CONCLUSION
Je voudrais, pour terminer, apprécier brièvement, au point de vue synthétique de la psychologie générale, les conditions de l'apparition des phénomènes affectifs. L'homme, avons-nous dit, est un ensemble d'éléments innombrables reliés en des systèmes très nombreux, de telle sorte que le mémo élément puisse entrer successivement dans un grand nombre de systèmes. Ces systèmes sont eux-mêmes des éléments par rapport à des systèmes plus vastes, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive à la personnalité considérée dans son ensemble qui serait le système le plus vaste de tous, si l'organisation de l'homme était complète, mais qui présente de remarquables incohérences, en sorte que les systèmes secondaires ne sont pas unis dans un système supérieur, et que, au lieu de s'unir et de se combiner, ih s'entravent souvent l'un l'autre. Cet ensemble de systèmes, qui est l'homme, est en rapport avec le monde extérieur; les impressions qui lui en arrivent s'organisent en lui, se décomposent et se recomposent ; l'engrenage intérieur les reçoit, se les assimile en les analysant d'abord, en les synthétisant ensuite, l'homme étant une sorte de machine qui dissocie les combinaisons qui se présentent à lui simultanément dans l'espace et dans le temps, et fait avec les éléments ainsi obtenus de nouvelles associations déterminées par les relations des faits entre eux et avec l'organisation acquise déjà qu'ils viennent par assimilation contribuer à former. De plus, ces systèmes de l'homme sont composés d'éléments divers. Si les uns sont reçus de l'extérieur, les autres retournent à l'extérieur ; les systèmes de sensations et d'idées conduisent aux systèmes de mouvements, et les uns et les autres
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sont organisés ensemble. Nous nous représentons donc l'homme comme une sorte de machine mal finie ou quoique peu détraquée qui, recevant les impressions du dehors, les dissout et les synthétise par des combinaisons de nombreux rouages intérieurs, réagit de manière à augmenter dans une certaine mesure la systématisation du monde extérieur, en môme temps que la sienne propre.
D'après tout ce que nous avons dit à propos de l'apparition des phénomènes affectifs, on voit que ces plioiiomones sont le signe d'un trouble violent de l'organisme, d'un mauvais fonctionnement de la machine. Ils apparaissent lorsque la réaction systématique do l'organisme est entravée, lorsque la force nerveuse, dégagée par une excitation venue du dehors ou d'un organe quelconque, ne peut s'employer utilement, lorsque ni l'harmonie des tendances intérieures, ni l'harmonie des actes ne peuvent s'obtenir. A ce titre et par des raisons analogues, tout fait de conscience est l'indice d'un trouble de l'organisme, les phénomènes alVectifs sont l'indice d'un trouble plus considérable que celui qu'indiquent les autres faits de conscience. Toute passion, toute émotion, tout sentiment, etc., est donc le signe d'une imperfection de l'organisme.
C'est là ce qui ressort évidemment de toutes les circonstances qui accompagnent la production de l'émotion ; toutes ces circonstances, que nous avons étudiées dans le premier livre : l'arrêt des tendances, l'atllux du sang au cerveau, l'augmentation de température, la multiplicité des phénomènes, leur incoordination relative, etc., doivent s'interpréter dans ce sens. En les ramenant au point de vue de la psychologie synthétique, nous voyons que l'on peut les ramener à trois faits principaux : éveil de systèmes ou de parties de systèmes psychiques ou psycho-organiques mal coordonnés avec la tendance dominante ; défaut de coordination des élé-
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ments ou des systèmes mis on jeu simultanément et avec une importance égale, enfin manque de certains éléments psychiques nécessaires au fonctionnement harmonique de l'esprit. Ces phénomènes doivent être assez marqués pour produire le fait affectif, ils sont toujours la conséquence du fait principal que nous avons désigné, la mise en jeu d'une force psychique relativement considérable qui ne peut s'employer harmoniquement.
Sans reprendre à ce point de vue l'examen des différents phénomènes affectifs et des faits qui les produisent ou les accompagnent, ce qui ne me parait pas présenter d'ailleurs de difficulté sérieuse, je me borne à indiquer comment ces lois se manifestent en quelques circonstances.
Le premier cas se présente, par exemple, quand l'association des éléments psychiques en vue d'un acte ne se fait pas sans quelque trouble, c'est-à-dire sans l'éveil d'autres éléments associés au premier, et qui ne devraient pas être éveillés en cette circonstance. Un exemple éclaircira ce que mon expression peut avoir de trop abstrait : si un chirurgien, en opérant un malade, est ému à la pensée des souffrances qu'il cause à son malade, ou des risques que son opération lui fait courir, ou des douleurs qu'il suppose à sa famille, le sentiment qui est le résultat des relations des images de tous ces phénomènes avec ses propres actes nous indique clairement qu'il va s'associer au système d'éléments psychiques mis en activité pour effectuer l'opération des éléments faisant partie d'autres systèmes et qui n'auraient pas dû être réveillés à ce moment. Ces éléments sont, par exemple, l'idée de la famille, des larmes, de la douleur du patient, etc. Or, ces images, ces idées ou ces signes sont étroitement associés à la vue d'un homme souffrant, mais ces associations ne peuvent rentrer dans le système psychique qui doit diriger l'opération. Il y a donc par conséquent ici des associations qui ne sont
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pas suffisamment brisées, et dont les éléments ne sont pas dynamiquement isolés les uns des autres d'une manière sufTisante pour que l'éveil de l'un d'entre eux puisse se faire sans entraîner l'éveil des autres, et liour (pie chacun puisse entrer séparément dans des combinaisons psychiques variées. Ce fait résultant de la trop grande cohésion des éléments des phénomènes et de la difïiculte de la dissociation qui leur permettrait d'entrer dans des systèmes psychiques différents, tout en gardant la cohésion nécessaire pour pouvoir faire au besoin partie du mèine système, est une des grandes causes du trouble psychique qui produit les phénomènes affectifs, et se rencontre très fréquemment; on peut les distinguer dans un grand nombre des exemples que nous avons donnés.
Une autre cause est la difficulté d'association qui se manifeste quelquefois quand il s'agit de coordonner des éléments dont quelques-uns se trouvent hors de la portée d'association des tendances dont ils activeraient la systématisation. C'est le cas, par exemple, lorsque l'on cherche à saisir les rapports de plusieurs faits, et que l'opération se fait assez ditlicilement pour donner lieu à un phénomène alfectif.
Une autre cause, enfin, est le manque des éléments psychiques appropriés, comme cela arrive, par exemple, dans les émotions qui s'accompagnent d'un désir ; les actes auxquels tend le système dont l'activité leur donne naissance en général ont précisément pour but de fournir ces éléments qui faisaient défaut. ,
La difliculté s'accroit encore quand deux systèmes psychitjues entrent en activité à la fois, et tendent chacun à se compléter par des actes qui ne peuvent s'effectuer simultanément.
Ainsi, ditliculté d'association, difliculté de dissociation, ou mun(iuc des éléments nécessaires pour compléter une tendance, voilà les principales causes qui se réunis-