confiance en son habileté personnelle et le triomphe final de cette habileté éclatent toujours, en cours ou en queue d'histoire, dans les souvenirs et les récits de nos marins. A les entendre, les dangers et les malheurs, les ruses des hommes et les violences des éléments sont assurément redoutables. Mais tout finit par céder devant maître Marius, qui toujours tire son monde, tout son monde, des plus mauvais pas. Le vent, la mer, les Anglais! c'est chose terrible, mais de loin seulement pour les terriens qui en ont peur, ou de près pour les maladroits qui ne savent pas s'y prendre. Maître Marius, lui, les aborde avec allégresse :
Le trente et un du mois d'août.
Nous aperçûmes, sous le vent à nous, Une frégate d'Angleterre, Qui fendait la mer et les flots :
(i'était pour aller à Bordeaux.
im LES PHÉNICIENS ET l/ODYSSÉE.
Le capitaino, au iiioiiie instant.
Fit appeler son lieutenant :
« Lieutenant, te sens-tu capable.
Dis-moi, te sens-tu assez fort Pour aller attaquer son bord? »
Le lieutenant, fier et bardi.
Lui répondit : « Capitaine, oui! »
El la cbafison continue de ce ton allègre : en un tour de main, la frégate est prise, et
Buvons un coup, buvons en deux A la santé des amoureux!
Si maître Marius se plaint de quelque cbose, ce n'est pas de la mer et de ses rages, ni des vents et des courants, ni même des sauvages et des Anglais, mais de Famiral, de TÉtat-major et du Ministère qui ne lui ont pas donné la croix. Quel contraste avec les épouvantes et les lamentations odysséennes! Pourtant le corsaire crétois nous donnait tout à Tlieure le vrai refrain des chansons « matelotes » : « Mon cœur intrépide n'a jamais faibli devant la mort », et les gens d'Egypte avaient noté ce refrain des chansons achéennes :
Et, pour le fond, quel contraste encore entre les aventures odysséennes et les histoires de nos marins! Toutes ces aventures d'Ulysse finissent mai. Chaque débarquement coûte la vie à une partie des équipages. Nulle part de bonheur sans mélange! nulle part de triomphe ni même de succès! partout des fuites, des défaites et des emprisonnements! de Kyklopes en Lestrygons, de Kirkè en Kalypso, de Charybde en Skylla, la chute de pire en pire est continuelle. Même chez Kirkè, où Ton restera toute une année à banqueter et à faire l'amour, la mort d'Elpènor et la nécessité de naviguer aux Enfers vont gâter toute la joie. On est parti de Troie toute une flotte, et le seul Ulysse revoit Ithaque :
En partant du golfe d'Ut ra nie,
Nous étions trente; En arrivant à Cadix,
Nous étions dix.
D'Otrante à Cadix, nos corsaires aujourd'hui ne perdent que vingt hommes; encore la plupart ont-ils librement déserté :
A Gaète, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema.
L'amour ouvrit la parenthèse :
Le mariage la ferma.
Puis trois de nous que rien ne gone, Ni loi, ni dieu, ni souverain, Allèrent, pour le prince Eugène, Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentès à prendre Gène Ou d'Harcourt à prendre Turin.
A Palnia, pour suivre Pescaire, Huit nous quittèrent tour à tour.
Mais cela ne nous troubla guère.
Dans YOdxjsséCy à cbaque nouvelle perte, « cela les trouble » très fort : au seul pays des Lotophages, une aventure de déserteurs se termine sans trop de larmes. Or, il ne semble pas que cette malcbance ininterrompue ait été de règle dans tous les iVo*7oi aebéens, « dans le genre litUh'airc des Retours », comme nous dirions aujourd'bui : le Nostos de Ménélas est au contraire une aventure qui finit bien et qui, malgré quelques périls, n'a pas été cruelle à ses navigateurs.... Dans le périple qu'il imitait, le poète odysséen aurait-il donc à dessein choisi les parages dangei*cux et les peuplades féroces? est-ce pai* système qu'il a voulu ne montrer à son auditoire que les épouvantes de la grande Mer Occidentale? Ileconstituez en imagination le public de ce temps et la connaissance qu'il peut avoir du monde : ses connaissances géographiques vers le i-ouchant s'arrêtent à Ithaque, dernière ile achéenne. Voyez alors si une claire leçon ne ressort pas de tout notre Nostos : « On ne peut pas naviguer au delà des terres achéennes, au delà d'Ithaque, loin des hommes « fariniers » (c'està-dire mangeursde pain, civilisés) ; le seul Ulysse, par miracle et par la protection spéciale d'Athèna, a pu revenir de là-bas ».... Mais avant de chercher comment et pourquoi le poète a choisi de préférence tel ou tel morceau du périple original, il faut d'abord reconstituer chacun de ces morceaux et les remettre iMi place. Revenons au Nostos dTlysse.