I-*©s Déluges
Les soulèvements qui consliluaienl la charpente du globe furent la cause la plus fréquente des déluges qui, à diverses reprises, changèrent le lit des mers, et dont les premiers' hommes furent encore les témoins, si nous en croyons toutes les traditions placées è l’origine des temps historiques. L’Asie, l’Inde, la Chine, la Chaldée et la Grèce nous ont transmis des notions analogues sur ces cataclysmes, qui, en dispersant les sociétés primitives, aidèrent à la formation de l’humanité. . .
De si violentes irruptions des eaux contribuaient aussi sans doute à l’œuvre de la Nature, soit en détruisant des races d’animaux devenus inutiles, soit en creusant les vastes vallées qui gardent encore les traces des courants énormes produits par le déplacement des Mers, et qui sont devenues les parties les plus fertiles et les plus peuplées de nos continents.
La forme de ces continents et l’étendue de la ter-rc ferme variaient alors suivant les révolutions et les phénomènes de chaque époque géologique. Ce n’est qu’après le grand soulèvement dont font partie les chaînes des Pyrénées, des Apennins et des Karpathes, que les continents actuels apparurent sous une forme peu différente
do celle qu’ils ont encore. La composition de» terrains, la position des couches, la nature des ossements fossiles qu’elles renferment, nous font connaître les époques des divers soulèvements, et, par suite, les variations successives dans l’étendue des terres et des Mers.
Les couches horizontales de sédiments marins qui s’appuient sur le flanc des montagnes, ont reçu des géologues différents noms, par lesquels on désigne aussi .les Mers dans lesquelles déposaient ces couches. Ainsi, par exemple, le vaste dépôt calcaire dont le Jura se compose s’est formé au sein de la Mtr Jurassique. Ces dépôts sédimcnlaires, par leur nature et la régularité de leurs couches, paraissent appartenir aux périodes de tranquillité qui séparaient les grandes révolutions du globe, et durant lesquelles s'accumulaient au fond des Mers les débris des êtres organisés qui les peuplaient. Toutes Iqs récentes découvertes de la géologie démontrent, que ces êtres organisés appartenaient , comme nous l’avons déjà dit, à des créations progressives, et qn’ainsi, apres chacune des révolutions qui bouleversaient la surface du globe, des organismes nouveaux et plus parfaits, tant dans le règne végétal que dans le règne animal, venaient repeupler et embellir la Terre. De là, sans doute, les mythes semblables qui, dans les livres sacrés cl les traditions antiques des divers peuples, nous montrent la forme et la vie, la beauté sor tant des eaux, cl manifestant les bienfaisantes puissances de l’Esprit créateur.
Cette gradation des organismes n’a sans doute
pas toute la régularité que des esprits systématiques ont voulu lui donner. L’éi helle des êtres ne nous apparaît que très confusément dans l’ensemble général des faits relatifs à la formation successive des plantes et des animaux. Pour comprendre leur développement progressif , leurs métamorphoses graduelles,' nous devons les considérer dans les différenls centres de création, dans les milieux variés et de plus en plus favorables que la géologie nous apprend à reconnaître, et qui nous montrent la diversité toujours croissante des conditions biologiques, dans chacune des grandes périodes de la formation du globe.
C’est aux savantes recherches d’un illustre géologue, M. Elie de Beaumont, qu’est due la théorie qui permet de déterminer avec certitude l’àgc relatif des chaînes de montagnes, sur le flanc desquelles on a pu recueillir un nombre suffisant d’observations indiquant exactement la composition et l’inclinaison des couches sédimentaires (13). Les soulèvements de ces chaînes devenaient de plus en plus profonds et plus généraux à mesure que l’écorce du globe s’épaississait. L’étude des dépôts diluviens montre en effet que les terrains submergés par l’invasion des mers s’étendent sur une surface toujours plus vaste, à mesure que les époques géologiques se rapprochent de celle qui vit apparaître l’homme.
Les contrées septentrionales de l’Europe et de l’Amérique ont gardé de nombreuses traces d’un immense déluge, qui paraît avoir été causé par une énorme masse d’eau, dirigée des régions po-
laires vers le Sud. On trouve dans les plaines de nos continents des blocs de toutes grandeurs, nommés par les géologues blocs erratiques , qui ont été évidemment arrachés à des chaînes de montagnes assez distantes, et qui n'ont pu être ainsi transportés que par l’action d’une force irrésistible, ou par les masses de glace auxquelles ils étaient attachés.
Des dépôts de débris, provenant de la môme catastrophe, recouvrent des contrées entières, sur lesquelles on les trouve quelquefois entassés jusqu’à une épaisseur de 60 mètres. En outre, sur le passage de ce déluge, et toujours dans la direction moyenne du Nord au Sud, les roches sont rayées par des stries profondes, qui indiquent avec certitude le transport de matériaux durs et tranchants par un puissant courant. Les roches des régions les plus septentrionales, plus rapprochées du point d’origine de ce courant, sont surtout sillonnées, usées et comme polies par des stries multipliées.
Les géologues ne sont pas d’accord sur la cause de ce dernier cataclysme; mais tous ont été frappés par l’observation des profonds bouleversements qui en sont les irrécusables témoins, par l’accumulation des masses de débris arrachés par cette prodigieuse irruption des eaux, à laquelle ils ont donné le nom de Diluvium du Nord.
Suivant la théorie des soulèvements, l’apparition des Alpes principales, ou de la chaîne des Andes, aurait été la cause de ce dernier déluge. Mais la grandeur de la catastrophe, attestée par
xxvili. 4
les traces si nombreuses qui s’étendent depuis les rivages de l’Europe occidentale jusqu’aux extrémités de l’Asie, a fait admettre, par la plupart des géologues, partisans de cetLe théorie, que clés circonstances inconnues avaient dû contribuer à produire ces énormes courants, dont la force impétueuse transportait sur la plus grande partie des continents les immenses alluvions qui couvrent nos vallées et nos plaines.
Parmi les explications qui ont été proposées, nous devons d’abord mentionner une théorie qui, par son caractère de grandeur et de simplicité, nous paraît mériter le plus attentif examen des géologues. Mous voulons parler des savantes recherches de M. J. Adhcmar sur les Révolutions de la mer (15) , recherches qui reposent sur une très remarquable intervention des lois cosmologiques dans l’explication des phénomènes qui ont périodiquement modifié la surface du globe.
On sait que l’axe de la Terre, outre son mouvement de translation dans l'espace, a un mouvement de rotation autour de l’axe de l’écliptique (15). Cette rotation s’opère dans un suis opposé à celui du mouvement de la Terre; elle est due à l’attraction solaire combinée avec le mouvement ‘diurne. Il en résulte que le grand axe de l’orbite terrestre est lui-même mobile, et que les points de cet orbite où a lieu le renouvellement des saisons, c’est-à-dire les solstices et les équinoxes , sont déplacés à raison de 50", 10 par an. Cette lente révolution, à laquelle on a donné le nom de précession des équinoxes , est la base de la théorie de M. Adhemar.
Par suite delà forme elliptique de l'orbite, les saisons de notre planète ne sont point d egale longueur, et il doit se former plus de glaces pendant une année au pôle où la durée totale des nuits surpasse celle des jours. On comprend qu’après des milliers d’années cette différence puisse être la cause de changements considérables à la surface du globe.
D’après les calculs de M. Adhemar, ces changements suffiraient pour déplacer le centre de gravité du globe et entraîner la masse dos eaux répandues sur la surface de la terre vers celui des deux pôles où les glaces se sont accumulées. Dr, c’est clans la direction du nord au sud que les eaux du dernier déluge ont fait irruption, il y a près de 5,000 ans (KJ).
Les glaces du pôle austral surpassaient donc alors celles du pôle boréal; mais, par l’eiïet de la précession des équinoxes le contraire doit avoir lieu dans 10,500 ans, à partir de cette époque; car s’il faut une période de 25,900 années pour que le moment des équinoxes corresponde au même point du ciel, il faut aussi réduire- cette période à 21,000 ans pour avoir l’espace de temps qui doit s’écouler entre deux retours con- * sécutifs des saisons aux mômes points de l’orbite. Cette différence provient de l’attraction des planètes qui modifie la forme et la position de l’orbite terrestre.
A l’appui de sa théorie sur les déluges périodiques, M. Adhemar cite le remarquable rapport de M. Elie de Beaumont sur le beau mémoire (17) présenté à l’Institut par M. Durocber,
dons lequel on constate qu’une grande masse d’eau accompagnée d’énormes glaçons portant des blocs erratiques, et se dirigeant du nord au sud, a inondé les contrées septentrionales du globe, démantelant sur son passage les montagnes et les rochers, striant leur surface et roulant d'immenses amas de sables et de cail- i loux. Un phénomène contemporain explique le transport du terrain erratique. Chaque printemps les îles de glace qui descendent des Mers polaires sont chargées de débris de roches, de • couches de terre mêlée de pierres, qui sont ainsi portées à d’assez grandes distances.
M. Adhemar fait aussi observer que, d’après leur étendue et leur profondeur probable, les Mers australes doivent contenir une masse d’eau quatre fois aussi considérable que celle des Mers • boréales. Il démontre les accroissements réguliers de la Mer, en allant d’un pôle à l’autre, et comment l’immense volume d’eau répandu sur l’hémisphère austral par le déplacement du centre de gravité, y doit être retenu par l’attraction de la masse énorme de glaces accumulées au pôle antarctique. Cette masse forme une calotte dont le diamètre moyen est de 1,000 lieues, tandis que la calotte boréale ne dépasse guère « une moyenne de 500 lieues. Mais les observations des navigateurs, depuis Cook jusqu’à Dumont d’Urville, indiquent une diminution de la (glacière australe qui coïnciderait avec l’accroissement des glaces dans les Alpes, au Groenland, et surtout au Spitzberg.
D’après la théorie, le refroidissement de l’hé-
misphère boréal ayant commencé vers le milieu du treizième siècle de notre ère, on doit chercher à reconnaître si le froid de nos contrées septentrionales n’a pas été en diminuant jusqu’à cette époque, et si depuis il n’a pas, au contraire, augmenté. Un grand nombre de faits semblent en effet prouver que lé climat de l’Europe se refroidit.
Parmi ces faits, les plus intéressants nous paraissent être ceux qui ont rapport à l’accroissement des pluies, des neiges et des glaces dans notre hémisphère, par suite d’un commencement de translation de la sphère atmosphérique qui doit obéir plus rapidement aux attractions provenant du déplacement du centre de gravité.
L’étude des grands courants de la Mer indiquerait aussi les premiers mouvements de translation de la sphère fluide. Les changements amenés par la révolution équinoxiale doivent d’abord produire cette lente translation des masses liquides et atmosphériques, qui contribue à préparer le cataclysme résultant du déplacement brusque du centre de gravi ié au moment où les eaux, chargées des glaces brisées par la débâcle, sont précipitées vers les régions équatoriales.
Nous ne pouvons donner ici qu’un résumé très succinct des calculs de M. Adhemar, basés sur une très exacte observation des phénomènes.
Ce savant mathématicien ne prétend nullement que le principe qu’il expose soit la cause unique de tous les phénomènes géologiques (18). L’existence des soulèvements s’accorde avec sa théorie, pourvu qu’on ne leur attribue pas les grands
déluges, et qu’on les regarde comme ayant seulement contribué à la formation des montagnes.
11 est d’ailleurs évident que ces soulèvements, par la rupture des barrages et les dislocations du sol qu’ils entraînent, ont dû être au moins la cause immédiate des déluges partiels dont nous trouvons la tradition chez tous les peuples. Il y a aujourd’hui encore de vastes régions, telles que la grande vallée du Bas-Canada et les fertiles versants de la Mer Caspienne , placés audessous d’énormes amas d’eau qui les- menacent d’un'véritable déluge. •
Les puissantes oscillations de l’Océan qui accompagnent les tremblements de terre sont aussi la cause de violentes irruptions des eaux, dont une j des plus récentes est celle qui, lors du tremble- ■ ment de terre de Lisbonne, en 1755, produisit de si grands désastres, et s’étendit depuis les côtes d’Irlande et d’Angleterre jusqu’aux côtes du Maroc. C’est évidemment à la suite d’une semblable commotion, dont la géologie a retrouvé les traces, qu'une partie de la campagne de Naples disparut sous les eaux, aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Trois siècles avant cette J ère, un effroyable tremblement de terre englou-« lit aussi, au sein de la Mer, sur les rivages de la Grèce, les deux villes d’Hélice et de Bura.
Les irruptions des eaux causées par les soulèvements produisent toujours un affaissement proportionnel des terrains eirconvoisins. Une des plus générales et des plus désastreuses de ces irruptions est probablement celle dont les livres sacrés de l’Orient nous ont gardé la tradition (i 9) .
'L’apparition des grandes chaînes et des vastes plateaux de l’Asie centrale dut, suivant la juste remarque de MM. de Humboldt et Àrago, produire les énormes dépressions qu’on observe autour de la Mer Caspienne, dans l'intérieur de la Russie et dans le grand bassin central du massif asiatique qui, d’après les Chinois et les Mongols, serait l’ancien lit d’une Mer dont d’immenses lagunes et de vastes marais salants conservent encore les restes. Chez les Indiens on trouve la même croyance, transmise de génération en génération. On expliquerait, en l’admettant, la migration des primitives tribus de l’Asie Védique, dispersées par l’invasion des eaux, et dont les membres devinrent les guides et les initiateurs des tribus moins éclairées de l’humanité naissante.
Ap rès la théorie de M. Adhemar (20), celle des géologues qui attribuent les révolutions de la surface du globe aux déplacements de son axe de rotation, mérite aussi d’arrêter notre attention. Ces déplacements pourraient avoir été causés par le choc des comètes qui traversent notre système planétaire (21), ou par des changements dans la forme sphérique du globe, produits par son développement progressif (22).
Les lois de ce développement nous sont encore trop peu connues pour qu’il nous soit passible d’appliquer avec certitude le calcul à l’étude des primitives transformations qui ont amené la période actuelle. Mais tout nous autorise à croire que ces transformations successives étaient nécessaires pour conduire la création à un ordre
plus stable, plus favorable au libre essor de la vie dans des organismes moins imparfaits, moins enchaînés à la matière. Or, les déplacements divers de l’axe du globe pourraient avoir produit une amélioration graduelle non-seulement dans notre condition astronomique, dans la durée et la succession des saisons, mais encore dans la distribution géographique des continents et des Mers.
Cette double amélioration aurait préparé la Terre à recevoir le genre humain, après la période durant laquelle le règne minéral, le règne végétal et le règne animal avaient tour à tour dominé. Si, comme tout nous y autorise, nous considérons l’humanité, douée du sentiment moral et de la volonté libre, comme un règne à part dont le développement spirituel est le but définitif de la création, nous pourrons admettre que le dernier déplacement de l’axe a changé la constitution physique du globe de manière à favoriser ce développement. Ce changement aurait en effet placé l’Europe dans les conditions géographiques si remarquables qui ont amené le progrès intellectuel et l’influence prépondérante des nations civilisées, parmi lesquelles se placent au premier rang celles qui habitent des contrées entourées par la Mer.
Les diverses théories dont nous venons de donner un aperçu s’accordent toutes pour nous présenter la période de repos dont nous jouissons comme transitoire. Rien, en effet, ne nous garantit que les cataclysmes qui ont tant de fois bouleversé la surface de notre planète ne se renouvelleront point dans la suite des siècles.
Toutefois, il est dans l’histoire du globe, ainsi que le fait justement observer M. Le Hon, « un fait considérable, l’apparition de l’homme, appelé peut-être à modifier les lois créatrices de la nature. » Pour nous, ces modifications ne se borneraient pas à l’extinction d’anciemTes races et à l’apparition de houvelles espèces animales ou végétales. Nous ne regardons pas comme impossible que l’humanité, avertie par la science des catastrophes qui menacent les généra lions futures, puisse prévenir ces catastrophes, ou, au moins, en atténuer la violence. Guidés par une connaissance plus exacte des lois qui président à l’organisation progressive, au lent développement de notre planète ; maîtres des forces les plus actives et les plus puissantes de la nature, conquises par la science et régularisées par la culture intégrale du sol, ne nous sera-t-il pas donné de pouvoir diriger ces forces vers un but digne de la grandeur du genre humain (13) dont l’action collective et dominatrice doit de plus en plus se substituer à la protection providentielle des premier? âges ?
En nous attachant fermement à cet espoir, nous ne devons pourtant pas perdre de vue l’ignorance où nous sommes encore des voies par lesquelles nous marchons vers notre destinée. Mais si, pour entrer dans un nouvel âge, la Terre devait encore subir des bouleversements analogues à ceux qui ont marqué les premières phases de sa formation, sans doute il nous serait permis de transmettre à nos héritiers le trésor des vérités morales et scientifiques qui sont le
fruit précieux de nos persévérants efforts, et le signe le plus éclatant, le gage le. plus certain de notre unité future.
Les Marées.
« Les grands mouvements de l’atmosphère » et des Mers commandent, comme ceux des » corps célestes, l’attention et l’admiration des » hommes. Ils ont en partie leur source dans » des causes semblables ; ils paraissent être un » des grands développements de lapuissance de » la nature ; et c’est à l’étude de ces mouve- » ments, ainsi que de leurs circonstances, qu’on •» pourrait recourir, comme à celui du cours des » astres, pour remonter aux principes généraux » de l’organisation de cet univers.
» Si ces mouvements ne s’exécutent pas avec » une régularité aussi exacte que ceux des corps » célestes, ils ont cependant, comme ceux-ci, » leurs périodes, leurs retours déterminés, et, » s’ils ont de grandes variations ou des irrégu- » larités qui se succèdent sans aucune loi appa- » rente, elles ne sont dues qu’eà la multiplicité » des causes accessoires qui exercent leur ac- » tion sur ces masses fluides ( C M). »
. C’est ainsi que dans la remarquable introduction à ses Tableaux des vents, des marées et des
courants, Romme indique la haute utilité des observations qui ont pour but la connaissance des mouvements de l’atmosphère et des Mers, étudiés dans leurs lois, leur grandeur, leur direction et jleur durée.
Les oscillations régulières et périodiques de l’Océan, connues sous le nom de marées , dépendent de l’attraction du soleil et de la lune, et de leur position par rapport à la Terre. Chaque jour les eaux de la Mer s’élèvent et s’abaissent deux fois entre deux retours consécutifs de la lune au méridien. On nomme flux ou flot leur mouvement ascensionnel, et reflux ou jusant le mouvement contraire.
Les lois de ce phénomène ne sont bien connues que depuis les savantes recherches de Daniel Bernouilli. Mais dans l’antiquité Aristote et Pline, et dans notre ép 'que Kepler, Descartes et Newton, avaient déjà regardé l'attraction lunaire comme la principale cause des mouvements réguliers de l’Océan. Newton, éclairé par sa grande découverte de l’attraction universelle, soumit au calcul tous les phénomènes de notre système planétaire, et posa les bases d’une théorie des marées. Cette théorie n’acquit toute sa perfection qu’après les calculs de Bernouilli et la belle analyse de Lapîace, dont le génie sut combiner les nombreux travaux ébauchés avant lui, en prenant son point d’appui dans les formules abstraites des hautes mathématiques.
Les variations des marées ont un rapport évident avec les phases de la lune, dont la distance - à la Terre indue aussi beaucoup sur la hauteur
des pleines Mers. La dislance du soleil a une influence semblable, mais beaucoup moindre, la marée lunaire étant environ trois fois plus grande que la marée solaire, par suite de l’action plus puissante de la lune. C’est vers le temps des pleines et des nouvelles lunes, lorsque les actions des deux astres se combinent pour élever les eaux, qu’on observe les plus hautes marées. Le retour ou flot, on le comprend, n’a point lieu chaque jour à la même heure, puisqu’il suit exactement le mouvement de la lune dans son orbite. On remarque aussi que la marée est toujours en retard sur l’heure donnée par le calcul, et que ce retard, qui tient à l’inertie des eaux et aux circonstances géographiques, varie suivant les lieux. 11 est exactement connu dans chaque port, et il indique aux navigateurs les corrections à faîre pour déterminer le moment de la marée à un jour quelconque. Les belles recherches de M. Chaz lion ont permis de rectifier les erreurs qui résultaient encore d’observations incomplètes, et d’obtenir avec certitude l’heure et la hauteur des pleines et basses Mers dans les principaux ports (25).
C’est ainsi que la science, en découvrant les causes du flux et du reflux de la Mer, qui, suivant la juste expression de Laplace, « est le résultat des attractions célestes, le plus près de nous et le plus sensible, » a non-seulement dissipé les vaines terreurs qui jadis attribuaient ce phénomène à la colère divine, mais encore à rendu à la navigation un service inappréciable en facilitant l’approche des côtes les plus dange-
relises, et en permettant de prévoir les grandes marées d’équinoxe, qui, poussées par des vents violents, ont produit parfois de véritables désastres.
Les côtes très basses du Danemark et de la Hollande sont la partie de l’Europe où ces désastres se répètent le plus souvent. L’Océan les attaque et les envahit, produisant quelquefois, par l’impétuosité de ses irruptions, des inondations effroyables. C’est ainsi qu’une tempête qui jeta sur l’île de Nordstrand une haute Mer d’automne, en 4634, causa en une seule nuit la perte de treize cents maisons, de six mille habitants et de cinquante mille têtes de bétail.
Au large, sur les grandes Mers du globe, les marées sont extrêmement faibles, en ce sens que le niveau de l’eau ne s’élève et ne s’abaisse, chaque jour, que d’une très petite quantité. Suivant Romme, ces élévations et ces abaissements excèdent rarement trois pieds autour des terres qui, par leur forme et leur isolement, doivent peu gêner les mouvements imprimés aux eaux des Mers. C’est surtout à la rencontre des côntinents que ces mouvements prennent de la grandeur, et d’autant plus que les rivages, par leur configuration, présentent des obstacles plus étendus à la vitesse des marées. Ainsi, dans la baie de Saint-Malo, placée perpendiculairement au cours des eaux de l’Océan, le niveau s’élève de 43 pieds aux époques des plus hautes Mers. Cette élévation va jusqu’à 60 pieds dans la Baie française, en Amérique, tandis qu’au tour des Iles de la Société elle atteint à peine 7 à 8 pou-
ccs. Mais cos variations, dues à la position des côtes, à l’inclinaison et aux inégalités du fond, r.e troublent jamais le cours régulier et périodique dos marées. Les lois qui régissent ce beau phénomène restent invariables ; nous pouvons le constater par l’étude des mouvements uniformes imprimés à la masse des Mers, et qui chaque jour, au large, se reproduisent sous des formes semblables.
Lorsque les embouchures des fleuves et des rivières présentent aux eaux de la marée montante une vaste ouverture, qui se rétrécit très rapidement, ces eaux s’y amoncellent dans un temps très court, arrêtent le. courant descendant, et forment une vague haute et rapide, qui remonte jusqu’à une distance plus ou moins grande de la Mer, déferlant quelquefois avec lin bruit qui annonce son irruption à plus d’une lieue.
Ce phénomène, connu sous le nom de mascaret , précède l’arrivée du flot, qui, après sou passage, prend un cours tranquille et uniforme. On observe des mascarets aux embouchures do la Seine, de la Garonne, de la Charente, de la Dordogne. Aux époques des plus liantes Mers, celui de la Dordogne s'élève jusqu’à six pieds. Dans l’Amazone., le mascaret, qui atteint quinze pieds de hauteur, remonte le fleuve avec une prodigieuse rapidité, et renverse tout ce qui se trouve sur sou passage. 11 cause les mêmes ravages sur l’Hougly , branche occidentale du Gange, qu’il parcourt avec une vitesse de dixhuit milles à l’heure. Sa hauteur, qui est d’abord
— Go —
de douze pieds, diminue durant ce trajet; mais eilc est encore de cinq pieds devant Calcutta.
La première vague du mascaret, qui déferle en s’avançant, est parfois suivie de vagues moins fortes et moins hautes, dont les deux ou trois premières brisent souvent aussi à leur sommet, augmentant la violence et le bruit de l’irruption.
Suivant de récentes recherches, le mascaret serait à la fois le résultat du rapide rétrécissement des embouchures et du déversement sur les hauts fonds de l'onde produite par la marée. Pour le faire disparaître, au moins en partie, il faudrait donc enlever autant que possible ces deux obstacles qui s’opposent à l’entrée du Ilot et qui rendent en même temps la navigation plus pénible et plus dangereuse à l’embouchure des lleuves.
On voit quelquefois, sous un ciel tranquille, la Mer se soulever, sans aucune cause apparente, et présenter tous les. signes d’une tempête. Cette agitation extraordinaire, nommée /• as de marée , se produit surtout dans les zones équatoriales, el cause souvent de grands ravages sur les côtes. Au large, le mouvement des eaux qui s'élèvent en vagues bruyantes semble indiquer la rencontre de deux courants. Ce phénomène, dont l’origine reste mystérieuse, est probablement la suite des grandes secousses qui se produisent dans le sein de l’Océan ou à sa surface, et qu'on peut regarder comme les convulsions de ce puissant élément, «comme les efforts que fait la nature pour combattre les forces perturbatrices
que nous connaissons si peu, et pour rétablir l’équilibre rompu *. »
Dans le voisinage des calmes de l’équateur, dans la région des pluies perpétuelles, on voit souvent des ras de marée, qu’on peut attribuer à l’action des eaux douces abondamment versées par la pluie. Cette cause, au premier abord, paraît insuffisante; mais lorsqu’on en calcule les effets pour une vaste surface, on est étonné de l'intensité des forces qu’elle met en jeu.
Les ras de marée peuvent aussi résulter des courants et des lames que produisent au large les cyclones ob tempêtes tournantes.
Dans le grand ouragan qui dévasta les Antilles en 1772, la Mer s’élança de 70 pieds au-dessus de son niveau habituel , et engloutit près de trois cents personnes qui se sauvaient vers les monLagnes. Un rapport officiel sur les deux tempêtes qui ravagèrent les mêmes parages au mois d’octobre 1780, contient les détails suivants :
«... A Savana-la-Mar, le coup de vent com- » mença le 3 octobre, au sud-est, à une heure » de l’après-midi, mollissant vers huit heures;
» la Mer, durant cette dernière période, présen- » tait la scène la plus terrible : les lames s’élan- » çaient à une hauteur étonnante, se brisaient » sur la côte avec une impétuosité indescriptible,
» et en quelques minutes déterminèrent la chute » de toutes les maisons dans la baie. Vers dix » heures, les eaux commencèrent à baisser; et,
» à ce moment, on ressentit un léger choc de
* Jansen.
« tremblement de terre; trois navires furent « portés si loin dans les marais, qu’on ne put « jamais les en tirer. »
Le second ouragan dévasta la Martinique, et le rapport décrit ainsi une partie des désastres causés par le nas-age du tourbillon près des villes de Saint-Pierre et de Fort-Royal :
« Un ras de marée «les plus furieux mit le « comble au malheur qu’on éprouvait; il dé- « truisit, dans un instant, plus de cent cinquante « maisons au bord de la mer, dont trente ou u quarante nouvellement bâties; celles qui k étaient derrière furent enfoncées en grande t< partie, et les marchandises qu’elles conte- « liaient entièrement perdues. C’est avec beau- « coup de peine que leurs habitants sont parve- <t nus à se sauver. »
Le tremblement de terre qui accompagne quelquefois les cyclones doit être la principale cause de ces énormes lames d'inondation. Il arrive aussi q e le vent, durant ces tourmentes, fait retluer vers leur source les grands courants de l’O éan, et soulève les vagues monstrueuses qui brisent les navires et envahissent les rivages. Mais, suivant la uste pensée du lieutenant Jansen, ces terribles perturbations de la mer proviennent sans d m te, dans la plupart des cas, de causes en ore inconnues, elles sont appelées à rétablir l’équilibre d.ms la nature, à remettre dans leur condition normale 1 s forces puissantes et mystérieuses qu les ont engendrées. N est-ce pas ainsi que d ms les révoli lions sociales des forces redoutables «ipparaissent, re-
XXMII. 5
nouvolant, au milieu des désastres, la vie des nations, et donnant une nouvelle impulsion au lent, mais sûr progrès de l’humanité vers l’harmonie future.
Les Mers étroites comme la Méditerranée n’ont que des marées peu sensibles. Des circonstances géographiques particulières permettent cependant de les reconnaître sur les côtes ib Tunis et do Tripoli, a Venise, dans le détroit île Messine et dans l’étroit canal de l’Euripe, qui sépare l’ancienne Eubée du continent de la Grèce. Ces marées de l'Euripe sont célèbres par les observations d’Aristote, qui, malgré les recherches les plus obstinées, n’en put déterminer la cause. On ne remarque nulle marée dans la mer Noire, la mer Caspienne et la Baltique.
Dans l’Océan, la marée découvre chaque jour des plages où se déploie l'infinie variété des animalcules cl des plantes de la mer. Des algues d’un vert glauque et d’un rose vif, éclatantes de fraîcheur, couvrent les roches de leurs feuilles élégantes, étalant leurs dentelures et leurs franges légères, depuis les fins rameaux des céràînies jusqu’aux larges rubans des laminaires. Ces aigues forment des prairies où vivent d’innombrables mollusques, des crustacés, desioophytes, qui offrent au naturaliste les plus intéressants sujets d’observation. Les cavités où la mer séjourne après le reflux brillent des pli s riches nuances : les bruyères nacrées, les corallines, la spirorbe aux cornets d’albâtre s’attachent aux flancs des rochers. Les actinies, les polypiers
s’épanouissent en (leurs vivantes, en a ri ms les déliés dont les touffes blondes, rosées, violettes font ressortir le beau carmin des étoiles de mer et des eucélies, les teintes orange, écarlate et azur des annélides. La beauté de ces couleurs rappelle l’éclat des pierreries.
Mais la vie des créatures étranges qui peuplent ainsi les rivages est plus féconde encore en spectacles merveilleux, source intarissables de contemplations instructives (20).
L’étude de la flore et de la faune marines est une de celles qui nous montre le plus clairement les lois du développement progressif des êtres, et qui nous permet de chercher dans ces lois le mystère des œuvres de Dieu, l’harmonie de la vie universelle.
Les produits variés que la mer, en se retirant, laisse sur la plage, changent suivant les saisons, et manifestent avec une incroyable profusion l’admirable fécondité du monde sous-marin. Alix basses mers des équinoxes, des zones ordinairement couvertes par les eaux laissent apercevoir leurs habitants, et nous découvrent une partie des productions que l’Océan cache dans ses profondeurs. Il arrive aussi que les fortes lames des grandes marées arrachent à ces profondeurs des débris qui nousmonlrenL la vie partout présente au sein du vaste laboratoire d’où elle se répand sur la surface entière du globe.
On rencontre sur quelques points de notre littoral des moulins dits de marée , mis en mouvement par l’écoulement de l’eau recueillie dans un étang pendant le flot, et qu’on dirige ensuite
sur la roue. Ces usines seront sans doute un jour beaucoup plus nombreuses, lorsque de puissantes associations industrielles nous permettront de mettre à profit l’énorme quantité de force motrice que la nature nous offre et dont nous faisons aujourd’hui si peu d’emploi.
Un éminent penseur, Auguste Comte, a exprimé le même espoir dans les lignes suivantes, que nous donnerons pour conclusion à cet aperçu:
« Malgré les différentes imperfections secon- » daires que laisse encore la théorie des marées,
» elle n’en constitue pas moins l’un des plus j) beaux triomphes du génie positif, qui, en moins » de deux siècles, a radicalement soustrait à l’em- » pire des tictions et des terreurs théologiques » un grand phénomène, où l’étude du ciel,se rat- » tache spécialement à celle de la terre. Les lois 1 » naturelles auxquelles on l’a ramené permettent » habituellement d’utiles prévisions, même lo- » cales, en y spécifiant convenablement les deux » données numériques relatives, en chaque point,
» à l’heure et à la hauteur. Ainsi se prépare déjà » l’époque finale où l’humanité utilisera, sans » doute, pour ses besoins mécaniques continus,
» l’immense force qui se perd journellement dans » l’ascension et la descente de la masse océani- » que (27) . »
Géographie physique et météorologie de la Mer.
S’il est une route qui conduise les hommes à la concorde et à la prospérité, c’est celle que tracent les grands esprits par leurs grandes découvertes. Les conquêtes de la paix rapportent aux peuples autant de gloire que les exploits de la guerre; elles sont, en outre, plus utiles et plus durables, en raison de la sainteté de leur origine, de l’équité de leurs bases, de la fécondité de leurs résultats. Que de batailles sanglantes, restées stériles ou n’ayant produit que d’éphémères triomphes! Toutes les luttes de l’intelligence, au contraire, ont décuplé les forces des peuples, souvent consolidé à jamais leur supériorité, et toujours jeté un immense éclat sur leur existence.
Parmi les plus importantes de ces découvertes, ouvrant aux générations futures une ère de liberté et de concorde universelles, il faut ranger celles qui sont dues au commandant Maury, et dont nous avons déjà parlé dans notre Introduction. Nous ne nous arrêterons ici que sur les principaux points de ces théories nouvelles, qui ont pour but de nous découvrir les lois de l’organisation physique du globe, et qui, en même temps, ont déjà conduit aux résultats pratiques les plus brillants et les plus incontestables.
S’appuyant sur les innombrables observations que les marins recueillent incessamment dans leurs journaux de bord, le commandant Maury a commencé par chercher les lois générales qui régissent les vents et les courants de la mer, et a pu donner, en publiant les résultats obtenus par scs études, dans un ouvrage intitulé : Instructions nautiques , les plus utiles indications aux navigateurs.
Grâce à ses découvertes, la durée des voyages de long cours a été bientôt réduite dans les proportions suivantes : la traversée de Washington à l’équateur a été abrégée de 10 jours; celle de la Californie, qui était de 183 jours, n’est plus que de 135. Entre l’Angleterre et l’Australie, la traversée moyenne, de 124 jours, et autant pour lé retour, est aujourd’hui de 97 jours pour l’aller, et G3 pour le retour.
L’économie actuelle due h l’usage des cartes de Maury était évaluée, en 1854, à un total de 2,250,000 dollars pour le seul commerce des Etats Unis. Le gouvernement de l’Union, appelé ainsi le premier â constater les bienfaits d’un système de recherches, qui en même temps agrandissait considérablement le champ de nos connaissanees scientifiques, invita toutes les puissances maritimes h une conférence dont le but principal était d’établir un plan uniforme dans les observations des phénomènes météorologiques à la mer. Ce but était d’autant plus facile à atteindre que les instruments nécessaires aux observations étaient les mêmes que ceux en usage à bord de tout bâtiment bien équipé, et
■le
-Tique le travail à faire était précisément celui qu’on répète journellement pour assurer la route à suivre.
La conférence où la France, l’Angleterre, la Russie, la Suède et la Norwége, la Hollande, le Danemark, la Belgique, le Portugal et les Etats- Unis envoyèrent leurs représentants, s’ouvrit j B ruxelles au mois d’août 1853, et adopta, conformément aux idées de Maury, un plan général d’observations, aujourd’hui suivi sur les bâtiments de toutes les nations représentées. La Prusse, l’Espagne, la Sardaigne, l’Autriche et le Brésil ont depuis offert leur coopération.
Mais afin d’arriver aux grands résultats qu’on est en droit d’attendre de cette entente des diffé< rentes puissances pour faciliter les progrès de la science, il faut, loin de se borner aux observations nautiques, les rapprocher autant que possible, du système général d’observations suivi à terre au- moyen de la télégraphie électrique. Les sociétés agricoles de la plupart des états de l’Union ont adressé des mémoires au Congrès américain pour demander ce rapprochement. Les avantages que l’agriculture pourrait en tirer sont certains et apparaissent avec évidence dans les remarquables travaux de Maury sur les climats, les saisons, les météores, la distribution des vents, des pluies et des fleuves.
C’est en coordonnant les innombrables observations qui ont servi à construire scs excellentes cartes des directions nautiques que le savant directeur de l’Observatoire de Washington a été conduit à la connaissance des lois qui fonderont,
si on nous permet déjà celte expression, une véritable philosophie météorologique. On sait aujourd’hui quelle influence heureuse exerce celle philosophie des sciences sur le progrès moral de l’homme et sur le développement des arts industriels qui assurent la continuité de ce progrès.
Les découvertes dont nous désirons donner un aperçu ne doivent donc pas nous intéresser seulement par leurs résultats pratiques; elles indiquent aussi les conditions d’un progrès scientifique plus rapide et plus assuré. Les sciences, en effet, se rapprochent maintenant par tant de points que les séries d’observations nécessaires à leur développement deviennent de plus en plus difficiles et sont même souvent impossibles pour un seul observateur. Mais l’association, aidée par nos merveilleux moyens de communication, doit nécessairement se substituer de plus en plus à l’action isolée et apporter ainsi au génie un concours puissant.
Les belles découvertes de Maury sont dues en grande partie à l’em loi de celte nouvelle méthode qui nous conduit, après la période d’analyse et de classification, aux grandes synthèses par lesquelles la science s’élève à la hauteur des plus religieuses conceptions de la philosophie.
Un des résultats les plus importants de ce système général d’observations est encore indiqué dans le passage suivant de l’introduction à la Géographie physique de la mer':
« Rarement, dit l’auteur, un tel spectacle a été » présenté au monde scientifique : toutes les
» nations unies pour coopérer à un système de » recherches philosophiques. Elles peuvent de- » venir ennemies partout ailleurs, là elles res- » teront amies. Chaque bâtiment qui parcourt les » hautes Mers avec ces cartes et ce journal » météorologique peut être regardé comme un » observatoire flottant, un temple de la science. »
L’étude des œuvres de Maury fait ressortir l’élévation de ses vues, sa foi religieuse en l’universalité de la Providence, et le rapproche justement des génies qui, comme Œrsled, Herschell, Geoflrov-Saint-Hilaire , Ampère , Goethe nous révèlent la suprême sagesse en nous dévoilant la magnificence des œuvres divines. Herschell disait : « Plus le champ de la science s’élargit, plus » les démonstrations de l’existence éternelle » d’une intelligence créatrice et toute puissante » deviennent nombreuses et irrécusables. Géo- » logues, mathématiciens, astronomes, natura- » listes, tous ont apporté leur pierre à ce grand » temple de la science, temple élevé à Dieu lui- » même. »
Maury mérite aussi une place à côté des savants illustres de notre époque, par le judicieux emploi qu’il a fait de la méthode d’observation qui consiste à coordonner en séries parallèles les faits rassemblés par l’expérience, et à grouper ainsi ces faits en une suite de termes réciproquement analogues, dont l’ensemble sert à découvrir ou à confirmer les lois générales également correspondantes. Les principes de cette méthode ont été rigoureusement déterminés, pour la série zoologique, par M. Is. Geolïroy-Saint-Hilaire t
« Los classifications paralléliques, nous dit cet » éminent naturaliste, dérivent nécessairement » de cotte haute vérité de philosophie naturelle » que la nature, comme elle se répète dans la » création des diverses parties du même être, se » répète encore dans la création des diverses » séries partielles dont se compose en réalité la » série animale. »
Cette recherche méthodique ne nous conduit pas seulement ù découvrir la bienfaisante utilité des lois qui président à l’ordre admirable de la création, elle nous apprend aussi h voir dans toute perturbation une confirmation nouvelle du plan providentiel sur lequel s’ordonnent progressivement les diverses parties qui constituent notre univers. Elle nous élève ainsi, par la route sûre de l’observation scientifique, aux plus hauts degrés de la connaissance, à la claire notion de la puissance créatrice, dont toute vérité conquise nous affirme la raison s mveraine.
La Géographie physique de la mer traite de la circulation de l’atmosphère et de l’Océan, delà température et de la profondeur des eaux, des sels de la mer, de ses climats, de ses habitants, de tous les phénomènes visibles h sa surface ou cachés dans ses abîmes. Cet ouvrage, publié en 1855, est arrivé à sa neuvième édition. Le génie de la race anglo-saxonne se reconnaît dans cette œuvre, où les conceptions les plus élevées de la philosophie naturelle ouvrent la voie aux déductions les plus positives et les plus pratiques.
Un système de recherches scientifiques si fécond en résultats devait, attirer bientôt non-seu-
lement la plus sérieuse attention des hommes de Mer et des commerçants de toutes les nations civilisées, mais encore le plus vif intérêt des savants (28), frappés par la grandeur do l’idée et' l’importance des découvertes.
Sur la proposition du ministre de la marine,; le commandant Maury a été nommé chevalier dej la Légion d’honneur. La Société impériale d’ac- ; climatation lui a décerné la première de ses récompenses, le titre de membre honoraire (29). Plus récemment encore, notre illustre historien, Michelet, lui a rendu le plus noble et le plus sympathique hommage *.
C’est ainsi que la France a déjà reconnu le dévouement d’une vie toute consacrée à la science. Mais ccs justes récompenses ne sont que la première expression du sentiment universel de reconnaissance qui doit un jour honorer, dans l’auteur de ces grands travaux, un des hommes qui auront le plus contribué au renouvellement du sentiment religieux, au bieu-ôtre des peuples et à la paix des nations.
Nous nous proposons d’indiquer, dans une série de courts aperçus, quelques unes des principales découvertes et des théories scientifiques! de Maury. Ccs théories, toutes basées sur l’observation,. n’ont rien de systématique, et leur unité n’en est que plus frappante. « Je préfère toujours, dit leur auteur, la théorie qui s’accorde avec le plus grand nombre des faits connus. »
Nous nous attacherons principalement à la
* La Mer.
partie de ces travaux qui traite de la circulation océanique. C’est dans l’étude des lois générales qui la régissent, et qui président aussi à la circulation atmosphérique, que se manifeste surtout le génie de Maury et la puissance de sa méthode expérimentale, appuyée sur l’intelligent concours d’un très grand nombre d’observateurs, directement intéressés au progrès de la nouvelle science.
C’est à l’intervention des rayons solaires, à leur puissante influence qu’il faut attribuer l’origine des courants et contre-courants qui constituent l’appareil circulatoire de l’Océan. Mais l’action du calorique ne se développe qu’à l’aide des sels, des plantes, des innombrables animalcules dont la Mer est chargée. Les remarquables considérations dans lesquelles Maury établit un lien nécessaire entre ces diverses forces, jusqu’à lui, si peu connues, tendent, comme toute sa théorie., à nous faire regarder la Terre comme un organisme soumis à des lois générales d’équilibre el de compensation dont le règne n’est pas encore universel, mais qui, de plus en plus, substituent leur action régulière aux bouleversements dont nous sommes encore si souvent les témoins et quelquefois les victimes.
Si nous considérons que le but final de la science est l’utilité, et qu’en devenant chaque jour plus utiles, les sciences tendent aussi de plus en plus à se vulgariser, nous verrons que le remarquable mouvement qui a déjà répandu tant d’observateurs dévoués sur tous les points de l’Europe et du globe doit bientôt se généraliser et nous mettre sur la voie d’importantes décou-
vertes scientifiques, analogues à celles qui résultent des travaux incessants de l’association maritime fondée par Maury. Pour donner une idée de ces travaux, nous dirons qu’un des derniers documents nautiques publiés par l’Observatoire de Washington, et intitulé les Vents à la Mer , contient des tableaux des vents et des cal-, aies dans les différents océans, qui ne résument )as moins de 1,235,000 observations.
Ce grand mouvement vers l’association scienifique est d’ailleurs favorisé par nos rapides fnoyens de communication, qui ouvrent à l’expérimentation un champ nouveau et sans limites. Si jusqu’à présent la télégraphie électrique a surtout servi les intérêts de l’industrie, nous pouvons affirmer, d’après ce qui est déjà réalisé, que dans un avenir prochain elle doit servir d’une manière non moins efficace les intérêts delà science et devenir l’instrument le plus actif du progrès de la philosophie n turelle. Cette philosophie, dont les principaux fondateurs appartiennent à notre siècle, n’a pas seulement pour but l’amélioration de notre condition sociale par l’universalité du bien-être, elle doit aussi nous élever à ces hauteurs lumineuses où la science nous apparaît comme la plus éclatante révélation de l’ordre suprême, comme l’affirmation la plus religieuse de la souveraine bonté.
Lee sels «le la Mer.
On sait que dans I’accoption scientifique le mot s<?/ désigne, non-seulement le sel marin (chlorure de sodium), mais encore les divers composés tels que les sulfates ou carbonates de soude, de chaux, de magnésie, que les fleuves entraînent à la Mer, et qui lui fournissent la plus grande partie des matériaux nécessaires à la formation de scs animaux, de scs plantes et de ses madrépores,
La Mtr paraît avoir été salce dès les premiers temps de la création. Les mines de sel gemme exploitées aujourd’hui en IVlogne, en Portugal, en Sardaigne, en Italie, en Angleterre et eni France, prouvent assez que dès lors le chlorure de sodium était le plus abondant des sels qu’elle tenait en dissolution, et c’est à juste titre qu’on lui a donné le nom de sel marin. L’expérience démontre qu’un mètre cube d’eau de mer représentant 1,CG0 litres, cl pesant 10:17 kilogrammes, contient 25 kilogrammes de sel commun. On a calculé que la totalité du sel en dissolution dans l’Océan formerait une couche, d’environ 12 mètres de hauteur régulièrement répandue sur toute la surface de la terre.
L’analyse des eaux de la Mer a donné les résultats suivants :
Acide carbonique 0 23
Chlorure de sodium. . . . 23 10
kl. de magnésium 3 50
Sulfate de magnésie, chaux
Carbonate
magnésie
Sulfate de chaux 0
Cette analyse est faite sur 1,GC0 grammes d’eau prise dans l’Océan atlantique.
On trouve aussi dans l’eau de Mer, de l’ammoniaque, de la potasse, du soufre, do l’iode, du brème, de l’oxvde de fer, du cuivre, du plomb et de l’argent. En examinant les plaques de cuivre qui recouvrent la carène des navires et qui ont longtemps séjourné dans l’eau, on y découvre d< s traces d’argent d’après lesquelles on a pu calculer que la Mer, dans toute son étendue* contient une énorme quantité de ce métal.
La salure de la Méditerranée est plus forte que celle de l’Océan, probablement parce que celte Mer perd, par l’évaporation, plus d'eau qu’elle n’en reçoit par ses rivières. Par une raison contraire, la Mer Noire et la Mer Caspienne sont moins chargées de sel. Le degré de salure de la mer Morte ed bien supérieur à celui de toutes les autres Mers. Des sondages récents y ont fait découvrir d’immenses cristaux de sel. 11 n’est pas douteux que des couches épaisses de sel gemme se sont ainsi formées au fond des grands lacs salés qu’on retrouve encore dans toutes les conlrées du globe, et qui sont une des preuves les plus frappantes des anciennes irruptions de la Mer. Quelques-uns de ces lacs reproduisent»
d’ailleurs, les phénomènes observés sur la Mer Morte.
Pour bien comprendre les- lois de la circulation océanique, il faut d’abord se rendre compte de l’action des sels sur l’équilibre des eaux, équilibre maintenu par les déplacements des molécules qui produisent les courants.
La composition des eaux de l’Océan étant partout la même, on doit en conclure qu’une circulation générale entretient cette identité de composition, que les circonstances locales font seules varier dans de très éti oites limites.
Suivant Maury, les sels de la Mer représentent une des principales forces qui président à la formation des courants réguliers, par lesquels sont transportées et mélangées les eaux des différentes parties de l’Océan. Ces courants, parles échanges et les transformations qu’ils opèr nt, maintiennent au sein des Mers une harmonie non moins admirable que celle qui régit les astres, et dont la science nous a aussi découvert les lois. L’Océan est le grand réceptacle des matières transportées et dissoutes par les eaux des fleuves et des rivières. Ces matières sont extraites de l’eau de mer par les zoophytes, et servent à la formation des îles de corail, des récifs, des archipels madréporiques édifiés par ces animalcules innombrables, dont le travail incessant prépare ainsi les nouveaux continents que nous voyons surgir dans l’Océan Pacifique.
11 est évident que les matériaux nécessaires à ces merveilleuses constructions sont transportés par les courants, qui entraînent en même temps
ogle
l'eau décomposée par les zoophyles. Sans ce renouvellement constant et régulier, ces petits architectes de la Mer périraient bientôt, faute de nourriture ; leurs constructions seraient interrompues, et nous ne retrouverions pas dans l’Océan ces lois bienfaisantes, universelles, qui partout dans la nature entretiennent la vie et favorisent le développement progressif de la création.
Nous sommes ainsi conduits à admettre que la circulation océanique est aussi régulière que celle de l’atmosphère et celle du sang. Si cette circulation n’existait pas, les eaux renfermées dans chaque bassin changeraient bientôt de nature, et leurs habitants périraient, soit par le manque, soit par l’excès de sel, soit par les changements de température.
Tout concourt donc à nous affirmer l’existence d’un système général de courants, l’identité de composition des eaux de l’Océan , l’entretien de la vie dans ces eaux animées jusque dans leurs plus grandes profondeurs, et la formation continue des îles madréporiques.
11 est probable que les agents qui entretiennent la circulation atmosphérique, la lumière, la chaleur, l’électricité et le magnétisme, président aussi à la formation des courants de la Mer.
Mais parmi toutes ces forces, la chaleur est la seule dont nous connaissions bien l’action sur le mouvement des eaux. L’étude de ces mouvements montre que le sel agissant par les vents, les plantes et les animalcules de la Mer, est la cause la plus active, la plus puissante de sa circulation.
Pour expliquer le rple de cet agent, Maury