LES FORMES RELATIVEMENT UNIFIEES DE PHENOMENES AFFECTIFS COMPLEXES
A mesure que nous examinons les faits de conscience de plus en plus unifiés, leur nature complexe est d'autant moins évidente. Dans les cas de lutte morale violente, par exemple, on ne peut se méprendre sur la nature complexe des sentiments éprouvés ; mais dans le cas où les phénomènes affectifs sont relativement bien systématisés, il devient plus difficile d'apercevoir par la conscience la nature particulière des phénomènes éprouvés. Cependant l'observation, si on la varie suffisamment, peut très bien, avec l'aide de l'induction, décomposer jusqu'à un certain point les phénomènes affectifs et montrer que leur ton particulier, leur timbre propre est dû à la rencontre et à la combinaison d'un certain nombre d'éléments différents. Si j'emploie le mot de timbre en parlant de ce qui fait la nature propre d'un sentiment, c'est que nulle passion, nul sentiment n'est absolument le même chez des individus différents, comme la môme note change de nature suivant qu'elle est donnée par un violon, une flûte ou un trombone ; c'est qu'il me parait y avoir une analogie remarquable entre le phénomène auditif et le pliénomène affectif, et cette analogie s'étend, à mon avis, à tous les phénomènes psyoiiiques ; dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une impression composée que la conscience perr-oit en général comme simple, à moins d'être spécialement exercée ; dans les deux cas probablement ce résultat est dû à la systématisation des impressions, car toute comljinaison de sons différents ne se fond pas en un son unique, de même que toute combinaison do
pliénomènes affectifs ne se résout pas en un phénomène affectif unique. Nous avons vu dans le chapitre précédent les combinaisons plus ou moins discordantes de phénomènes affectifs. Nous devons examiner à présent les combinaisons plus concordantes.
Il y a une part considérable à faire, dans la production d'une émotion ou d'un sentiment, à l'état général des organes et de l'esprit par rapport aux excitations venues du dehors. Ces excitations n'ont souvent pour effet que de dégager en nous une certaine quantité de force nerveuse et mentale qui, selon les cas, se dépense dans l'éveil de différentes tendances. C'est un fait bien connu que, selon nos dispositions particulières, les mêmes choses nous font une impression agréable ou pénible et excitent en nous des sentiments très divers : l'amour, l'ambition, l'espoir, la crainte, etc. Ce n'est pas sur ce fait que je veux insister ici, mais sur le fait corrélatif de la teinte spéciale, du ton que donne au sentiment existant déjà dans l'organisme la venue d'une excitation du dehors qui en éveillant de nouvelles tendances suscite de nouveaux éléments émotifs.
Ce cas est visiblement analogue à ceux que nous avons étudiés plus haut; seulement, tout à l'heure nous avons examiné le cas où il y avait lutte entre l'état d'esprit antérieur et les phénomènes que venaient susciter les nouvelles tendances ; nous examinons à présent le cas où il n'y a plus lutte mais association.
Le fait de l'association systématique est très marqué dans les passions violentes, dans les sentiments très dominateurs, alors que les forces psychiques sont presque entièrement absorbées par un seul système de tendances. Les impressions qui arrivent à l'esprit par la perception extérieure, les tendances qui tendent à se réveiller ainsi, sont englobées et comprises dans le système général et, par l'immixtion d'un nouvel élément, modifient la résultante psychologique. Le changement
est naturollomont plus facile à apprécier quand il a une certaine importance.
D'autres fois le cas se présente difTéremnnent, mais le résultat est, au point de vue de la psycliologie générale des sentiments, absolument analogue. Les tendances éveillées par la perception ou, d'une manière générale, par l'excitation venue du monde extérieur ou des organes, deviennent prépondérantes, mais l'état d'esprit antérieur ne disparait pas et se cominne avec le nouveau sentiment éveillé pour lui donner un timbre particulier. Je crois que les exemples de ces deux ordres de faits se présenteront facilement à l'esprit du lecteur. Si par exemple nous sommes dans une période de confiance en nous et de satistaction intime, une attaque légère ne nous fait éprouver que du dédain ou de la pitié. Si nous sommes dans une période de méfiance, nous éprouverons de la haine ou du découragement, de l'abattement et un dégoût général pour les choses de cette vie. Si nous avons à la fois de l'orgueil, mais peu de confiance dans l'avenir, ce qui no s'exclut nullement, nous éprouverons du mépris, de la colère, de l'abattement ou de l'amertume, suivant que les autres circonstances que nous ne pouvons entreprendre d'énumérer se présenteront de telle ou de telle manière. Los circonstances qui viennent mêler la jalousie, ou l'espérance, ou le désespoir à l'amour sont encore de bonnes occasions d'examiner la synthèse des sentiments et de voir comment les diverses tendances éveillées par des causes différentes s'unissent et se combinent pour produire un phénomène marqué d'un caractère d'unité très prononcé. Nous voyons généralement, en cflet, qu'un sentiment qui dure un certain temps se modifie généralement beaucoup sous l'influence des circonstances, tout en gardant au fond une certaine ressemblance avec luimôme. Un certain nombre de tendances qui lui donnent naissance persistent en ellot pendant toute la durée du
sentiment; d'autres se modifient ou cessent, d'autres apparaissent de nouveau sous l'influence des circonstances. Il résulte que cette évolution dont nous n'avons pas à nous occuper en la considérant en elle-même donne naissance à une quantité assez considérable de composés différents. Le phénomène affectif change de caractère à mesure que ses éléments varient ; cependant il faut une certaine habitude — pas très longue — de l'observation psychologique pour s'apercevoir du changement et de la complexité du phénomène. On trouve dans une nouvelle de Tolstoï, Katia, une intéressante étude de modifications de l'amour.
Il est facile en général de surprendre avec un peu d'habitude la combinaison des sentiments; malheureusement ces phénomènes ont été peu notés, et les exemples particuliers, les faits précis à citer sont assez rares; bien des faits de ce genre abondent dans le roman, dans la poésie et dans toutes les études concrètes siir l'homme. On trouve un bon exemple de sentiments combinés provenant de la rencontre d'un état d'esprit persistant et d'un ensemble de tendances éveillées par la perception extérieure, dans les Deux cortèges de Joséphin Soulary. Je pense que mes lecteurs peuvent, si cela les intéresse, en trouver un certain nombre dans leur expérience personnelle.
On peut interpréter sans doute dans ce sens l'observation suivante d'Esquirol et y trouver un phénomène affectif composé, produit par la combinaison d'une manière d'être générale de l'esprit et d'une impression particulière survenant à de certains moments.
« Un général de division, âgé de cinquante et quelques années, avait contracté des rhumatismes pendant la guerre, et fut pris de manie avec fureur à la suite d'une affection morale. Ses dents étaient mauvaises, il en souffrait souvent, il accusait le soleil d'être la cause des maux qu'il éprouvait, et lorsque ses douleurs étaient
12ii LES PllÙNOMiCNES Al I IXTU S
trop vives, ce général poussait des cris affreux, adressait des injures au soleil, et le menaçait d'aller l'exterminer avec sa brave division. Quelquefois les douleurs se portaient sur un genou, alors le malade saisissait avec une main la partie douloureuse, et avec l'autre main fermée, il frappait à grands coups son genou, en répétant : « Ah, scélérat, tu ne t'en vas pas! ah scélérat... » Il croyait avoir un voleur dans ce genou (1). » Les phénomènes de ce genre peuvent se rapprocher de ces faits bien connus qui font interpréter toutes les données de l'expérience dans le sens d'une idée dominante. Dans la psychologie de l'intelligence, et dans la psychologie de l'affectivité, les phénomènes sont analogues. On sait que bien souvent ce qui dans les impressions venues du monde extérieur ne se rapporte pas aux préoccupations de l'esprit passe inaperçu pour l'intelligence. 11 se produit une sorte de sélection intellectuelle qui ne laisse parvenir à la conscience que des idées en harmonie avec le système psychique prédominant. De même, quand on est sous l'empire d'une passion violente, le mode d'association des phénomènes est déterminé entièrement ou peu s'en faut par la nature de cette passion, et toutes les tendances et les phénomènes éveillés entrent dans le système de la passion dominante. Mais nous pouvons assistera la création de sentiments composés sans que des tendances éveillées par une excitation extérieure viennent se combiner avec des tendances qui étaient préalablement en activité "dans l'esprit. Une tendance qui s'éveille et. qui est assez forte pour déterminer un sentiment excite toujours, comme nous l'avons vu, un certain nombre de tendances associées. La multiplicité des phénomènes, qui est un des caractères de la production de l'émotion, est causée par l'éveil dû à des causes diverses (acte réflexe, dynamo- Ci) Esquirol. Ouv. cite, 1,209-210.
génie, modification de la circulation, etc.), de certaines tendances mal systématisées entre elles. Il est évident que ces tendances secondaires peuvent, elles aussi, donner naissance à des phénomènes affectifs. Ainsi, un sentiment fort, l'amour, s'accompagne généralement de souvenirs ou d'images qui déterminent à leur tour certains sentiments ou certaines émotiorts, et ces sentiments et ces émotions viennent se fondre dans le sentiment principal en lui donnant une teinte particulière. Un homme amoureux peut s'imaginer qu'il est aimé ou qu'il ne l'est pas; dans un cas comme dans l'autre, il peut continuer à éprouver de l'amour, et ce sentiment sera bien toujours de l'amour et aura une portée semblable, parce qu'il est dû à l'arrêt de certaines tendances, au trouble de certains systèmes psychiques qui restent les mêmes dans un cas comme dans l'autre, mais dans chaque cas l'amour aura un ton particulier, et ce ton particulier provient de l'éveil d'autres tendances, des phénomènes psychiques qui en résultent, et de la combinaison en un seul état de conscience de tous les éléments psychiques que tendent à produire les différents systèmes mis en activité.
Examinons un peu la complexité de ce cas, nous verrons que les nuances sont innombrables, même pour un seul individu, selon les circonstances et la tournure que prend son imagination par suite d'influences insaisissables.
L'amour s'accompagne en général d'une certaine représentation plus ou moins vague, plus ou moins vive de la personne aimée; cette représentation peut être une image, un signe, i^ne tendance intellectuelle, mais elle persiste généralement sous une forme ou sous une autre. Cette représentation ne reste pas la même; on ne se borne pas généralement à penser à l'oljjet aimé, on se l'imagine dans telle ou telle circonstance, on le voit agir et on l'entend parler. Les actes, les paroles varient complètement selon qu'on est plus ou moins bien di§-
posé, selon les occupations de la journée, selon les rencontres qu'on a faites, selon les livres qu'on a lus, selon les conversations que l'on a suivies. Alors selon la nature mélancolique, triste, gaie, lascive, sentimentale, tendre, irritée, froide, etc., de l'image qui s'éveille, et selon les rapports de cette image avec d'autres images qui s'éveillent aussi : image de la personne qui rêve éveillée, image d'un rival, d'un individu quelconque, d'un inconnu, de nouvelles émotions se produisent. On voit la prodigieuse quantité de teintes dillérentes que peut prendre un sentiment, selon qu'il est accompagné de tels ou tels éléments psychiques dus à la naissance de certaines images très variées et à leur combinaison avec d'autres qui peuvent diifércr aussi.
Il y a des milliers de manières pour un môme individu, s'il a l'esprit un peu actif et un peu complexe, d'éprouver un sentiment d'amour; je n'ai pu en indiquer que quelques-unes, on comprend les autres combinaisons do sentiment que peuvent produire les dillérentes combinaisons de l'imagination. Cependant le sentiment éprouvé, malgré sa complexité, parait généralement un, et il serait difficile de prouver directement sa complexité, si rexpfc;rience des variations de circonstances, s'accompagnant de variations successives dans le sentiment, n'était pas aisée à faire ou à observer.
J'ai parlé de l'amour, parce que c'est un sentiment des plus forts et des mieux connus, un de ceux qui mettent le plus souvent l'imagination en activité, mais on pourrait très bien faire la même vérilication avec un autre sentiment. Nous serions toujours, je crois, amenés à reconnaître que le sentiment est complexe et qu'il est produit par l'excitation de tendances complexes, et que, selon les rapports et le degré de systématisation de ces tendances, le phénomène alïoctif total est plus ou moins uniliè. L'orgueil, l'ambition, toute passion, tout sentiment un peu fort éveille généralement tout un système
de tendances dont la mise en jeu détermine la pi'oduction de phénomènes affectifs complémentaires, si je puis dire, qui viennent s'ajouter à l'impression principale et se fondre avec elle comme des sons harmoniques se combinent à un son fondamental.
Les phénomènes que nous avons passés en revue dans ce chapitre sont marqués d'un caractère assez net de coordination relative. C'est à ce cai^actère qu'ils doivent leur apparence plus considérable d'unité. On peut s'en convaincre facilement en observant les variations d'un sentiment ; on observera, je crois, que l'unité du sentiment disparait et que sa complexité devient plus apparente à la conscience à mesure que les éléments s'harmonisent moins et qu'ils tendent à former plusieurs systèmes séparés, sans coordination qui les relie. Ainsi, nous trouverons la confirmation de notre loi en remarquant comment, lorsqu'un sentiment ou plutôt les tendances qui le produisent créent une tendance ou un ensemble de tendances qui se forment à part et viennent à s'opposer au premier, l'unité subjective du phénomène disparait en même temps que son unité de coordination. Ainsi, il peut arriver que l'amour produise la jalousie, mais les nouvelles tendances qui s'éveillent en ce cas peuvent s'organiser et former un nouveau système psychique : soupçons, défiance, idées et images variées, actes coordonnés, démarches diverses, espionnage, etc. Alors, les émotions qui naissent à ce sujet ne se fondent plus dans le sentiment primitif; le sentiment qui existait à l'état d'unité change d'abord, puis se fractionne et n'apparaît plus comme simple, même à la conscience, il y avait d'abord de l'amour, puis de l'amour jaloux, ensuite de l'amour et de la jalousie, quelquefois enfin de la jalousie sans amour; on voit le jeu des tendances, leur complication et leur dissociation en deux systèmes mal coordonnés, car la jalousie ne s'accorde pas toujours avec l'amour.
ANALYSE GÉNÉRALE. — LA DÉCOMPOSITION DES ÉMOTIONS. — ÉNONCÉ DE LA LOI DES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS COMPOSÉS.
Si nous reprenons, au point de vue analytique, les recherches auxquelles ont été consacrés les deux derniers chapitres, nous serons amenés à reconnaître que toute émotion est une émotion composée et que la loi de la composition est celle que nous avons indiquée. Mais nous pourrons, sans doute, découvrir d'autres lois particulières. Il y a certaines raisons a priori de croire que tout fait affectif est un fait composé, tout phénomène affectif est dû à une tendance arrêtée et s'accompagne de la mise en éveil d'une grande quantité de tendances secondaires. Or si nous nous rappelons d'un côté que tout phénomène de conscience a des conditions particulières physiologiques très complexes, et que les phénomènes affectifs se distinguent entre tous les phénomènes de conscience par la complexité de leurs conditions et par le nombre considérable de tendances dont l'éveil est nécessaire à leur production, si nous nous rappelons encore que toute tendance est un complexus de phénomènes psycho-physiologiques, nous ne pourrons éviter cette conclusion que tous les phénomènes affectifs, même les plus effacés, ceux que nous avons appelés des signes, sont le résultat d'une combinaison complexe de phénomènes. Mais il reste à déterminer la nature de cette combinaison et le rapport du composé aux éléments.
Nous avons vu des exemples de combinaison de phénomènes où certainement les cléments d'un état de conscience affectif sont eux-mêmes des phénomènes alïectifs. De ce nombre sont par exemple la volupté de la pitié
et la volupté de la douleur; ici, on effet, les deux impressions différentes de plaisir et de peine coexistent visiblement dans la conscience avec leurs caractères propres. Ce fait se produit assez souvent quand il s'agit d'un phénomène affectif composé d'éléments discordants. Ces éléments discordants, en effet , surtout au début, lorsque leur opposition est le plus éclatante, empêchent l'état de conscience de s'unifier complètement, et, alors même que les éléments composants ne sont plus individuellement visibles dans le composé, ils s'accompagnent d'un trouble de la conscience, d'une sorte d'oscillation produisant une sensation particulière sur laquelle nous reviendrons.
Quand les phénomènes affectifs composants de l'état de conscience total sont assez en harmonie, ils sont individuellement moins perceptibles en général. Cependant on arrive encore à les distinguer dans un grand nombre de cas, par exemple quand ils ont une intensité suffisante. Ainsi, un homme qui désire une distinction, une place importante, peut bien se représenter jusqu'à un certain point ce qui, dans son émotion totale, correspond au pouvoir qu'il aura à exercer, à l'influence sociale que son nom lui donnera, au plaisir enfin de recevoir des appointements considérables, et, si l'on veut, au bien que son poste lui permettra de faire, et aux abus qu'il aura la puissance de redresser. A chacune des tendances dont l'ensemble constitue la représentation de son élévation prochaine, correspond un sentiment ou un signe affectif particulier qui modifie, jusqu'à un certain point, l'ensemble de l'émotion, et peut-être à la considération de l'ensemble s'ajoute une nouvelle émotion, une émotion esthétique, morale, égoïste ou altruiste, résultant de la contemplation de l'ensemble des fonctions pris en lui-môme, ou de ses rapports avec les appétits individuels ou les sentiments sociaux du futur fonctionnaire. Nous avons un exemple de ces sentiments composés dont les éléments
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sont aussi des phénomènes affectifs ot sont reconnus comme tels, dans l'autobiograpliie de Stuart Mill. Stuart Mill raconte quelques-unes des impressions qu'il éprouva après la crise de découragement et d'indifférence qu'il traversa pendant sajennessc: « A cette époque j'entendis pour la première fois VOberon de Wel)er, et le plaisir extrême que me causèrent ces délicieuses mélodies me fit du bien en me faisant reconnaître qu'il existait une source de plaisirs auxquels j'étais aussi sensible que jamais. Toutefois ce bien fut singulièrement diminué par l'idée que le plaisir de la musique (comme s'il en était de ce plaisir comme de celui que procure une simple mélodie) s'affaiblit par l'habitude, et veut être ravivé par l'intermittence ou continuellement alimenté par des nouveautés. On jugera à la fois de mon état et du ton de mon esprit à cette époque de ma vie, par une de mes préoccupations : j'étais sérieusement tourmenté de l'idée que les combinaisons musicales pourraient s'épuiser... Oji trouvera peut-être que cette préoccupation qui me causait une véritable angoisse ressemble beaucoup à celle des pliilosophcs de Laputa, qui craignaient que le soleil ne vint ti se consumer tout entier. Toutefois, elle naissait des meilleurs penchants de mon caractère, et tenait au seul point intéressant qui se put trouver dans ma détresse si peu romanesijue, et si peu susceptible de me faire honneur (1). »
Voici un autre exemple emprunté à Rousseau (jui analyse ainsi les émotions qu'il eut pendant la représentation du Derin de cilla;/c:
« Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimaldes persoiuies m'émut moi-mèmcjusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant (jue je
n'étais pas le seul à pleurer je me livrai pleinement et
saus distraction au désir de savourer ma gloii'e. Je suis
(t) Stuart Mill, Mes Mémoires, ]>\i. 138-131. inul. Ca/elles, 1883, F. Alc.in.
PRODUCTION DES PHÉNOMÈNES COMPOSKS l-iô
pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur; et, sûrement, s'il n'y eût eu là que des hommes je n'aurais pas été dévoré comme je l'étais sans cesse du désir de recueillir de mes lèvres toutes les délicieuses larmes que je faisais couler (1). »
Ainsi, nous trouvons que les éléments restent distincts dans le phénomène composé, en deux cas bien différents. Tantôt les deux tendances éveillées sont en lutte, tantôt elles sont dans l'état d'association systématique. Examinons ces deux cas : quand les sentiments sont en lutte, et qu'ils apparaissent dans le composé avec leurs cai^actôres propres, c'est que la lutte n^est pas bien vive, et que les tendances à l'acte, ou du moins l'une d'enti^e elles, sont luen loin encore de se idéaliser. Cela suffit pour que les tendances et les phénomènes auxquels elles donnent lieu puissent coexister sans se confondre. Il ne faut pas en effet se représenter la conscience comme une sorte de champ très étroit dans lequel il n'y a place que pour une représentation. Je puis voir à la fois un objet rouge et un objet vert ; ce qui m'est impossible, c'est de voir le môme objet à la fois et au même endroit rouge et vert. De même je ne puis aimer et haïr à la fois la même personne pour les mêmes raisons et par rapport aux mêmes qualités, mais je puis à la fois, pour des raisons différentes, et en rapport avec des qualités différentes, éprouver à la fois pour elle de l'êloignement et de la sympathie. Tant qu'il ne faudra pas agir, tant que les deux tendances n'auront pas, pour continuer d'exister, à lutter entre elles soit afin d'aboutir à l'acte, soit afin d'absorber une plus grande quantité de forces psychiques, les deux phénomènes produits pourront coexister, et précisément à cause de ce manque de relations et de cette systématisation très faible, ils resteront distincts.
(1) Rousseau, Confessions, partie II. I. VIII.
136 LES PHÉNOMKNES AFFECTIFS
Mais, de même les éléments resteront distincts en certains cas, s'ils sont assez Ijien adaptés l'un à l'autre. C'est que, en ce cas, l'un dépend de l'autre ; la tendance qui produit le second a pour cause la tendance qui a produit le premier, les deux tendances subsistent donc simultanément ainsi que les phénomènes auxquels elles donnent naissance ; si maintenant ces tendances donnent naissance à des phénomènes différents , comme par exemple l'amour et la jalousie, ces deux phénomènes peuvent parfaitement continuer à se manifester en même temps. Il n'y a aucune raison de mécanique psychologique pour qu'il en soit autrement. Bien entendu, le contraire peut se produire aussi, si par exemple la jalousie trop forte éteint l'amour ou l'affaiblit ; mais il ne faut pas à présent compliquer les cas.
Nous voyons donc que dans ce premier cas les éléments coexistent et persistent dans l'impression totale et qu'ils se manifestent assez nettement ; l'impression totale n'étant sensiblement ni trouble ni vague, cet état a pour conditions : 1° la dijft-i-cnce des phcnonirnes produite, et le caractère «sscj marqué de ces phcnomcncs ; 2** l'ctaé de systématisation des tendances ou le manque de relations entre elles. La seconde de ces deux dernières conditions s'accompagnant d'une sorte de partage de la conscience, et la première d'une impression d'unité.
Je n'insiste pas davantage sur ces combinaisons dans lesquelles les éléments subsistent encore visiblement avec tous ou presque tous leurs caractères et dont nous avons déjà vu un assez grand nombre d'exemples. Elles n'offrent d'ailleurs aucune dilliculté.
Nous avons une preuve indirecte de la nature complexe des sentiments et du rôle joué par l'association des phénomènes alTectifs résultant de l'éveil de diverses tendances, dans quel<jues-uns des cas où l'on se trompe complètement sur la nature d'un sentiment que l'on éprouve. Cette erreur peut être amenée par diiïérentes
causes ; tantôt ce sont des associations intellectuelles qui constituent cette erreur, tantôt elle est causée par des associations affectives. Nous n'insisterons pas ici sur les associations intellectuelles qui sont les conditions de toute erreur ; mais l'erreur portant sur un sentiment n'est pas seulement ou n'est pas toujours duc à ce que ce sentiment est mal classé dans l'esprit, c'est-à-dire à ce qu'il s'associe systématiquement à des idées ou à des signes qu'il ne devrait pas normalement éveiller, mais elle est due aussi quelquefois à l'association d'une tendance fondamentale avec des tendances particulières qu'elle ne devrait pas logiquement éveiller et dont la nature nous induit en erreur sur la nature môme de la tendance principale. Ici l'association intellectuelle qui constitue l'erreur est secondaire et non primitive, elle est déterminée par le groupement des phénomènes affectifs. Ainsi, souvent on ci'oit accomplir une action par une tendance très élevée, alors que le motif par lequel on est déterminé est d'ordre vulgaire; la tendance élevée est éveillée secondairement et n'a à peu près aucune force, mais pour des raisons faciles à comprendre elle s'associe plus étroitement aux phénomènes intellectuels, et le ton fondamental est peu aperçu par la conscience. On a, en ce cas, un phénomène affectif complexe, dans lequel un des éléments est principalement aperçu, et l'intelligence, ne tenant pas suffisamment compte des autres, commet une erreur sur la nature du phénomène pris dans son ensemble. Les faits de cette nature sont bien connus, et l'homme est généralement ingénieux pour se faire des qualités avec ses défauts en négligeant une bonne partie des phénomènes éveillés par les tendances qui lui font commettre un acte.
Lorsqu'on voulut présenter Rousseau au roi après la représentation du Deciii de villaye^ en lui faisant espérer une pension, Rousseau refusa et partit. Il nous donne ainsi ses raisons; « Ma première idée....
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se porta sur un fréquent besoin do sortir qui m'avait beaucoup fait souffrir le soir même au spectacle, et qui pouvait me tourmenter le lendemain quand je serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, au milieu de tous ces grands attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité était la principale cause qui me tenait éloigné de tout cercle et qui m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes. L'idée seule de l'état où ce besoin pouvait me mettre était capable do me le donner au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurais préféré la mort. Il n'y a que les gens qui connaissent cet état qui puissent juger l'elTroi d'en courir le risque. » « Je me figurais ensuite devant le roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s'arrêter et m'adresser la parole. C'était là qu'il fallait de la justesse et de la présence d'esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m'aurait-elle quitté devant le roi de France, ou m'auraitelle permis de bien choisir ce qu'il fallait dire"?... Que deviendrais-je en ce moment, et sous les yeux de toute la cour, s'il allait m'écliapper dans mon trouble (|uelqu'une do mes balourdises ordinaires? Ce danger m'alarma, m'efiraya, me fit frémir au point de me résoudre à tout risque à ne m'y pas exposer. »
M Je perdais, il est vrai, la pension qui m'était offerte en quelque sorte ; mais je m'exemptais aussi du joug qu'elle allait m'imposer. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser parler d'indépendance et do désintéressement ? Il ne fallait plus que flatter ou mo taire en recevant cette pension : encore, qui m'assurait qu'elle serait payée ? Que de pas à faire ! Que de gens à solliciter ! Il m'en coûterait plus de soins et bien plus désagréables pour la conserver (juc pour m'en passer. Je crus donc en y renonçant prendre un parti très conséquent avec mes principes et sacritier l'apparence à la réalité. »
On voit combien devaient être complexes les états synthétiques qui précédèrent la résolution de Rousseau. II parait bien en voir tous les éléments, mais il me semble que beaucoup, à sa place, et cela est arrivé souvent aussi à Rousseau, se sei'aient trompés sur leurs impressions et auraient attribué à un noble amour de l'indépendance, non seulement la part d'influence qui lui revenait, mais aussi celle qui était amenée par d'autres préoccupations fort légitimes, mais d'ordre évidemment inférieur. Ce serait le cas aussi, si cela ne sortait pas de mon sujet actuel, de montrer comment des sentiments vulgaires ou même mauvais peuvent devenir la condition de l'existence de sentiments supérieurs et comment les tendances s'engendrent et s'affermissent ou se supplantent.
Il arrive souvent que les phénomènes composants disparaissent presque ou au moins sont difficiles à percevoir. Ici encore, je chercherai, pour faire comprendre et pour expliquer le phénomène qui se produit alors, des analogies dans les lois de la perception, et je m'efforcerai de les justifier. Il n'est pas bien étonnant d'ailleurs que ces analogies existent, tous les faits psychiques étant soumis à des lois générales qui se manifestent d'une manière analogue à ti^avers divers ordres de phénomènes. Il est facile de faii'-e l'expérience suivante à l'aide d'un stéréoscope, ou simplement d'un morceau de carton ; on regarde d'un œil un rectangle de papier bleu, de l'autre un rectangle de papier rouge, et l'on tâche de superposer les deux images. On obtient ainsi une image résultante, trouble, oscillante, tantôt plus bleue, tantôt plus rouge, tantôt violette, vague et mal définie. Si, au lieu de papiers colorés, on emploie du papier blanc et du papier noir, il se produit, comme on sait, une sensation de lustre, résultant de l'inégale excitation lumineuse perçue par les deux yeux. Il me semble que, dans les phénomènes affectifs, il se produit ainsi une sorte de composé vague, trouble, mal défini, qui
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présente des analoiries frappantes avec la sensation du lustre. Cela se produit principalement quand je pense ù des personnes dont le caractère et l'intelligence me plaisent par certains côtés et me déplaisent par d'autres. Le phénomène est surtout marqué, bien entendu, quand je pense à la personne prise dans son ensemble ; quand je ne pense exclusivement qu'à telle ou telle de ses qualités, mon impression devient beaucoup plus nette, elle se trouble cependant un peu si mon attention n'est pas très forte, à cause des associations qui ne peuvent être complètement ropoussôcs. Mais quand je suis placé dans les meilleures conditions pour observer le phénomène, mon impression oscille ; tantôt c'est un sentiment qui l'emporte, ou l'autre, ou il se forme une composante; les deux impressions opposées s'annulent réciproquement. Le plus souvent, le phénomène ne se diflérencie pas suffisamment, les éléments restent dans la pénombre de la conscience, à moins que l'attention ne les évoque, et le composé ne donne qu'une impression trouble et sans netteté. Les divers systèmes psychiques qui sont entrés en activité ne peuvent ni se coordonner, ni se supplanter, l'un d'eux l'emporte une seconde et s'impose à la conscience, mais un revirement se produit bientôt. Le phénomène s'accentue peut-être et se manifeste avec plus de netteté, si nous avons à accomplir une action qui intéresse la personne dont le caractère nous cause ces diverses impressions; si, par exemple, nous avons l'occasion de lui rendre un service, et que nous avons un moyen honnête de nous en dispenser. L'oscillation des phénomènes se manifestera par l'oscillation de la volonté et le caractère contradictoire des velléités qui se manifesteront. Encore si nous nous décidons à pi'endre un parti, et si nous rendons ou refusons le service, c'csl-à-dirc si l'un des deux systèmes psychi(|ues se complète par la mise en jeu dos muscles appropriés, l'autre système ne cesse pas absolument
d'être en activité et se manifestera affectivement par du mccontentoment et des regrets.
Il est très difficile de décrire avec précision cet état particulier de trouble que je n'ose appeler le lustre affectifs et qui pourtant ressemble par bien des points à la perception synthétique qui résulte de la perception simultanée du blanc et du noir ou de deux couleurs différentes, en môme temps, d'ailleurs, qu'elle en diffère par bien des points; cependant je pense en avoir dit assez pour que mes lecteurs se souviennent de l'avoir éprouvée et la reconnaissent.
Quelles sont les conditions de ce phénomène? Elles se ramènent, il me semble, pour ce qu'elles ont de particulier et abstraction faite, bien entendu, des conditions générales des faits affectifs, à la mise enjeu simultanée ou presque simultanée (1) de systèmes qui tendent à des actes opposés ou différents et ne peuvent aboutir tous les deux à la fois à ces actes, à condition qite ces sijstèmes psi/chiques soient mis en jeu aoec des intensités qui n'offrent pas une trop grande différence , et que leur opposition commence au moins à se manifester.
En effet, nous pouvons ainsi voir les différences entre ce cas et le précédent. L'esprit étant un complexus de systèmes psychiques, plusieurs de ces systèmes peuvent être en activité sans qu'il se manifeste d'opposition entre eux, s'ils déterminent des actes différents, mais qui peuvent s'exécuter à la fois, et si chacun d'eux n'absorbe pas une part trop considérable de l'énergie
(l) Une simultanéité absolue des manifestations psychiques bien nettes des systèmes opposés de tendances n'est pas absolument nécessaire, parce que, dans tous les cas que nous avons vus, lorsque les phénomènes psychiques se succèdent rapidement sans coexister tout à fait d'une manière apparente, l'activité psycho-physiologique (jui les a produits ne cesse pas absolument et se manifeste par des pliùnomènes moins apparents, des signes affectifs et intellectuels qui suffisent à donner au nouveau phénomène produit par la mise en jeu du système opposé, un caractère particulier de complexité.
112 LKS PHKNOMIvNES AFIECTIFS
psychique. Ces systèmes peuvent fonctionner même ou commencer ù fonctionner avec assez d'activité et un trouble suffisant pour donner naissance à des états de conscience et môme à des phénomènes atrectifs. Nous en avons vu des exemples. Mais si ces systèmes tendent chacun à se compléter par des actes dilïérents et qui ne peuvent être exécutés k la fois, il s'ensuit un composé plus unilic, c'est-à-dire où les éléments sont moins apparents, mais moins net et plus trouble, surtout si ces systèmes psychiques opposés sont reliés tous les deux et rais, en activité par les mêmes impressions extérieures ou par les mêiïies images. Si l'on veut d'autres analogies tirées des faits de la jicrception, on en trouvera dans la discordance des sons et singulièrement dans leurs battements.
Mais, dans certains cas, les éléments du phénomène affectif deviennent encore bien moins visibles. On sait que, dans un orchestre, une oreille inexpérimentée ne distinguo nullement la partie jouée par chaque instrument, et ignore même quels sont les instruments qui concourent au son total. Cela n'empêche pas l'impression d'ensemble, quelque simple qu'elle paraisse à la conscience, d'être composée d'impressions particulières, et do varier à mesure que varient les impressions particulières qui ne sont cependant pas perçues en ellesmêmes. Dans un accord même il est difficile ou impossiljle à bien des personnes de distinguer les éléments do l'elVet total, cependant ces éléments sont perçus par la conscience, et leurs moindres variations produisent une impression très nette; un accord n'en apparaît pas moins comme un son simple. D'ailleurs, un son musical est généralement un accord dont les éléments ne sont pas perçus comme tels, et cependant se manifestent nettement à la conscience puisque le changement do ces éléments se manifeste par un changement du timbre du son. De nièmo, nous trouvons des phcnomènos
afTecUfs qui sont composés d'éléments affectifs aussi, mais imperceptibles et que la conscience ne reconnaît pas comme tels.
Nous trouvons ici une question grave que nous ne devons pas éluder ; il est possible de se demander si une pareille décomposition des sensations ou des sentiments en des éléments psychiques est une opération bien légitime, et si même elle offre un sens acceptable. Je tâcherai de poser l'objection dans toute sa force : Quand nous entendons un son, ou quand nous ressentons un sentiment, l'état de conscience total est la synthèse de plusieurs perceptions ou de plusieui's phénomènes affectifs. Mais l'observation directe par la conscience ne révèle rien de semblable. J'ai conscience d'un son unique ou d'un sentiment unique qui ne m'apparaissent pas comme composés; or des sensations, si élémentaires qu'elles soient, des phénomènes psychiques, si rudimentaires qu'on les suppose ne paraissent pouvoir exister qu'en tant qu'ils sont présents à la conscience. Si cependant la sensation ou le sentiment sont, malgré les apparences, composés d'éléments physiques", sensationnels ou émotionnels, ces sensations et ces émotions ne sont pas perçues par la conscience, ce qui paraît contradictoire. Une émotion, une sensation peuventelles avoir une existence possible si elles ne sont perçues comme telles par la conscience?
Il suffira, je crois, pour lever la difficulté, de faire voir qu'elle repose simplement sur une équivoque. Le mot conscience a malheureusement beaucoup de sens dans notre langue. Sans parler de la confusion de la con^ science psychologique et de la conscience morale, et en restant dans le domaine de la première, le mot conscience désigne parfois simplement la qualité générale la plus aljstraite des phénomènes subjectifs; d'autres fois, il a à peu près le sens de connaissance. Ainsi, on appellera tendance inconsciente celle qui ne s'accompagne pas
144 LES PHKNOMKNES AFFECTIFS
d'une idée nette de son but, alors même qu'elle se manifeste par des émotions, comme par exemple la tendance sexuelle, quand elle commence à se manifester chez des sujets qui en ignorent la nature. Cependant il peut y avoir là un abus de mots, si l'on ne prend pas garde à la double signification possible du mot, et une cause d'erreurs. On peut très bien soutenir aussi que de telles tendances sont parfaitement conscientes, bien que non reconnues et non classées. Et l'on voit que le risque de passer d'un sens à l'autre dans un raisonnement entraîne fatalement un risque d'aboutir à des erreurs et à des contradictions.
En fait, je crois qu'on doit dire que dans un son composé, une note de piano, nous avons conscience de tous les sons composants en tant que sons ; seulement, les phénomènes intellectuels qui accompagnent généralement la sensation du son et qui servent à son classement n'accompagnent pas cette fois la sensation de chaque son, mais bien seulement la sensation de l'ensemble. En effet, une perception est, comme on le sait, un phénomène très complexe, un mélange d'activité intellectuelle et d'activité sensorielle; chaque sensation, en arrivant au cerveau, est reconnue, interprétée, classée, et c'est avec ces diverses moditîcations qu'elle est perçue par nous. Dans le cas de la perception composée, ce qui est classé et interprété ce n'est pas chaque sensation en détail , c'est l'ensemble qu'elles forment. Les sensations élémentaires sont privées de leurs associations intellectuelles, et, par conséquent, elles ne sont pas reconnues, nous ne dirons pas par la conscience qui constate et ne roconnait pas, mais par l'intelligence. Elles n'en existent pas moins comme éléments psychi(|ues, puisque la conscience constate le ciiangement apporté à chacune d'elles, et que, prises isolément, elles donnent lieu à des états do conscience très nets. Elles existent donc comme faits de conscience
sans exister comme faits intellectuels. On peut d'ailleurs arriver à leur donner aussi cette seconde qualité. Sans doute, on change ainsi le phénomène, et l'élément psychique n'est plus ce qu'il était auparavant, mais cette différence ne porte nullement, comme l'expérience, il me semble, permet de s'en rendre compte, sur le caractère psychique du phénomène, mais bien sur le caractère que lui donne son classement complet. On peut faire cette expérience en appi^enant à distinguer les sons harmoniques qui composent un son fondamental. Celui que pour ma part je puis détacher le mieux de l'ensemble est la quinte de l'octave. Cette perception plus nette ne me parait pas modifier sensiblement le caractère subjectif du son, il y a seulement plus de netteté dans la perception de l'élément qui occupe- principalement mon attention. De même, reconnaître un accord parfait et y distinguer les trois notes qui le composent ne change pas grand'chose à l'effet total; il n'y a pas de sensation nouvelle, mais simplement une reconnaissance et une distinction de ces sensations; ces sensations existaient donc bien comme phénomènes de conscience sans être connues et classées rigoureusement ; je ne veux pas dire qu'elles ne le fussent point du tout; tout fait psychique, à raison de la systématisation de nos organes et des associations établies, parait bien devoir être plus ou moins classé et systématisé, mais on comprend que ce classement puisse être plus ou inoins dèlini et compliqué, et que les associations d'un fait avec l'ensemble de tendances qui constituent le moi puissent être plus ou moins nombreuses et plus ou moins organisées.
De même, dans les sentiments complexes, nous trouvons, à mon avis, des éléments psychiques qui ne sont pas reconnus et qui cependant sont aussi des éléments affectifs. Nous avons, pour admettre cela, les mêmes liaisons que nous avons eues pour admettre que des sensations peuvent se combiner en une perception com- Paulhan. 9
14G LES pui':nomi:nks ai i i;( tus
plcxc irapparciicc une sans cesser pour cela d'exister en elles-mêmes comme des pliénoraènes de ^conscience.
Ce sera surtout dans les états afîoctifs suflisamment unifies (\\\G nous pourrons constater le phénomène de la complexité harmonique. Il faut aussi pour cela, comme nous avons vu, que ces éléments psychiques ne s'emparent pas de l'attention, soit par leur intensité, soit par un caractère particulier quelconque. Nous savons, en cll'et, que, pour qu'un composé psychique paraisse simple, il faut que les éléments dont il se compose ne soient pas fortement associés par euxmêmes aux autres phénomènes et aux autres tendances; ils doivent, en un mot, être plus fortement associés entre eux qu'ils ne sont associés avec d'autres faits, et il faut que l'ensemble seul ait une importance pré- ])ondérante dans le mécanisme psychologique. Nous reconnaissons là cette dissociation et cette recomposition des phénomènes, signalées dans l'exposition des principes de psychologie générale rais en tête de ce volume. Le fait composant perd toutes ses associations psychiques, pour ne garder que celles qui le rattachent aux autres éléments du même système.
Loi'S(|ue nous regardons un monument à «juclque distance, de fa<;on à en voir rcnsemble, sans que toutefois la distance soit trop considérable pour que les détails nous échappent, ces détails, nous les voyons bien, et les perceptions (jue nous on avons existent bien en nous comme faits de conscience, mais nous pouvons très bien ne pas les remarquer et porter notre attention sur l'ensemble, et cependant cette perception de l'ensemble ne va pas sans la conscience — je ne dis pas la connaissance — des détails. En ce moment, les détails no sont réunis par aucune association à nos tendances, à nos émotions, à nos idées; ils sont associés seulement pour former l'ensemble, et c'est cet ensemble, comme cnsemljlo, qui est l'objet do nos réflexions ou de nos
sentiments. Toutefois, nous pouvons, tout en conservant la conscience de l'ensemble, remarquer plus particulièrement un détail, c'est-à-dire l'associer plus fortement et d'une manière plus dètinie aux autres phénomènes du moi. Nous voyons que la conception de l'ensemble reste sensiblement la même.
En passant aux. faits affectifs, nous pouvons remarquer des faits analogues. Mais une des circonstances qui empêchent souvent de distinguer avec netteté les éléments composants, c'est que, parmi ces éléments, il s'en trouve qui, par leur nature même, sont difficilement aperçus avec netteté, des impulsions affectives, par exemple, et des signes aftectifs II résulte de là que les phénomènes affectifs d'un ordre élevé sont difficilement décomposables en leurs éléments aftectifs. Ces éléments aftectifs sont éveillés par l'aiTét de tendances dont quelquefois l'existence ne nous est révélée à ce moment-là que par les phénomènes affectifs dont elles produisent l'apparition; il est donc très délicat d'analyser en détail les éléments du phénomène, même en faisant abstraction do la difficulté que présente la décomposition d'un fait que nous sommes habitués à regarder dans son ensemble et nullement dans ses éléments composants.
Cependant une analyse incomplète n'est pas impossible, même pour les sentiments supérieurs. Dans l'amitié ou l'estime que nous éprouvons à un tel moment pour une telle personne, nous pouvons bien distinguer comme éléments particuliers l'impression qu'a produite en nous tel ou tel acte de cette personne ou bien la lecture d'un de ses ouvrages. Dans l'admiration que nous éprouvons pour le génie d'un écrivain, nous pouvons bien distinguer l'impression particulière que nous a fait éprouver telle ou telle page de ses œuvres, ou telle ou telle qualité de son imagination, de son intelligence ou de son style. Dans l'amour, on peut remarquer en général l'impression produite par quelques qualités
particulières de la personne aimée, ou par quelque événement particulier où elle a joué un rôle. On peut ainsi remarquer la place que tient dans le phénomène total l'éveil de telle ou telle tendance particulière.
Un bon moyen pour analyser le sentiment, c'est do remarquer que les images et les idées même abstraites qui l'accomfiagnent ont toutes une teinte affective assez marquée et que cette teinte affective accompagne même des idées qui ne sont représentées à la conscience que par des signes abstraits très vagues. Ainsi, si je clierclie à faire revivre en moi l'impression de telle ou telle promenade aux champs, par exemple, je vois s'éveiller en moi des images vagues, abstraites, sans couleur ; en môme temps un certain ensemble de phénomènes affectifs en connexion avec ces images se produit et s'harmonise. Ainsi, quoique la conscience ne soit guère occupée souvent que d'une image, les autres images et les idées associées se manifestent encore par des signes abstraits accompagnés de phénomènes affectifs qui peuvent être plus ou moins forts. Nous pouvons, je crois, voir un exemple d'analyse et de décomposition du sentiment dans les passages suivants de la deuxième des lettres d'Héloïse à Abélard. Malheureusement, les phénomènes psychologiques ne sont jamais décrits assez minutieusement, avec une précision sullisante, pour nous faire voir et constater directement les faits; nous en sommes réduits à interpréter, à reconstituer l'état psychologique, à le deviner dans une certaine mesure; je crois cependant ne pas me tromper en voyant dans les lignes qui suivent des indices de phénomènes tels que ceux que j'ai indiqués, une passion où l'on retrouve des éléments affectifs particuliers qui concourent à l'effet d'ensemble, et qui sont associés à des images ou à des signes intellectuels; « .... hioc quidcm araaritudo verio pœnitentiic quam rara sit l)oatus diligenter attendcMis Ambrosius: Facilius, inquit, inveni qui innoccntiam servaverunt
PRODUCTION DES l'IlÉXOMKXF.S COMPOSKS 149
quam qui pœnitentiam egerunt. In tantum vero ilhi; quas pariter exercuimus, amantium voluptates dulces milii iueriint ut nec displicere milii, nec vix a memoria ]abi possint. Quocumque loco me vertam seraper se oculis meis cum suis ingerunt desideriis. Nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter Ipsa Missarum solemnia, ubi purior esse débet oratio, obscœna earuna voluptatum fantasmata ita sibi penitus miserrimam captivant animam, ut turpitudinibus illis magis quam orationibus vacem. Qu;c cum ingemiscere debeam de commissis, suspiro potius de amissis. Nec solum quéO egimus, sedea pariter et tempera in quibus hicc egimus, ita tecum nostro infixa sunt animo, ut in ipsis omnia tecum agam, nec dor miens etiam ab bis quiescam. Nonnunquam et ipso motu corporis animi mei cogitationes deprehenduntur, nec a verbis temperans improvisis (1). » D'une manière générale, le côté purement sensuel et le côté plutôt sentimental et pour ainsi dire le sentiment intellectuel se laissent assez facilement reconnaître dans un sentiment d'amour et dans une passion.
C'est encore par le changement que les sentiments suivissent, lorsque ce changement n'échappe pas à celui qui les éprouve, que les sentiments révèlent le mieux leur caractère complexe. Ainsi l'on sent exciter ou diminuer son estime pour uu auteur après la lecture d'un nouvel ouvrage de lui. L'élément psychique, suscité par cette dernière circonstance, vient se réunir aux autres et s'amalgamer avec eux, mais il est possible de le discerner dans cette combinaison.
Cependant, l'analyse complète d'un sentiment demeure toujours à peu près impossible à cause de ce que nous avons dit. Les éléments sont trop difficiles à dégager, et ce qui nous empêche d'ailleurs de nous étendre davantage sur ce sujet, c'est que les éléments qui con-
(I) Magistri Pétri Abelardl et Ildoissœ einstolœ, p. 59.
150 LES l'HKNO.MI.NKS AI I ECTIFS
courent à former un pliéuomèiio alVeciif composé ne sont pas tous eux-mêmes des phénomènes d'ordre affectif, et que nous aurons à revenir sur ce point à propos de cette nouvelle forme de syntliôse. Dans les pliénomènes aifcctifs où les éléments sont moins comj)Iexes, il est plus facile de démêler les parties élémentaires dont la systématisation forme l'impression totale. Dans le plaisir de la sensation affective que nous donne, par exemple, un mets complexe, il est difficile encore de déterminer le plaisir particulier déterminé par la perirepiion de chaque élément. Cependant cela se peut quelquefois ; le plaisir que donne le parfum de la truffe, par exemple, est un fait facilement reconnaissable, et d'un autre côté, on peut, en retranchant certains éléments du mets, modiiier l'ensemble de fa<jon à ce que nous ayons une connaissance très nette de l'élément qui manque; le défaut de sel, par exemple, se fait remarquer facilement. On pourrait, je crois, multiplier les exemples de cette nature.
Toutefois, quand nous avons décomposé un sentiment en ses éléments constituants, nous n'avons pas expliqué ce sentiment. Alors même que l'analyse la plus minutieuse nous aurait révélé tous les éléments psychiques d'une émotion, d'une passion ou de tout autre phénomène complexe, nous ne trouverions pas dans les éléments tout le composé, pour cette raison bien simple qu'il est une partie du composé que nous ne retrouvons pas dans ses éléments concrets, je veux parler clo la composition elle-même et du rapport des éléments entre eux. L'impression que nous fait éprouver un monument n'est pas la somme des impressions que nous feraient éprouver la somme des pierres qui l'ont construit. Si l'on mangeait les uns après les autres tous les éléments qui entrent dans un mets excellent, on serait loin d'éprouver toujours une impression agréable; do même, l'admiration que nous éprouvons pour une
belle statue n'est pas égale à l'adrairatiou que nous éprouvons pour la tète, plus l'admiration que nous éprouvons pour les bras, plus l'admiration que nous éprouvons pour le torse, etc. En un mot, il y a dans tout composé qui n'est pas une simple juxtaposition do parties hétérogènes (et encore cela senit vrai, même en ce cas) quelque chose qui no se retrouve point dans les composants. Un sentiment systématisé n'est pas une somme de sentiments, mais un sentiment à la fois un et complexe enveloppant et reliant entre eux des sentiments secondaires.
Il est des cas où cette distinction entre l'ensemble et les éléments est très marquée, c'est quand le rapport entre les composants fait naître un composé marqué d'une teinte afï'ective qui n'appartient pas aux éléments. Nous en avons vu plusieurs exemples on parlant des émotions mal systématisées, toile est par exemple l'impression de trouble et de lutte qui accompagne la production simultanée de deux émotions contraires. Dans ce cas, les éléments subsistent bien, mais leurs i^apports se manifestent par un phénomène visible et parfaitement séparable par l'analyse de l'un et de l'autre composant. Alors même que le résultat des rapports n'est pas aussi parfaitement observable, toutes les analogies plaident en faveur de son existence; l'existence même de la réunion des éléments en un même état de conscience indique des relations entre eux, et que ces relations entrent aussi comme éléments dans la composition totale du phénomène, l'expérience et l'induction ne permettent pas d'en douter. Nous voyons, par conséquent, que la décomposition des phénomènes affectifs, et j'ajouterai de tous les phénomènes complexes, est parfaitement légitime, et conduit à des résultats ; que, cependant, on ne peut trouver dans les éléments isolés tout ce qui se trouve dans l'ensemble, et qu'il faut pour expliquer cet ensemble tenir grand compte des rapports des composants.
152 LES pni:NOMi;NKs ArFEcrii-s
C'est seulement d'ailleurs par les rapports des composants que l'on peut expliquer l'analyse dans le cas où les éléments ne sont pas des plicnomùnes de môme ordre que le composé. Nous avons vu les conditions d'apparition des phénomènes affectifs, nous avons vu que ces conditions, éveil et arrêt des tendances, multiplicité des phénomènes, incoordination relative, apparition brusque etc., sont très complexes, et que, selon que l'une d'elles varie d'intensité ou vient à faire défaut, la nature du phénomène affectif est changée. Nous avons affaire ici à une résultante d'ordre différent des phénomènes qui l'ont produite, et c'est à propos de faits de ce genre qu'on a comparé les combinaisons psychiques aux combinaisons chimiques, où le corps composé diffère notablement de ses composants. Le cas n'est pas cependant, pour le le fait que nous examinons, absolument identique ; en effet, quand une émotion se produit dans les conditions que nous avons indiquées, les phénomènes qui sont les conditions de cette production ne disparaissent pas, l'émotion ne les absorbe pas, elle émerge d'eux pour ainsi dire ; elle résulte des rapports des phénomènes ainsi produits avec la nature et les habitudes générales de l'organisme. L'hypothèse la plus probable qu'on puisse faire sur sa formation et sa nature, c'est qu'elle est le corrélatif général de tous les phénomènes particuliers qui se produisent alors, et des relations de ces phénomènes avec les tendances persistantes de l'esprit, tandis que chacun de ces phénomènes, ou du moins plusieurs d'entre eux, ont en môme temps leur corrélatif psychi(|ue particulier. Ainsi, quand nous éprouvons un sentiment assez fort, nous sentons bien battre notre cœur, et notre respiration se précipiter ou se ralentir et tous les autres phénomènes de détail qui se produisent alors, images, idées etc.; nousen avons bien conscience sinon connaissance nette et rôtléchie, mais l'émotion n'est aucun de ces détails et elle n'est pas leur somme, elle parait être
l'impression psycliique des rapports de tous les phénomènes particuliers entre eux et avec les tendances organisées qui en ressentent plus ou moins le contre-coup. L'émotion, le sentiment, tout phénomène affectif en général serait ainsi une sorte de synthèse psychologique d'éléments variés appartenant eux-mêmes à la classe des phénomènes affectifs ou appartenant à d'autres classes de phénomènes.
La raison que nous avons de considérer ainsi l'émotion est que nous voyons l'émotion se comportervis-à-vis des conditions diverses que nous avous énumérées comme une résultante se comporte vis-à-vis des phénomènes qui se produisent ; variant avec eux, paraissant, disparaissant, augmentant ou diminuant d'intensité dans des conditions appréciables, à mesure que ses facteurs varient, paraissent, disparaissent, augmentent ou diminuent (1). J'ai tâché d'en donner des preuves dans toute la première partie de cette étude, au moyen de l'observation, de l'analyse et de la synthèse des phénomènes. 11 ne paraît pas d'ailleurs y avoir rien de particulièrement mystérieux dans le fait que des éléments de nature quelconque soient la condition d'un fait qui diffère d'eux par nature. Cette préoccupation de retrouver dans la cause les qualités de l'effet, que l'on peut voir encore présenter quelquefois comme une règle de logique, ne repose que sur un sophisme sans solidité dont on voudrait faire un axiome. Que « tout ce qui se trouve dans un effet doit se retrouver dans la cause », je ne vois aucune bonne raison de l'admettre. En effet, cela ne peut s'appuyer que sur une conception métaphysique de
(l) Je dois reconnaître cependant que cette raison n'est pas suffisante pour faire adopter l'hypotiièse (jue Je propose. On peut en faire d'autres aussi probables, supposer par exemple que le phénomène affectif n'est pas le corrélatif psycliologique des nombreux phénomènes physiologiques qui se produisent alors, mais seulement d'un des phénomènes physiologiques qui serait le résultat des autres. Le mieux est à mon sens de réserver la question.
loi lAiH PHÉNOMÈNES AFFECTIl S
]a cause, et encore pourrait-on soutenir que la théorie rnctapliysique de la cause n'implique nullement la vérité de l'axiome traditionnel. Mais à qui admet que la cause est un ensemljje de conditions et ([u'il n'y a à chercher que des phénomènes et des rapports de phénomènes, je demanderai pourquoi nous devons retrouver dans un phénomène les qualités que nous trouvons dans les phénomènes auxquels il est joint par une loi ? Il n'y en a aucune bonne raison, et l'axiome n'a pu n'établir f(ue par des analogies superficielles.
L'étude de la composition et de la décomposition dos sentiments nous a amenés à admettre que les rapports des diverses tendances de l'esprit et des divers systèmes pyschiques étaient la cause des faits particuliers qui donnaient un caractère complexe au phénomène affectif. Nous avons vu, en effet, que l'éveil de diverses idées, de diverses tendances, que tout ce qui venait, en un mot, modifier les circonstances de la production d'un sentiment, modifiait aussi le sentiment lui-même; le composé change comme les cléments. Mais, chez des personnes différentes, ou chez la racme personne à des moments différents, les associations entre phénomènes psychiques s'effectuent de manières très variées, tout diffère quelque peu, la nature pliysique et la nature psychique, les habitudes des organes de la vie végétative, et les habitudes des organes de la vie mentale. Les systèmes psycliiques sont différents, ils sont différemment combinés. Aussi, quand une tendance à peu près analogue vient à s'éveiller sous des influences analogues ou semblables, le cortège des phénomènes concomitants diffère beaucoup d'une personne à l'autre ou pour la môme personne d'un moment à un autre, quoique les différences soient généralement moins sensibles en ce dernier cas, à moins que les moments ne soient trop éloignés. Aussi, les sentiments, les émotions, tous les ])hénomèiios affectifs diffèrent profondément d'une personne à l'autre.
Chaque émotion, chaque passion porte la marque de la personnalité au sein de laquelle elle se manifeste. Elle réagit ensuite sur cette personnalité, mais elle ne peut la modifier qu'en s'imposant à elle, c'est-à-dire par la naissance d'un complexus de phénomènes qui est précisément le concomitant physiologique du phénomène affectif. Non pas que tout phénomène affectif intéresse la personnalité tout entière, mais il en intéresse au moins certains systèmes psychiques qui ne sont jamais les mômes. Il n'y a pas deux émotions semblaljles ; l'amour, chez Stuart Mill, n'est pas le même que l'amour chez Casanova. De même, le même homme n'est généralement pas amoureux ou ambitieux, ou orgueilleux à quarante ans, exactement de la même manière qu'il l'a été à dix-huit ans. Ce sont là des faits bien connus et sur lesquels je n'ai pas à insister. On peut rattacher souvent ces manières d'être du sentiment à des causes générales, le sexe en est une; si l'on considère par exemple la passion de l'amour sensuel chez les nymphomanes et chez les satyriasiques, on trouve une différence remarquable dans la teinte, dans le timbre de cette passion, et cette différence se manifeste dans les moyens mis en œuvre pour la satisfaire. Nous prenons ici sur le vif ce que j'appellerai les notes harmoniques de la passion, et les modifications qu'elles apportent au ton fondamental : « Nous devons faire ressortir ici, dit M. Legrand du Saulle, une différence capitale, sur laquelle ont insisté la plupart des auteurs, et qui existe entre les procédés, les habitudes dos nymphomanes et celle des satyriasiques. Ceux-ci et celles-là apportent en effet dans la recherche effrénée des satisfactions sexuelles les tendances particulières à leur sexe : l'homme est souvent brutal, violent ; il s'élance sur la première femme qu'il rencontre, ne souffre pas qu'elle lui résiste ; si elle ne se prête pas à ses désirs, il la bat, la viole de force et quelquefois môme la tue. La femme
15G LES l'Hl'ONOMÈNES AFFECTIFS
a recours plutôt aux cliarraes de ses manières et de sa coquetterie, elle ne néglige aucun des procédés de séduction dont elle dispose, mais n'use jamais ni de la brutalité, ni de la violence; tout au plus répondra-t-clle par l'ironie et l'injure au dédain qui la choque et au mépris qui l'afHige. Le satyriasique c'est Léger, condamné en 1824 à la peine de mort par la Cour d'assises de Seineet-Oise, pour avoir enlevé, puis violé une jeune fille et s'être repu de son sang après l'avoir tuée ; la nymphomane, c'est cette femme dont parle Marc, qui engage l'iiommc sur lequel elle a porté ses vues « à se mettre avec elle dans le bain », c'est celle encore dont nous avons rapporté l'observation plus haut, d'après Buisson, qui regarde effrontément les hommes, provoque le premier venu, si on la dédaigne, se fâche et injurie avec un air de mépins ironique » (1).
Nous trouvons encore des modifications générales des sentiments dans certaines maladies : on sait que l'épilepsie, la paralysie générale, la phtisie donnent une certaine teinte générale, toujours à peu près la même, aux phénomènes affectifs. Reste enfin la constitution physiologique, ce qu'on a appelé le tempérament. La science des tempéraments est loin d'être faite ; la physiologie n'a pas donné sur ces sujets des indications suffisantes, pour que la psychologie puisse se hasarder à bâtir à son tour des théories qui seraient trop instables. « La doctrine des tempéraments, dit M. Ribot, vieille comme la médecine elle-même, toujours critiquée, toujours remaniée, est l'expression vague et flottante des principaux types de la personnalité physique, tels que l'observation les donne, avec les principaux traits psychiques qui en découlent... Si la détermination des tempéraments pouvait devenir scicntili(juc, la question de
(1) Leprand du Saillie, Les N i/mphomancs dans le volume intitulé : les l[r/slériqucs, p. CM.
PRODUCTION DES PHICNOMKNES COMPOSÉS lôT
la personnalité serait bien simplifiée >• (1). Je n'essaierai donc pas de faire ici une classification psychologique des tempéraments. On en trouvera un essai à la fin de la Phi/.-iioloqie des pansions de M. Letourneau qui a tâché de rajeunir les anciennes formules et de les rendre plus conformes à la réalité des faits. Je me borne pour le moment à indiquer l'influence générale de la personnalité dans la production des sentiments, influence dont nous avons eu déjà au reste de nombreux exemples. Les considérations relatives aux associations des phénomènes de conscience et aux influences que le sentiment subit ou qu'il exerce se rapportent plutôt à l'étude des lois de l'évolution et de l'organisation des phénomènes qu'à celle des lois de leur apparition.
La décomposition des émotions et les lois qui dirigent l'apparition des phénomènes affectifs complexes nous permettent de voir diverses applications de la loi générale que nous avions posée d'abord. Nous avons en effet essayé de ramener la composition des émotions aux phénomènes généraux que nous avions constatés dans la production de chaque phénomène affectif, en indiquant quel mode de groupement et d'association, quelle manière d'être particulière des conditions générales de l'émotion donnait naissance aux phénomènes affectifs composés de tel ou tel genre. C'est ainsi que nous avons vu successivement le rôle joué par l'arrêt des tendances, et l'arrêt en retour des tendances qui arrêtent celles qui viennent d'entrer en activité, l'association et la lutte des phénomènes et des systèmes psychiques, la lutte et l'incoordination des phénomènes, la multiplicité des phénomènes psychiques et physiques éveillés secondairement, etc. Voici comment je résumerai, en formulant les lois générales de l'apparition des phénomènes affectifs composés, les théories auxquelles nous avons été amenés.
(1) Ribot, Les Maladies de la personnalité, p. 29.
1Ô8 LKS PHKNOMKNF.S Al I-ECTIKS
Lr l'araetcrc subjrctif il'iinilé dn phi-nomâne affectif compose est proportionnel à la sijstéiaatisation de^ tendances qui donnent naissance aux phènomrnes ajfeclifs relaticcnient simples qui coexistent dans un état de conscience. Deux sentiments ou plusieurs peucent être éeeillés à la fois par la ni'se en acticité simultanée de plusieurs si/stèmes psi/chiqucs ; selon que ces systèmes psi/cliiques restent quelque temps en acticité sans entrer en relations directes ou que Vun des deux tend à arrêter l'actioité de l'autre, ou qu'il se forme enfin une association noucelle de ces deux srjsténics qui tes réunisse dans un si/stème supérieur, les deux phénomènes affectifs subsistent isolément sans donne/- naissance à un composé si/nthétique, ou bien produisent un phénomène complexe où les éléments subsistent, mais qui s'accompa;]ne d'un nouveau phénomène affectif synthétique résultant des relations des phénomènes composants. S'il y a lutte entre les systèmes partiels, le phénomène composé aura un caractère de trouble, d'oscillation, de battement, comparable à certains éyards aux battements des sons discordants ou à la perception du lustre; s'il y a association, le phénomène composé a un caractère d'unité très marqué, au point que l'analyse par l'observation directe endccient plus ou moins difficile, et les petites émotions, les petits sentiments accessoires se réunissent au principal comme des notes harmoniques au son fondamental. C'est la combinaison dicerse des phénomènes affectifs élémentaires selon les personnes et selon les époques, qui explique en yrandc partie la différence corrélafice des phénomènes ajfectijs, et fait des phénomènes affectifs une expression incomplète, mais importante de la personnalité.