‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 8 sur 343 · Odyss., IX · texte numérisé non relu

Odyss., IX

i LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.

veut comprendre certains usages et certains mots que nous allons rencontrer dans la suite du Retour, si l'on veut aussi découvrir, à coté de Tinfluence du commerce phénicien que nous avons longuement retracée, une autre source d'influence orientale sur les contemporains et sur Tauteur môme de VOdysseia. Le commerce amenait les barques du Levant aux cotes et aux marchés de la Grèce; la course jeta les barques achéennes aux rivages et dans les villes de l'Egypte. Tout ce que le poète nous dit à ce sujet, nous allons, à notre mode ordinaire, le vérifier et le compléter par des documents plus anciens ou plus récents, par des textes historiques. Car cette page du Nostos, avec tous ses détails et ses expressions mêmes, doit reprendre sa place dans une histoire scientifique de la piraterie méditerranéenne. Changeons seulement quelques noms propres : le même récit pourra figurer dans les relations « franques » du xvif siècle. Deux auteurs surtout fourniraient, en regard de nos vers odysséens, quelques beaux textes de comparaison : un Français, Thévenot, et un Anglais, Ilobert, — sans parler de Thonnôte Paul Lucas.

Paul Lucas avait fait à Malte la connaissance d'un capitaine corsaire qui « montoit un bateau de trente pièces de canon pour faire le cours en Levant; il me reçut en qualité de volontaire; mais quand je fus dans l'Archipel, je m'embarquai sur un autre vaisseau dont le capitaine me fit son lieutenant* ». Ayant librement choisi cette carrière d'aventures, P. Lucas n'en a coniui que les joies. Il n'en a vu que « les actions de hardiesse et de courage », les belles tueries, les sabrées d'abordage, les prises de germes, de londres et de sambiquinsy les enlèvements de femmes et de petits garçons, et les ripailles à Milo, Mycone ou Nio. Par contre, Thévenot est un voyageur paisible, sans le moindre goût pour ces « coursières ». Mais, par deux fois, les corsaires Tenlèvenl sur les cotes de Syrie (1658) et, retenu quchpie temps prisonnier à leur bord, il a tout le loisir de maudire « cette vie misérable, tant selon Dieu que selon le monde; il n'y a asseurément rien que je ne fisse pour m'en délivrer si j'y estois engagé ». Thévenot exagère. Cette vie a ses plaisirs et, lui-même, il nous les décrit presque aussi bien que V Odyssée :

Les corsaires esloient deux vaisst^aux, dont l'un esloil commandé par le capitaine Santi, appelé autrement Ripuerto le Livournois, et Taulre par le capitaine Nicole de Zanto. Ces deux vaisseaux estoient de conserve et ils avoient encore une galiotte.... Il y avoit trente six mois que l'un de ces corsaires estoit en mer, et l'autre quarante. Je fus fort étonné de voir sur le vaisseau plusieurs esclaves, tant honnnes que femmes et enfants, et ils me racontèrent qu'ils avoient pris la plupart à Castel Pelegrin par une surprise qui fut de cette sorte. Ayant pris un sambequin devers Alexandrie, il y eut un Turc qui fut pris dessus, lequel leur proposa que, s'ils vouloient lui promettre la liberté, il leur feroit prendre plusieurs esclaves. Eux lui promirent tout aussitcM. Mais lui, ne se fiant point à leur parole, tout Turc qu'il estoit, les fist jurer de cela devant un tableau de la Vierge et un de saint François....

Page 1