‹ Les Phénomènes de la merChapitre 4 sur 9 · XXVIII · texte numérisé non relu

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suppose que les eaux do L’Océan sont entièrement douces, et que leur uniformité de température et de densité est invariable, par suite de .la suppression des vents, des pluies et des marées.

Si les vents viennent alors à souffler, ijs produiront de faibles courants à la surface de ces eaux tranquilles. La chaleur et le froid, intervenant ensuite , amèneront l’évaporation et les pluies, qui en altérant le niveau général donneront naissance à d’autres courants , dirigés des pôles vers l’équateur pour rétablir l’équilibre.

La densité des eaux dans les différentes régions* variant aussi sous l’influence des changements de. température, de nouveaux courants seront produits, et mis en mouvement dans toute l’étendue de l’Océan, se dirigeant, suivant leur nature, des régions froides vers les régions chaudes, ou réciproquement.

Cherchons maintenant à déterminer l’action dynamique due à la présence du sel.

L’évaporation dans les régions équatoriales sera toujours la même ; mais l’eau évaporée étant douce, celle qui reste à la surface sera plus salée et par suite plus dense. Elle tendra donc à descendre et sera remplacée par l eau moins chargée de sel et plus légère des couches inférieures. Un double courant ascendant et descendant s’établira, donc dans ces régions alizées.

D’un autre côté, les vapeurs enlevées à la zone torride sont entraînées par la circulation atmosphérique vers les régions extra-tropicales, et s’y condensent en pluies abondantes qui élèvent le livcau de l’Océan. Comme ce niveau est abaissé

vers l’équateur par l’évaporation, il en résulte la formation de courants de surface, allant des pôles vers l’équateur, et de courants sous-marins dirigés au contraire de l’équateur vers les pôles. Ces contre courants cèdent une partie de leur sel au courant supérieur, qui entraîne les eaux douces des pluies.

C’est de même que se forment les courants sous-marins qui vont de la Méditerranée dans* l’Atlantique, et- de la mer Rouge dans l’océan Indien. La proportion de sel restant constante dans les deux Mers, il est évident que le courant inférieur doit en retirer une quantité égale à celle apportée par le courant supérieur.

Nous voyons donc déjà que la salure des Mers facilite la formation des courants, qui lui doivent en grande partie leur force et leur vitesse, et qui constituent dans l’Océan un système général de circulation, dont une des fonctions principales est de tempérer les climats extrêmes des diverses régions du globe : car l’eau étant mauvaise conductrice du calorique, elle emporte avec elle, des régions torrides vers les pôles, par les courants sous-marins, la chaleur qu’elle renferme etqu’elle distribue dans ces régions glacées. D’autres courants, nous l’avons déjà dit, ramènent les eaux froides vers l’équateur. Le mouvement de ces masses d’eau paraît se propager à de grandes profondeurs. Elles traversent l’Océan comme des fleuves dont les eaux immobiles formeraient les rives.

Nous avons maintenant à montrer comment le travail des zoophytes madréporiques contribue

aussi au mouvement des eaux, entretient leur uniformité de composition, et a sa part d’influence sur les climats du globe.

Supposons encore l’Océan dans un état de parfait repos. Par le seul fait de la construction des polypiers l’équilibre sera détruit ; car en enlevant à l’eau de Mer les substances solides nécessaires à ces constructions, les animalcules des profondeurs auront diminué sa densité. Pour retrouver cette densité elle devra s’élever, se mélanger avec les eaux des couches supérieures. Or, des myriades de zoophytes sont constamment à l’œuvre au fond de î’Océarf, surtout dans les chaudes régions équatoriales, et les grands courants observés dans ces régions doivent être produits en partie par les différences de densité qui résultent de leur prodigieux travail.

Ainsi, d’une part, les vents augmentent, par l’évaporation, la salure et la densité des couches superficielles qui tendent à descendre ; de l'autre, les zoophytes rendent moins denses les couches profondes qui tendent à s’élever. Cette double tendance produit le mouvement de circulation verticale qui a un rôle si important dans le système général de la circulation océanique, et qui doit fixer notre attention comme un des admirables résultats dus à i’action des forces compensatrices dont la science moderne nous révèle l’existence dans toutes les parties de l’univers.

Si la notion de Dieu apparaît aujourd’hui plus clairement à notre raison, nous le devons sans doute autant à cette éclatante révélation de pro-

vidence et d’harmonie qu’à la sublime morale de l’Evangile. Linné disait :

« J’ai vu passer le Dieu éternel qui possède » toute science et toute puissance ; je suis resté » frappé d’étonnement, et derrière lui j’ai re- » cueilli quelques traces de son passage parmi » ses créations. Dans toutes, même dans les plus » petites, quelle force, quelle sagesse, quelle » évidente perfection ! »

Les animaux microscopiques qui élèvent des continents et mettent en mouvement l’Océan tout entier, ont aussi une influence indirecte sur les climats.

L’augmentation de densité des eaux par l’évaporation, dans la zone torride, est assez considérable pour que leur pesanteur spécilique puisse surpasser celle des froides eaux de l'Océan arctique. Le courant sous-marin qui se dirige de l’équateur vers le pôle ne pourrait donc y remonter à la surface, si, pendant son trajet, la densité de ses eaux n’était assez diminuée par leur contact avec les polypiers, pour lui permettre de se mêler aux eaux superficielles des Mers polaires et de leur communiquer sa chaleur.

D’après de récentes recherches, l’eau de Mer perdrait en vingt-quatre heures, par l'évaporation, 0,540/0 de moins que l’eau douce. 11 résulterait de cette différence une importante fonction pour le sel, celle de régler l’évaporation et de limiter ainsi la formation des vapeurs qui se condenseraient en pluies trop abondantes. Remarquons ici que les pluies régulières amenées

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par les brises de Mer, et qui viennent ranimer et féconder nos campagnes, entraînent aussi vers l’Océan de nouvelles substances sol des pour entretenir la vie sous-marine, de nouveaux matériaux pour les imperceptibles et infatigables constructeurs qui peuplent les profondeurs de l’abîme, et qui nous révèlent une partie de ses merveilles.

Les plus anciens dépôts géologiques sont remplis, comme nous l’avons déjà vu, de débris de coquilles, d’infusoires et de madrépores qui nous prouvent qu’à celte époque où la Terre était encore couverte par les eaux, et où il n’y avait ni rivières, ni pluies pour . dissoudre et entraîner les sels, la Mer était déjà salée. Le sel se composant d’éléments gazeux, on peut lui donner la meme origine première qu’aux roches qui ont une composition analogue, et qui sortirent du chaos pour former ia charpente du globe. 11 paraît, d’ailleurs, évident que les proportions des matières contenues dans la Mer ont dû varier aux diverses époques géologiques, en se rapprochant progressivement des proportions actuelles.

Si les sels dissous et entraînés à la Mer par les courants d’eau douce n’y éLaient pas transformés par les zoophyles et les mollusques en madrépores, en coquilles, en corail et en perles, leur accumulation altérerait la composition de l’eau de Mer, el la vie animale y deviendrait bientôt impossible. Mais la conservation de cette vie est au contraire assurée par une série de transformations ayant pour but principal l’cn-

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tretien et le bien-être des espèces organiser qui, toutes,* depuis l’animalcule jusqu’à l’homme, aident la providence dans sa grande œuvre de. progrès et d’harmonie.

« N’est-ce pas un spectacle plein de grandeur, » dit M. Dumas, que celui que la nature nous of- » fre dans la sublime simplicité de ses moyens ? » L’eau des pluies, chargée de l’acide carbonique » de l’air, tombe sur nos collines calcaires; elle » s’v charge de carbonate de chaux qu’elle verso » dans leur sein : porté dans l’Océan, des cou- » rants réguliers l'entraînent bientôt, et saisi par » des animaux microscopiques , il ajoute une » pierre imperceptible à l’édifice de ces empires » nouveaux qui s’y préparent pour l’avenir de » l’humanité. »

Nous regrettons que l’espace nous manque pour donner ici, comme nous le desirions, un aperçu des intéressantes études dans lesquelles M. Paul Laurent, s’appuyant sur les découverte? de physiologistes distingués, d’éminents botanistes, et principalement sur les remarquables travaux de M. de Michel, considère les végétaux comme des polypiers. Leurs fonctions, bien déterminées, analogues à celles des polypiers sous-marins, ont pour but principal la puritication de l’atmosphère, immense réservoir dans lequel la respiration jette incessamment des quantités considérables de molécules organiques, qui fournissent aux plantes la plus grande partie des éléments nécessaires à leur nutriti n et à leur développement. Ces assimilations, ccs transformations delà matière s’opèrent, comme

dans la Mer, sous l'influence de la lumière , source universelle de vie. Elles tendent aussi, variant avec les climats, les saisons, les heures du jour et de la nuit, à modifier l’état de l’atmosphère, qui, suivant Faraday, est « un milieu magnétique dont le pouvoir varie avec les circonstances physiques. »

L’action directe des régions cultivées ou stériles, des forêts et des déserts sur la température de l’air et, par suite, sur la circulation atmosphérique, est depuis longtemps démontrée.

Maury, résumant ses idées sur l’intervention de ces diverses causes dans le système général des phénomènes météorologiques, dit très justement :

« Tout a sa signification dans l’œuvre complexe des agents que la nature emploie à la surface de notre globe : le vent, la pluie, la vapeur, les nuages, les marées, les courants, la profondeur de la Mer, sa température, sa couleur, sa salure, la température de l’air, la forme et la teinte des nuages, la hauteur des arbres, l’éclat de leurs fleurs, tous ces éléments constituent le langage au moyen duquel la nature nous manifeste ses lois, et c’est pour arriver à l’intelligence de ce langage, à l’ interprétation de ces lois que nous avons entrepris de recueillir et de coordonner les observations des navigateurs. »

Dans les considérations que nous venons de résumer , Maury, en s’appuyant sur l’attentive observation des faits, nous présente les animalcules marins comme formant dans l’Océan un

système de compensation parfait. Nous croyons pourtant que l’exactitude de cette compensation n’est pas mathématique, en ce sens qu’elle laisse place à l’œuvre progressive par laquelle s’embellit incessamment notre domaine terrestre.

Ainsi, peut-être, dans le travail des zoophytes, la nature n’a pas seulement pour but la formation de nouveaux continents et le maintien de la circulation océanique ; on peut admettre aussi que la quantité de sel absorbée pour la construction des polypiers n’est pas rigoureusement compensée par l’apport des eaux fluviales, et qu’ainsi les proportions des matières que la mer contient s encore variables, comme elles l’étaient aux époques primitives. Les changements qui pourraient en résulter dans la composition des eaux de l’Océan ne seraient évidemment sensibles qu’après des milliers de siècles. Mais, probablement, ils n’en seraient pas moins la cause de changements correspondants dans la nature animale, analogues à ceux qui, d’après Cuvier, ont été occasionnés par les variations successives du liquide dans lequel vivaient les premiers êtres organisés. Ces changements entraîneraient , comme nous venons de l’apprendre, une série d’améliorations dans les phénomènes physiques qui sont liés si étroitement au bien-être de notre race et, par suite, à son progrès vers l’unité.

Le Gulf-Stream.

La description du G:ilf-Stream est., parmi tous les travaux de Maury, celui qui peut donner la plus juste idée de sa méthode et du remarquable esprit d’induction qui le conduit à ses découvertes. Nous avons déjà dit que cette induction , qu’il prend souvent pour guide, s’appuie toujours sur des séries d’observations faites avec toute la précision désirable. Cependant, les théories irises en lumière sont constamment présentées avec réserve, et jamais les faits ne sont détournés de leur signification par la tendance systématique qui, trop souvent, conduit les savants à des assertions hasardées. L’œuvre de Maury est, avant tout, une œuvre de bonne foi, d’observation consciencieuse, où toute idée nouvelle s’appuie sur le classement et la comparaison de faits innombrables, recueillis et notés avec la plus grande exactitude.

On connaît le grand courant qui, sous le nom de Gulf-SLream (courant du golfe), sort du golfe du Mexique par le canal de Bahama, suit la côte d’Amérique jusqu’à la hauteur du banc de Terre- Neuve, et se dirige ensuite à l’est vers les côtes d’Europe. Il se bifurque à la hauteur des Açores : l’une des branches, côtoyant l’Afrique, rejoint le grand courant équatorial ; l’autre branche se dirige vers le nord, baigne les côtes de l’Europe oc-

cidcntale , entre dans la Manche , et remonte jusqu’à l’Islande et la Nonvége.

Ce majestueux courant, dont la vitesse égale celle des plus grands fleuves, traverse l’Atlantique sans mêler ses eaux bleues et tièdes à celles de l’Océan. Sur les côtes d’Amérique, la ligne de séparation est quelquefois si distincte, qu’on voit des bâtiments ilotter , moitié sur les eaux du courant, moitié sur les eaux plus froides qui lui servent de lit. La couleur bleu-inuigo du Gulf-Stream lient à la quantité de sel que ses eaux renferment. On sait que la teinte bleue des eaux de mer est d’autant, plus foncée que leur degré de salure est plus élevé. C’est à cette cause qu’est dû le contraste entre les eaux vertes des régions polaires et les eaux si bleues de la région des alizés, chargées de sel par l’évaporation.

Parmi les diverses théories proposées pour expliquer le Gulf-Stream, celle de Franklin a longtemps prévalu. Elle donne pour source, à ce puissant courant, les eaux accumulées dans la Mer des Antilles par l’impulsion des vents alizés. Cette cause peut contribuer à la formation du courant, mais elle ne paraît pas suffisante pour le former tout entier. Il faudrait, en effet, admettre alors que la Mer des Antilles elle golfe du Mexique ont un niveau plus élevé que l’Atlantique, ce qui est contraire à l’observation ; et , d'un autre côté, on a constaté que les eaux du Gulf-Slieam remontent dans leur lit d’eau froide, sur un plan incliné qui s’abaisse du nord vers le sud. Il y a aussi, d’ailleurs, un courant venant

du nord qui côtoie le Gulf-Stream, et qui, descendant au sud, remonte jusqu’à ce niveau d’où l’on suppose que s’écoulerait une masse d’eau d’un volume égal à trois mille fois celui qui s’écoule par le Mississipi. Le courant du nord sort de la baie de Badin ; les vents régnants lui sont contraires, et, sur une partie de son trajet, il coule au-dessous de la surface de la mer. On ne peut j donc admettre qu’il obéit aux impulsions par lesquelles on suppose que les eaux sont accumulées dans la Mer des Antilles, et il est probable qu'il provient de causes semblables à celles qui produisent le Gulf-Stream.

Les navigateurs jettent fréquemment à la Mer des bouteilles contenant un papier qui indique la date et le lieu de l’immersion. Quoiqu’on ignore -, la route que ces bouteilles suivent, on peut en avoir quelque notion en considérant le point de départ et le point d’arrivée. Une carte dressée par l’amiral Beechey , de la marine anglaise» représente ainsi approximativement, la route d’une grande quanti tédebouteilles, retrouvées enpleine mer ou sur les côtes. Cette carte démontre que de tous les points de l’Atlantique les eaux tendent vers le golfe du Mexique et vers son grand courant. Quelques-unes des bouteilles, après avoir suivi ce courant, ont dû descendre le long des côtes d’Afrique jusqu’aux zones intertropicales, et de là, reprenant le courant équatorial, revenir à la Mer des Antilles pour rentrer dans le Gulf- Stream (30).

Au milieu de l’Atlantique, dans l'espace compris entre les Açores, les Canaries et les îles du

Cap-Vert, se trouve une vaste étendue couverte d’une couche si épaisse de plantes marines que la marche des navires qui la traversent en est quelquefois retardée. Cet immense banc d’herbe ; (fucus natans ) est connu des navigateurs sous le 'nom de Mer des Sargasses. Il n’a pas varié de j position depuis qu’il fut découvert par Christophe J Colomb, qui dit, dans le journal de son premier voyage : « On trouva tant d’herbe dès le point . du jour que la Mer en paraissait prise comme ■elle l’eût été par la glace. » Ce banc, égal en étendue à la vaste vallée du Mississipi, est presque entièrement formé par les varechs qui flottent en abondance sur les bords du Gulf-Stream, et qui sans doute sont portés vers un point central par le mouvement circulaire de ce courant. C’est ainsi que des corps flottants dans un bassin plein d’eau, à laquelle on imprime un semblable mouvement, teident toujours à se rassembler au centre; et l’on peut regarder l’Océan Atlantique comme un immense bassin, au centre duquel se trouve la Mer des Sargasses. Cette hypothèse est d’ailleurs confirmée par les observations de tous les navigateurs.

Si l’on considère le long trajet du Gulf-Stream, on est frappé d’étonnement en calculant la force d’impulsion nécessaire à ce prodigieux courant, cette force n’étant d’ailleurs renouvelée par aucune cause apparente. On chercherait vainement l’explication de ce phénomène de ns le niveau plus élevé des eaux du golfe; il est évident, comme nous l’avons déjà dit, que cette cause est insuffisante pour produire un tel résultat.

Les explications données par Maury paraissent plus satisfaisantes : elles sont basées sur les influences variées dues à l’inégalité de température, de salure et d’évaporation sous les différentes latitudes.

Imaginons un globe du diamètre de la Terre, ayant un noyau solide et entièrement couvert d’une couche d’eau de 1,000 pieds de profondeur, à une température constante : il est évident que sur un tel globe, en l’absence de toute source de chaleur et de toute cause de refroidissement, il n’y aurait ni vents ni courants.

Supposons maintenant qu’entre les tropiques toute celte couche, jusqu’à une profondeur de 500 pieds, soit soudainement convertie en huile : l'équilibre sera alors troublé, et un système général de courants et de contre courants s’établira immédiatement. L’huile, par un courant de surface, s’écoulera vers les pôles, et i’eau, par un courant inférieur, affluera vers l'équateur. Si on suppose encore qu’arrivée dans le bassin polaire, l’huile redevienne eau, et, réciproquement, que l’eau, en atteignant l’équateur, redevienne huile, en verra se produire une circulation constante et régulière entre les pôles et les tropiques.

Eu conséquence de la rotation diurne du globe et de la différence de vitesse de rotation sur les divers parallèles, les courants dirigés vers le pôle auront une déviation vers l’est, et les courants dirigés vers l’équateur une déviation inverse. Si nous supposons enfin que la croûte solide de ce globe iuu ginaire soit entièrement sem-

blable à celle de la Terre, nous verrons que le système général de courants qui vient d’être décrit sera interrompu par divers obstacles, sans cesser pourtant d’obéir aux lois qui ont présidé à sa formation.

Conformément à cette hypothèse, il y a sur notre planète une tendance constante des eaux froides du pôle vers les tropiques, et des eaux chaudes et plus légères de l’équateur vers les pôles. Nous avons déjà parlé du courant froid qui descend de la baie de Baflin vers !e golfe du Mexique. Un courant semblable, dont l’existence a été constatée par M. de Humboldt, porte les eaux froides des régions antarctiques vers les côtes du Chili. Une observation remarquable a permis de suivre aussi, jusque vers les hautes latitudes boréales, les courants qui vont de l’équateur au pôle. Des glaces, dont la partie inférieure était immergée à une grande profon- » deur, ont été vues transportées par un courant sous-marin contre le courant de surface qui descend du i;ord au sud. C'est probablement ce courant sous-marin qui, remontant à la surface aux environs du pôle, y fait régner une température moins rigoureuse et y rend les eaux libres.

L’existence d’une Mer ouverte dans cette région inconnue, annoncée comme possible parles plus hardis explorateurs des Mers polaires, jWrangel, Scoresby, Parry, a été constatée par 1 le docteur Kane, des Etats-Unis, dans sa dernière J expédition. Cette Mer s’étendait vers un espace ) libre de plus de 4,000 milles carrés. Après une tourmente de vent du nord de plusieurs jours,.

dit la relation de Kane, il ne se présenta aucune accumulation de glaces flottantes, preuve évidente. que des eaux encore libres existaient aux lieux d’où le vent soufflait.

Les affinités chimiques des eaux tièdes du Gulf- Stream sont différentes de celles qu’on remarque dans l’eau de mer ordinaire. C’est pourquoi, probablement, ce courant traverse, sans s’y mélanger, les eaux plus froides qui lui forment une sorte de lit. On sait, d’ailleurs, que des eaux de différentes températures, mises dans un même vase, ne se mélangent pas immédiatement. Des observations, continuées pendant une période de dix années, ont établi que le doublage en cuivre des bâtiments qui séjournent dans le golfe du Mexique, souffre plus de l’action de l’eau de mer que dans toute autre partie de l’Océan. Cette action des eaux du golfe doit provenir des propriétés galvaniques produites par leur haute température et la grande quantité de sel qu’elles contiennent.

Nous savons que les agents physiques qui tendent à augmenter ainsi la salure de certaines parties de l’Océan sont : la chaleur, l’évaporation, la précipitation. Des expériences faites avec soin ont permis de constater que sur les côtes de l’Inde l’évaporation s’élève h 28 millimètres par our. On peut donc facilement admettre que lans la région des vents alizés cette évaporation Dst au moins de 12 millimètres, ce qui donnerait 3n total annuel de 4 m. 50.

Le grand courant équatorial transporte dans xù Mer des Antilles, et de là au Gulf-Stream, une

portion considérable des eaux ainsi chargées de sel par l’évaporation sur la vaste étendue où régnent les alizés du nord-est de l’Atlantique. D’un autre côté, les nuages vont répandre en dehors des tropiques la plus grande partie des eaux douces provenant de l’évaporation, et augmentent ainsi encore la différence entre la salure des eaux de l’équateur et celle des régions froides ou tempérées.

Si on calcule la quantité de sel contenue dans le volume d’eau de 4 m. 50 de profondeur vaporisé annuellement sur l’étendue d’au moins trois millions de milles carrés où soufflent les alizés duN.-E., on trouve que celte quantité serait suffisante pour couvrir les Iles Britanniques d’une couche de sel de plus de 4 mètres d’épaisseur.

Les eaux de la région équatoriale, dont la force d’agrégation s’est accrue par suite de leur plus grande salure, entrent comme courant de surface dans la Mer des Antilles, probablement maintenues à ce niveau par la dilatation résultant des constantes chaleurs de la zone torride. Ce courant, d’une densité supérieure à celle de l’eau de Mer ordinaire, sort du golfe du Mexique par le détroit de Bahama, et contribue à former le Gulf-Stream, à lui donner son impulsion, en communiquant à ses eaux leurs remarquables propriétés.

Les eaux du bassin polaire, de la Mer du Nord et de la Baltique sont à peine salées, comparativement aux eaux inter tropicales. Mais l’équilibre tend à s’établir, et le Gulf-Stream

transporte dans ces froides Mers une partie des sels dont elles manquent.

La température du Gulf-Stream, durant l’hiver, prise à la hauteur du cap flatteras jusqu’au grand banc de Terre-Neuve, est de 20 à 30 degrés plus élevée que celle de la Mer. Le niveau de ces eaux plus légères se maintient en moyenne à près de deux pieds au-dessus du niveau de l’Atlantique, et la surface du courant forme, par suite, un double plan incliné, sur lequel, des deux côtés de l’axe longitudinal, l’eau s’écoule vers les bords, remplacée par une môme quantité d’eau plus froide venant du fond. L’observation prouve l’existence de celte double inclinaison. Une embarcation, mise à la Mer, dérive à l’est ou à l’ouest, suivant le côté de l’axe du courant où elle se trouve placée ; tandis qu’auprès d’elle le bâtiment, plus profondément immergé, dérive directement dans la direction môme du courant.

On remarque aussi que les plantes marines et les bois flottants, qui se trouvent en grande quantité sur le bord oriental du Gulf-Stream, sont au contraire assez rares sur le bord occidental, en face de la côte d’Amérique. La tendance de ces corps à rallier le bord extérieur est due à la rotation diurne de la terre, qui les dirige vers l’orient, et il leur est difficile de remonter ensuite, môme quand les vents d’est prévalent, sur le plan incliné du courant.

En remontant au nord, le Gulf-Stream se dirige de plus en plus vers la droite jusqu’aux bancs de Terre-Neuve, où il tourne presque directement à l’est. C’est au point même où ces bancs

sont situés, que le courant polaire, dont nous avons déjà parlé, rencontre le Gulf-Stream.

Les glaces que ce courant charrie sont alors fondues, et les terres, les graviers, les fragments de roche qu’elles transportent sont déposés à ce point de rencontre où s’accumulent aussi les myriades d’infusoires et d’animalcules qui pullulent dans les tièdes eaux du Gulf-Stream. C’est ce dépôt, incessamment renouvelé, qui a sans doute formé les bancs. Les sondages montrent en effet qu’à l’extrémité sud de ces bancs le fond s’abaisse brusquement, ce qui indique assez que les débris qui les forment viennent du nord, où l’on trouve, au contraire, le fond en pente douce.

Le cours du Gulf-Stream décrit à très peu près un arc de grand cercle, et suit ainsi le plus court chemin vers les régions boréales, dont une de ses principales fonctions est d’adoucir la rigoureuse température. Il semble donc obéir à la tendance naturelle qui, d’un point à un autre et en dehors de tout obstacle, fait suivre aux corps en mouvement la ligne la plus courte vers leur destination. Sa direction n’est pas le résultat de telle ou telle configuration des continents, elle est tracée dès l’origine par la fonction que ses eaux vivifiantes sont appelées à remplir. Celte direction s’infléchit vers l’est par l’effet de la rotation diurne. Les changements de saisons la font aussi varier dans de certaines limites, en amenant l’augmentation ou la diminution des pressions latérales sur les deux rives du courant.

Les eaux les plus chaudes dü Gulf-Stream s’élèvent à la surface, où elles sont refroidies par

l’évaporation. En descendant vers le fond du courant, le thermomètre marque une température de moins en moins élevée, et il y a lieu de croire que, sur tout son trajet, ce courant est séparé de la croûte terrestre par une couche d’eau froide. Si le contraire existait, ses eaux, en contact avec la terre qui, comparativement à l’eau froide, est un bon conducteur de la chaleur, auraient bientôt perdu leur température élevée; elles ne porteraient plus alors, jusqu’aux régions éloignées de l’Atlantique du Nord, l’excès de calorique qu’elles enlèvent au golfe du Mexique, et les climats tempérés de la France et de l’Angleterre deviendraient aussi rigoureux que le rude climat du Labrador.

Un seul fait suffira pour nous faire bien comprendre cette favorable modification de nos hivers, à laquelle sans doute une grande partie de l’Europe occidentale doit la fécondité de son sol et l’heureux développement de sa civilisation.

Entre le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble, le Gulf-Stream se divise en deux branches, dont l’une contourne le cap Nord et pénètre dans le fiord de Varanger, tandis que l’autre remonte le long de la côte ouest du Spitzberg. C’est la connaissance de ce fait qui engagea récemment lord Dufferin à tenter son audacieux voyage (32).

Après avoir côtoyé la banquise formée au sud de l’île par la rencontre du Gulf-Stream et des courants du pôle, il trouva, comme il l’espérait, la Mer libre, et put aborder le rivage.

En appelant l’attention de ses lecteurs sur le

fiord de Vararîger, objet de la convoitise des Russes, lord Dufferin cite l’extrait suivant d’un ouvrage de M. Gustave Lallerstead, membre de la diète suédoise :

« Pour comprendre pourquoi les Russes con-' » voitent la possession de ces contrées, il suffit » de comparer les fiords du Finmark avec les » ports qui leur appartiennent à l’est de la Mer » glaciale. Ces derniers, encombrés par les » glaces jusqu’au mois de mai , ne permettent » aucun développement à l’industrie ou à la na- » vigation. Sur les rives du Finmark norwégien, » au contraire, la Mer apporte des courants mé- » ridionaux qui réchauffent les côtes et laissent » les ports toujours libres, toujours ouverts à » une active navigation. Singulier phénomène, » qui fait ressembler ces régions exceptionnelles » de l’Océan glacial aux bords de la Méditerra- » née ! Pendant qu'à peu de distance, vers l’est, » les Russes voient le mercure se glacer dans les » tubes, les côtes du Finmark demeurent bai- » gnées dans une température qui rappelle les » hivers de l’Europe centrale. Le littoral russe, » aride et improductif, n’offre ni abri ni subsis- ;> tances; les golfes norwégiens sont bordés de » forêts et de verdure, et vont joindre des vallées » couvertes d’une abondante végétation (33). »

Un savant géologue anglais, M. W. Hopkins, admet qu’antérieurement au soulèvement du continent de l’Amérique, qui n’existait probablement pas durant la période glaciaire, le Gulf- Stream se dirigeait sur l’emplacement actuel de la vallée du Mississipi , et venait se décharger

dans l’Océan arctique. A celte époque, l’Europe occidentale était couverte de glaciers qui pourraient se reproduire si le Gulf-Stream, cessant de suivre sa direction, déviait vers le sud.

Quelques savants ont admis cette variation séculaire en l’expliquant, soit par l’accroissement continu et le changement de position des bancs de Terre-Neuve, soit par un lent soulèvement du lit de la Mer dans la région comprise entre l’Islande et le cap Farewell.

On comprendrait mieux alors comment le Groenland, cessant de ressentir la bienfaisante influence du Gulf-Stream, est devenu en grande partie inhabitable, et a été bientôt cerné par les glaces, qui rendent aujourd’hui l’approche de ses côtes désolées si difficile et si dangereuse.

Cependant, les observations récemment faites au Spilzberg par l’expédition suédoise prouvent que le Gulf-Stream, après avoir baigné les côtes de l’Islande, de la Norwége et des îles Loffoden, pénètre encore, comme nous l’avons dit, jusqu’à la partie nord du Spitzbcrg, où la limite des neiges éternelles, au lieu de s’abaisser jusqu’à la surface de la Mer, se maintient à plus de 500 pieds au-dessus de ce niveau. C’est pendant l’hiver que le Gulf-Stream pénètre le plus avant dans la Mer glaciale. Le grand courant polaire est alors arrêté et ne vient plus jeter dans le courant du Sud les glaces qui lui font obstacle, et qui abaissent, en fondant, sa température. On sait que, par un phénomène contraire, la conversion en glace de grandes masses d’eau est la source momentanée d’une production de cha-

leur. C’est par suite de ces diverses influences que, pendant son hivernage au nord de la Nouvelle-Zemble, William Bajentz vit avec étonnement les glaces se détacher de la côte au commencement de l’hiver, entraînées au nord par le Gulf-Stream, qui, durant toute la saison, maintint de même le rivage presque entièrement libre.

En évaluant, par un calcul approximatif, la quantité de chaleur rayonnée par le Gulf-Stream sur l’Atlantique, on voit qu’en un jour d’hiver cette quantité serait suffisante pour élever de 0° à une température d’été toute la colonne atmosphérique ayant pour base la France et les Iles Britanniques.

L’influence bienfaisante de cet immense volume d’eau chaude ne se borne pas à l’adoucissement des âpres climats' du nord, l’excessive chaleur du réservoir où il prend sa source est aussi tempérée par son action et par celle des courants froids qui arrivent de l’Océan dans la Mer des Antilles.

« Le calcul, dit Maury, nous montre que la » quantité de chaleur spécifique, journellement » entraînée à l’Océan par le Gulf-Stream, serait » suffisante pour porter des montagnes de fer de » 0° au point de fusion, et pour faire sortir de » leurs flancs un fleuve de métal liquide plus » considérable que le volume d’eau mis chaque » jour en mouvement par le Mississipi. En pré- » sence de semblables résultats, l’esprit humain » est confondu, et l’admira'tion qu’inspire le » spectacle de ces merveilles reporte involonmi-

» rement la pensée vers la Puissance qui, en les i> créant, a laissé, selon l’énergique expression » de l’Ecriture, « la trace de ses pas à la surface » des eaux. »

Le Gulf-Stream est l’un des agents qui ont la plus directe influence sur la météorologie de l’Océan. Les coups de vent les plus violents suivent son parcours, où se sont déchaînés quelques-uns des plus terribles ouragans dont on ait gardé la mémoire. On a observé que le trajet de plusieurs de ces ouragans les avait conduits, par le plus court chemin, du point de leur origine au Gulf-Stream. Ce qui les rend surtout redoutables, c’est l’épouvantable Mer qui résulte de la lutte du vent et du courant. Ils sont généralement circulaires, comme les cyclones observés dans la Mer des Indes, et le vent, dans ces immenses tourbillons, tourne et souffle en même temps dans toutes les directions.

Il est remarquable que le grand courant qui sort de l’Océan Indien par le détroit de Malacca, et qui, grossi de divers affluents, traverse les Mers de Java et de Chine, pénètre ensuite, comme un second Gulf-Stream, dans l'Océan Pacifique, entre les îles Philippines et le rivage d’Asie; il se dirige de là, suivant un arc de grand cercle, vers les îles Aléoutiennes, dont les parages sont aussi brumeux que ceux de Terre-Neuve, et continue sa route vers la côte nord-ouest d’Amérique, en communiquant sa chaleur aux régions froides qu’il parcourt.

L’influence de la découverte du Gulf-Stream sur le commerce et la navigation nous offre une

des plus intéressantes applications de la science aa progrès du bien-être général.

Les marins, habitués depuis trois siècles à traverser ce vaste courant, n’avaient cependant jamais eu l’idée de se servir des indications qu'il pouvait leur donner pour rectifier leur position en Mer et abréger leur route. C’est à la suite d’une pétition adressée, en 1770, au gouvernement anglais par des commerçants de Rhodeisland, que Franklin découvrit toute l’importance du Gulf-Stream.

Cette pétition demandait un changement dans la direction de la route des paquebots chargés du service entre Falmouth et l’Amérique, dont les traversées étaient généralement beaucoup plus longues que celles des navires marchands qui suivaient une route différente. Franklin, qui se trouvait alors à Londres, fut consulté ; la comparaison des distances à parcourir présentait un résultat probable tout opposé à celui que constatait l’expérience. Un baleinier du Nantucket, le capitaine Folger, qu’il interrogea à son tour, lui expliqua que cette différence venait de ce que les capitaines de Rhode-Island connaissaient le Gulf- Stream, tandis que les capitaines des paquebots anglais en ignoraient l’existence. Ces derniers, en donnant dans le courant, se trouvaient retardés de 20 à 60 milles par jour. La position de ce courant avait été indiquée aux baleiniers, suivant Folger, par les baleines que l’on trouvait de chaque côté de ses rives, mais jamais dans ses eaux, dont la tiédeur les éloigne.

Le Gulf-Stream offre aussi l’abri le plus favo-

rable aux navires qui, pendant l’hiver, viennent tenter le rude atterrage de la côte d'Amérique* En fuyant les tempêtes de neige et les coups de vent glacés qui rendent toute manœuvre impossible, l’équipage trouve bientôt la chaleur bienfaisante, l’atmosphère tiède, où il reprend des forces pour tenter encore de gagner le port.

La découverte de Franklin avait donc un double avantage; mais à cause de la guerre qui régnait alors entre les Etats -Unis et l’Angleterre, elle ne fut rendue publique qu’en 1790.

«Cinq années plus tard, en 1795, l’influence » du Gulf-Stream sur la navigation commençait » à être bien comprise ; la traversée moyenne » d’Europe aux ports du Nord était presque ré- » duite de moitié, tandis que celle d’Europe aux » ports du Sud était restée à peu près la même. » Aussi voyons-nous, à Philadelphie seulement, » les droits monter à plus de la moitié de ceux » qu’acquittaient tous les autres Etats réunis.

»... Non-seulement, continue Maury, leGulf- » Stream cessa d’être une cause d’incertitude » pour les navigateurs, mais il leur rendit d’excel- » lents services. Auparavant, un navire pouvait, » sans le savoir, être entraîné par le courant à » d’assez grandes distances, et, dans ces parages » où les observations sont souvent impossibles » pendant plusieurs jours, l’erreur devenait » promptement considérable. Au contraire, lors- » que la vitesse du Gulf-Stream et ses limites fu- » rent connues, lorsqu’on sut déterminer, par la » température de l’eau, si l’on se trouvait ou non » soumis à son action, on put mettre en connais-

» sance de cause sa vitesse à profit, et s’en servir » pour abréger notablement la durée des traver- » sées. »

Si, dans l’état présent de nos connaissances* ! nous ne pouvons encore donner une théorie complète et positive du système général de circulation dont le Gulf Stream est une des principales artères, nous pouvons au moins affirmer que les causes naturelles qui augmentent ou diminuent la densité de l’eau de Mer exercent une influence directe sur celte circulation. Ces causes, nous le savons, sont la chaleur, le rayonnement, l’évaporation, la précipitation et le travail sous-marin des polypes.

Ainsi, comme nous l’avons indiqué déjà* l’augmentation de salure de la Mer des Antilles et du golfe du Mexique, donnant à leurs eaux une pesanteur spécifique supérieure à celle de feaude Mer ordinaire, la vitesse initiale du Gulf- Stream doit être due en partie à cette différence de densité. D’un autre côté, à l’autre extrémité de l’Atlantique, cette vitesse doit aussi s’accroître par une cause toute opposée, le courant étant alors entraîné vers les parages de la Mer du Nord et de la Baltique, dont la salure est très faible. Nous avons déjà dit que ces différences de salure proviennent principalement de l’évaporation dans les régions équatoriales et de la précipitation dans les régions polaires.

Nous citerons encore, pour nous résumer, un remarquable passage de Maury :

« L’étude des divers phénomènes de la Mer » révèle à chaque pas de nouvelles merveilles, » et l’on ne tarde pas à voir dans cette masse li- » quide, qui semblait inanimée au premier abord, » un véritable monde, vivant et se mouvant, en » obéissant à des lois déterminées. Plus on avance » et plus l’impression de ce majestueux spectacle » devient saisissante. On comprend que cet or- » dre parfait ne peut être l’effet du hasard, et » qu’une intelligence suprême doit présider à » cette grande harmonie. Aussi une semblable » étude est-elle de celles qui élèvent l’esprit de » l’homme et le rendent meilleur. 11 voit alors » dans le Gulf-Stream, par exemple, autre chose » qu’un immense courant d’eau chaude traver- » sant l’Océan; il y voit une des pièces les plus » merveilleuses de cet admirable mécanisme au » moyen duquel l’air et l’eau sont adaptés l’un » à l’autre et concourent au même but; il y » voit enfin l’un des plus puissants agents météo- » rologiques de notre globe. »

La Mer polaire.

Les récentes découvertes des navigateurs dans l’Océan polaire ont attiré l’attention sur une importante question de géographie : l’existence d’une Mer intérieure, libre de glaces, s’étendant autour du pôle arctique. La tradition des

marins du Nord, les observations nombreuses recueillies par les baleiniers et par les hardis explorateurs de ces régions inconnues, la découverte de la Polynia de Wrangel , Mer sans limites, s’étendant vers le nord au delà des banquises, enfin la position des pôles de froid maximum, confirment l’hypothèse émise par les navigateurs et par quelques savants (34) , qui affirment qu’une vaste étendue d’eaux profondes et sillonnées par des courants existe au delà des glaces accumulées dans l’archipel arctique.

Dans son second voyage d’exploration, le docteur Kane, après avoir hiverné dans le détroit de Smith, à la latitude de 79 degrés, fit au printemps une reconnaissance vers ce pôle, et s’avança en ligne directe jusqu’à 123 milles. A cette hauteur, on retrouva la Mer s’étendant à perte de vue au nord, dans un espace libre dont la surface fut évaluée à plus de 4,000 milles carrés. Des flots verdâtres roulaient aux pieds des explorateurs comme les vagues sur le rivage de l’Océan.

L’observation du flux et du reflux, l’élévation du thermomètre, la présence d’oiseaux et d’animaux marins qui habitent ordinairement leê eaux libres, tout semblait indiquer l’existence d’une Mer profonde et la permanence d’un climat moins rigoureux.

« Jusqu’où, dit le docteur Kane, peut s’étendre » cette Mer? existe-t-elle comme un trait de la » région immédiate, ou comme partie de la vaste » surface inexplorée formant le bassin polaire? » quels peuvent être les arguments en faveur de

» l’une ou de l’antre hypothèse, et comment » expliquer cette Mer libre contre les lois éta r » blies? Ce sont autant de questions que la » science seule pourra essayer de résoudre.

m La mystérieuse fluidité de l’eau au milieu » d’immenses bordures de glace, ne manqua pas » de causer dans nos esprits des émotions de » l’ordre le plus élevé, et il n’était nul parmi » nous qui n’aspiràt à s’aventurer sur cette Mer » dégagée et ouverte h perte de vue. »

La Société géographique de Paris a décerné son grand prix ail docteur Kane, et la mer découverte par lui a reçu son nom.

Cette Mer, suivant Maury, est formée par la présence au pôle des eaux tièdes de la région équatoriale, amenées par le courant sous marin t qui de l’Atlantique se dirige, par le détroit de Davis, vers les hautes latitudes.

« Les observations des navigateurs ont dé- » montré l’existence de ce courant. On a vu de » grandes glaces flottantes portées rapidement )> au nord contre un fort courant de surface. Ces » glaces, très élevées, avaient une dimension » plus considérable encore au-dessous de l’eau,

)j et étaient sans doute entraînées par un puis- i » sant courant inférieur.

» Ce contre -courant, venant du sud, doit être » chaud comparativement aux eaux de ces pa- » rages, et marquer au moins 32° F. (0° c.). Il » doit y avoir, dans la Mer arctique, une limite » où il cesse de courir au nord et revient à la » surface pour courir au sud. A cette limite où

i) les eaux remontent, on peut imaginer un es- » pace où la température est relativement haute, » c’est-à-dire, au moins supérieure à celle du » point de congélation.

» L’existence d’un climat moins froid dans » ces régions inconnues est d’ailleurs indiquée » par les observations de plusieurs explorateurs. » Ainsi, à certaines époques, les oiseaux et les » animaux se dirigent vers le nord, évidemment )> pour chercher un climat plus doux. Leur ins- » tinct ne peut les tromper, et, dans celte di- » rection, la proximité d’une vaste étendue d’eau » peut seule produire un adoucissement de tem- » pérature.

» C’est d’après ces diverses indications que » des instructions furent données au lieutenant » de Haven, commandant une expédition à la re-

j) cherche de sir John Franklin. Il dut chercher » à atteindre la Mer libre par le nord-ouest du » canal de Wellington. Il aperçut dans cette di- » rection un banc de brumes flottantes immo- » bile, un « ciel d’eau » provenant de l’accumu- )) lation d’un vaste amas de vapeurs et indiquant » probablement l’existence d’une Mer intérieure. » Dans ces mêmes régions, le capitaine Penny » trouva plus tard un passage praticable, et fit » voile sur la Mer libre. » '

Ces indications sommaires, ces considérations que le manque d’espace nous oblige à abréger, auront montré l’importance du problème géographique qui nous occupe, et qui se rattache à l’ensemble du système général de circulation océanique décrit par Maury.

L’expédition du docteur Kane en avait avancé la solution ; mais la mort de ce courageux explorateur a interrompu pendant quelques années le cours des recherches qu’il se proposait de continuer. Un de ses fidèles et vaillants compagnons, le docteur Hayes, s’est offert comme chef d’une nouvelle expédition qui, par la même voie, se dirige vers le point déjà atteint , et cherche à constater l’existence de la Mer polaire.

Au moisde mars 1860, une assemblée spéciale, convoquée par la Société américaine de géographie et de statistique , s’est réunie à New-York, pour aviser aux moyens de former cette nouvelle expédition et de lui donner les meilleures chances de réussite. Nous résumerons les éloquents discours qui ont été prononcés devant cette assemblée par les professeurs les plus éclairés et les directeurs des principaux établissements scientifiques des Etats-Unis. Nous traduirons aussi , dans les lettres qui ont été luesensuite, les passages les plus remarquables, exprimant l’opinion d’hommes éminents dans cette importante question.

Leur point de vue élevé et leur bon sens pratique montrent assez combien les progrès de la science sont favorables au développement de l’esprit social et des forces morales.

Nous citerons d’abord, presque en entier, une lettre adressée au secrétaire général de la Société par le professeur A. -O. Bâche, directeur du Bureau hydrographique , l’un des savants les plus distingués de l’Union :

Washington, 2t mars 18G0.

« Cher Monsieur,

» Je regrette extrêmement que les devoirs de » ma charge m’empêchent d’assister à l'assemblée » réunie par la Société américaine de géographie » et de statistique, pour appuyer la proposition » du docteur I.-E. Hayes, relative à une nouvelle » expédition dans les régions arctiques.

» Les brillantes expéditions du docteur Kane j) et ses découvertes ont attaché , au détroit de » Smith, un intérêt tout spécial, qui unit l’attrait » d’aventures romanesques à celui d’un judicieux » et complet examen scientifique.

» De laborieuses et heureuses observations, re- » latives à l’astronomie, au magnétisme, à la » météorologie, aux courants, à l’histoire natu- » relie et à la physique générale, ont marqué , » du sceau de la vraie science, la dernière expé- » dition du docteur Kane. Ces seules observations » lui assuraient une juste renommée, lors même » qu’il n’eût pas eu la gloire de découvrir la mer » polaire. Plus, cette question de l’existence d’une » mer libre a été soumise à l’examen, et plus on » a été conduit à une conclusion affirmative, que o les climats et les témpératures, les vents et les O nuages, les animaux et les plantes indiquaient » d’ailleurs assez.

» Pour couronner les investigations et les dé- » couvertes du docteur Kane, un de ses compa- )> gnons dans la dernière expédition, le docteur » Hayes, se propose de retourner au détroit de

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