‹ Les Phénomènes de la merChapitre 5 sur 9 · XXVIII · texte numérisé non relu

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» Smith, et de poursuivre dans cette direction, » par une route qui lui est déjà connue, aidé par » de nouveaux moyens qu’il a courageusement » étudiés, jusqu’aux bords du grand bassin inté- » rieur où débouche le Gulf-Stream.

» Partant du Groenland, il profitera de la sai- » son la plus propice et de tous les secours que » lui assure le progrès de la science, pour ob- D tenir une solution définitive du grand problème » de la géographie américaine.

» Les différents corps scientifiques de notre » pays se sont unanimement montrés favorables » à cette entreprise, et ont engagé tous leurs » membres à donner leur concours à cette noii- » velle exploration.

» L’abondante moisson faite par le docteur « Kane n’a pas épuisé ce champ de recherches, » fertile encore en matériaux précieux. La cli- » matologie, le magnétisme, les marées et les » courants, l’aurore polaire, la physique géné- » raie, offrent des faits nombreux, dont la seule » observation serait assez importante pour dé- » terminer une telle expédition.

» Que sont les fatigues et les risques, les souf- ) frances physiques que Pon doit affronter, au- >; près de la gloire que l’on peut conquérir? N’é- » changerions-nous pas notre vie paisible pour » la mort même dans ces régions désolées, afin » d’avoir, dans la mémoire des hommes, une » place à côté de Kane?

»• Le docteur Bayes a l’appur de tous les Uomr » mes de science, et toutes nos cités, en proo portion de leur richesse et de leur intelligence,

« l’aideront dans son entreprise. Mais il semble » que New-York, qui a déjà pris une si grande » part aux précédentes expéditions arctiques, » doit encore puissamment contribuer au succès » de celle qui se prépare et sur laquelle la So- » ciélé de géographie, organe du pays tout en- »' lier, appelle la protection divine. »

Du commandant M. F. Uaury .

Washington, Observatoire national, 21 mars.

« Indépendamment do la dérive géné-

» raie des glaces vers le sud, constatée par les » observations du lieutenant de Haven et de di- » vers navigateurs, ce que les baleiniers nomment » la glace du milieu (midle-ice) , dans la baie de » Badin, prouve qu’il y a aussi chaque hiver une » dérive spéciale de glaces descendant ded’Océan » Arctique. La glace du milieu est la dernière n qui cède à la chaleur de l’été, parce que, ve- » nant du nord, elle est plus compacte que les » glaces formées des deux côtés du. littoral dans » la baie de Baffin et le détroit de Davis. Cette » bande de glaces, de 4,000 milles de longueur, » qui, l’hiver, descend ainsi du nord, doit être » séparée d’une masse principale dans l’Océan » Arctique. Il y a donc de l’eau qui la transporte, » et cette eau libre, beaucoup d’autres raisons » nous engagent à le croire, ne doit pas être » éloignée de l’extrémité nord des détroits qui » conduisent de la baie de Baffin à la Mer po- » laire, et par lesquels les glaces descendent.

» Je viens aussi de constater un nou-

» veau fait qui favorise l’idée d’une Mer libre » dans l’Océan Arctique. J’ai déduit ce fait du » rapprochement de près de cent mille observa- » tions barométriques et de plus d’un million » d’observations relatives à la direction des vents » h la Mer. Ces observations montrent qu’en ap- « prochant des zones glaciales, et principalement » de la zone antarctique, la hauteur moyenne » du baromètre diminue progressivement et la » direction moyenne du vent incline de plus en » plus vers le pôle.

» En d’autres termes, il y a une grande raré- » faction de l’air dans les régions polaires, et « nous ne pouvons guère l’expliquer, si ce n’est » par l’hypothèse qu’elle est due à un dégage- » ment de chaleur latente provenant de la conn densation de la vapeur.

» Mais qui peut causer cette formation de va- » peurs dans l’Océan Arctique, presque entière- » ment entouré par les terres, sinon le courant » sous-marin polaire, qui remonte à sa surface D et qui cède à l’atmosphère une partie de son » calorique jusqu’à ce qu’il soit descendu au ni- » veau de la température du courant supérieur? » *

Discours du docteur ffayes.

<( Monsieur le président, mesdames et mes- » sieurs,

» 11 y a un peu plus de quatre ans que le doc- » teur Kane revenait du nord, annonçant la dé-

» couverte d’une Mer polaire ouverte. Les sa- » vants avaient depuis longtemps pensé qu’une » telle Mer existait probablement ; qu’au centre » des terres arctiques une vaste étendue d’eaux » profondes restait libre de toute accumulation » de glaces, au moins durant l’été. La première » confirmation de cette théorie fut donnée par » les Russes, qui, sous Hedenstrom, en 1810-11, » et de nouveau sous Wrangell et Anjou, en » 1820-24, découvrirent une Mer ouverte, qu’ils » nommèrent Polynia, au nord des îles de la » Nouvelle Sibérie.

» Il était réservé à notre compatriote, le doc- » teur Kane, de trouver sur un méridien opposé » des preuves plus concluantes, qui ont toute » l’importance d’une grande découverte.

» ... Je désire vous faire connaître, mieux que » je ne l’ai fait jusqu’ici, les plans et les projets » de l’expédition que je me propose de conduire » au champ d’exploration ouvert par le docteur » Kane, avec l’intention de continuer les recher- » ches qu’il a déjà si admirablement commen- » cées.

»... L’Océan Arctique a -un diamètre moyen » de 2,500 milles anglais et une surface estimée » à 5,000,000 de milles carrés. Les terres qui » entourent ce vaste bassin forment la limite sud » d’un grand banc de glaces, s’étendant comme » un anneau autour de la région polaire, à tra- » vers les divers canaux qui lient l’océan Arcti- » que à l’Atlantique et au Pacifique.

» Dans son premier voyage arctique avec » l’expédition dirigée par le lieutenant de Haven,

» en 1830, le docteur Kane avait recueilli des » observations importantes sur les courants et le » mouvement des glaces dans la baie de Bafïin.

» En rapprochant ensuite les diverses relations » des navigateurs qui avaient tenté de franchir » la barrière de glaces, il fut conduit à conclure » que la véritable route était le détroit de Smith,

» non encore exploré, et qui s’ouvre à l’extré- » mité nord de la baie de Badin.

» ... Les efforts que Kane put tenter dans » cette direction , grâce au généreux patronage » de notre compatriote Grinnell, devaient être » d’abord de simples expériences. Ainsi, il choisit » son port d’hivernage sur la côte est du canal,

» par 78° 37’ de latitude. Cette position était » défavorable. On y était exposé à toute la force i » du courant qui descend du nord par le canal » » récemment découvert de Kennedy. Les glaces,

» entraînées par ce courant, s’opposèrent d’abord » au départ, et, brisées en glaçons par les terres,

» elles rendirent ensuite la navigation vers le » nord extrêmement laborieuse. Mais les mêmes « causes qui obstruent ainsi la côte du Groen- » land doivent rendre libres les côtes de la terre de Grinnell, rive opposée du détroit. En vi- » sitant ce rivage au printemps de 1834, je trou- » vai une bande de glace peu épaisse, s’étendant » le long de la terre jusqu’à la latitude de 80°.

» Cette glace avait été évidemment formée du- » rant un seul hiver, d’où résultait qu’à l’entrée » de l’hiver 1853-54, l’eau était libre dans toute » cette direction. C’est la connaissance de ce » fait qui m’a conduit à croire qu’on peut at-

» teindre une plus haute latitude en suivant le » côté occidental du détroit. Je chercherai donc » à m’assurer un port sur les côtes de la terre do » Grinnell, et j’ai toute confiance qu’un bâtiment » y peut hiverner avec sécurité près^du 80 e pa- » rallèle.

» 11 nous faudra tout le premier été pour ga- » gner cette localité , et nous serons arrêtés par » l’hiver au commencement de septembre. Nous » resterons alors forcément inactifs jusqu’au » commencement de mars. Dès le premier re- » tour de la lumière, une partie de l’expédition » ira déposer, au moyen de traîneaux attelés de » chiens, des dépôts de provisions sur divers » points de la côte. Toute l’expédition se mettra » ensuite en marche pour l’exploration de la Mer » polaire. Une embarcation, montée sur des roues, » sera transportée sur la glace jusqu’à ce que v nous ayons atteint le but de nos recherches. » Là, si une telle fortune nous attend, nous lan- » cerons notre petit bateau sur les eaux incon- » nues, èt, demandant la protection divine, nous » nous dirigerons directement vers le pôle. »

Discours du docteur F. Licier, du collège de Columbia.

« Nous avons tous lu le voyage du docteur » Kane aux régions arctiques. Le récit de son » expédition a la grandeur d’un poëme épique » dont le sujet serait la force d’âme et la persé- » vérance de l’homme luttant avec la nature

» dans le domaine inaccessible où elle règne en )y souveraine , dédaignant les vains efforts de » notre race inquiète.

» L’Institut smithsonien s’occupe de la publi- » cation des observations magnétiques et météo- » rologiques faites durant le cours de cette expé- » dition. Et pendant que, d’un autre côté, notre » cité élève un monument en mémoire de Kane, » un compagnon de ses souffrances et de ses » luttes se présente à nous, offrant son énergie, » sa vie, pour étendre la sphère de nos connais- » sances, ajouter une nouvelle découverte, une » nouvelle conquête aux annales des progrès de » l’humanité, ou un nom de plus à la liste des » martyrs de la science et de la civilisation.

» ... La géographie, depuis Humboldt et Ritter, » est devenue une des sciences caractéristiques » de notre époque. Cette question : y a-t-il ou » non une Mer polaire? est en quelque sorte une » question américaine. Elle semble nous être » posée plus spécialement à nous, Américains du » nord, afin que nous apportions notre offrande » à cet autel commun de la science sur lequel » toute notre race sacrifie. C’est à nous de pé- » nétrer dans le domaine inconnu de ce terrible » dieu du nord qu adoraient nos ancêtres, de le » conquérir avec les armes de la science, et de » le restituer au dieu de la paix et de la vérité.

» Des entreprises comme celles du docteur « Hayes sont utiles au plus haut degré. Il est » utile, en effet, pour tous, de voir des hommes » renoncer volontairement à la commune re- » cherche des biens ordinaires de la vie, et en-

» trer dans la voie difficile du dévouement. Une » si haute décision honore la nation tout en- » tière.

» Que serait ce monde s’il n’était la patrie » des hommes qui sont irrésistiblement conduits » par une impulsion divine dans la sphère de » l’idée pure et de la vérité, et qui n’ont d’abord » en vue aucun résultat matériel immédiat ? Mais » n’avons-nous réellement ici aucun but distinct » à poursuivre? Le magnétisme tellurien est » devenu une des principales questions de notre » siècle ; et quand nous le connaîtrons avec une » certitude basée sur l’observation scientifique, » il nous donnera la solution des problèmes na- » turels les plus importants, et exercera sans » doute une grande influence sur le progrès gé- » néral de notre espèce. Or,' l’avancement de nos » connaissances dans cette partie de la science » n’est-il pas un des principaux objets de l’expé- » dition du docteur Rayes?

»... L’histoire de notre race progressive est » plutôt l’histoire d’idées et de principes d’abord » inaperçus, que celle de faits palpables et re- » tentissants.

» Le génie d’Aristote a influencé toute la pos- » térité, et nous influence encore incomparable- » ment plus que la gloire d’Alexandre, quoique » le conquérant seul porte le nom de Grand.

» Quelle que soit l’importance des questions » politiques qui agitent aujourd’hui l’Europe, la » question de savoir s’il y a une Mer polaire ou- » verte, communiquant avec les deux grands » Océans, est d’une importance plus haute encore

» pour l’humanité, parce qu’elle se lie au progrès » général des sciences. »

L’orateur, s’adressant au docteur Hayes, continue :

« Si vous réussissez dans votre grande et cou w rageuse entreprise, si vous pénétrez dans cette » Mer ouverte à l’homme pour la première fois » depuis le jour de la création, et si vous pou- » vez ensuite faire voile vers le détroit de Beh- » ring, ou descendre par le Spitzberg vers l’Eu- » rope du Nord, vous serez accueilli par d’uni- » verselles acclamations auxquelles viendra se » joindre notre cri de triomphe.

» Si vous êtes arrêté par ces barrières de » glace que nul héroïsme ne peut franchir, nous » ne reverrons pas avec moins de joie cordiale a celui qui aura mérité notre reconnaissance en > » se dévouant noblement au progrès de la » science.

» Et si, comme un soldat tombé en combattant,

» vous devez dormir du dernier sommeil, enve- >» loppé dans le blanc linceul arctique, tous ceux » de nous qui resteront encore un peu de temps » ici-bas, feront tout ce qui sera en leur pouvoir » pour que votre nom reste à jamais dans la » mémoire des hommes, comme celui d’un héros , » qui a glorieusement succombé sur le vr,ai » champ d’honneur.

»... Mais vous reviendrez ici même, accueilli » par la même ardente sympathie qui vous ac- » compagne au départ, nous dire l’histoire de » vos généreux efforts.

Dieu vous conduise et vous protège, vous

» et votre petite troupe de vaillants compa- » gnons! »

A la suite de ces éloquents discours, le comité spécial de la Société de géographie, nommé pour aider le docteur Hayes dans les préparatifs de son expédition, fut autorisé à recevoir des souscriptions qui s’élevèrent bientôt à un total suffisant.

Les recherches que devait poursuivre l’expédition furent ainsi résumées :

1° L’exploration de la Mer polaire découverte par le docteur Kane, la détermination de ses limites, l’observation de tout ce qui s’y rapporte et peut conduire à une solution de cette importante question géographique ;

2° L’hydrographie des côtes nord du Groenland et de la terre de Grinnell ;

3° L’observation des laits relatifs au magnétisme, à la météorologie, à l’histoire naturelle et à la physique générale de la région inexplorée qui s’étend au nord du détroit de Smith.

L’esprit pratique des Anglais et des Américains trouverait dans la seule utilité des questions qui se rattachent à la géographie physique de la Mer, un motif suffisant de favoriser toute entreprise relative aux progrès de cette nouvelle science ; mais le cordial concours des savants et des commerçants dont les offres généreuses ont assuré l’armement de l’expédition du docteur Hayes (3G), montre assez combien l’Amérique s’enthousiasme pour ces vaillantes explorations où l’homme, en lutte avec la nature, doit la dompter par son intelligente énergie, et lui arra-

cher ses secrets. Ce qu’elle nous cache d’ailleurs, même sous ses plus menaçants aspects, c’est presque toujours le bien ; et, soit que les paci-' fiques conquérants du globe traversent les déserts brûlants de l’Afrique, soit qu’ils franchissent les barrières glacées du pôle, c’est vers un nouveau foyer de vie, vers une nouvelle révélation de lois bienfaisantes, vers un nouveau groupe de la famille humaine qu’ils se dirigent.

Le contact d’une race civilisée avec une nature vierge, magnifique dans sa grandeur sauvage , a fait naître en Amérique un esprit d’héroïsme aventureux dont l’humanité peut, à bon droit, se glorifier. Fatigués de nos longues luttes, nous cherchons le repos dans la nature, tandis qu’une race plus jeune y cherche le mouvement, l’activité, la vie. En même temps que nos vieilles races combattent pour se délivrer du passé et fonder la paix future sur l’inébronlable base du droit, la jeune Amérique , honorant le travail sous toutes les formes, n’a plus qu’un pas à faire pour marcher en pleine lumière vers l’avenir de concorde que les victoires de la science et de l’industrie préparent aussi bien que les victoires de la liberté.

Ce pas décisif c’est l’abolition de l’esclavage. Nous savons combien la pensée de cette inique servitude repousse les sympathies qui se tourneraient si volontiers vers la démocratie américaine. Mais quelle que soit l’issue de la crise actuelle, de la lutte sanglante dont nous sommes les témoins, et en admettant même que les Etats du sud parviennent à faire prévaloir, par la force

des armes , les tristes doctrines que l’Amérique du nord condamne et que flétrit en Europe le sentiment universel , nous mettrons encore ici tout notre espoir dans la science. En voyant par combien d’ingénieuses créations elle délivre chaque jour le travailleur manuel de ses labeurs les plus rudes, nous pensons qu’un avenir prochain doit substituer au travail de l’esclave le travail plus rapide et plus économique de la machine.

'• Et si cet espoir se réalise, nous pensons aussi que l’esprit libéral qui préside, dans tous les Etats de l’Union, à l’éducation populaire, assurera l’émancipation intellectuelle de l’esclave après avoir préparé son affranchissement. D’éminents esprits, de nobles cœurs, Channing, Th. Parker, Emerson, madame H. Stovve, n’auront pas vainement invoqué la fraternité humaine; et quand l’apôtre, le moraliste, le philosophe, la femme, s’unissent ainsi pour proclamer la justice et la miséricorde, nous sentons notre espoir grandir, et nous pressentons le jour où l’Amérique, délivrée de l’esclavage, aidera l’Europe à fonder le règne évangélique qui, de la chrétienté, doit s’étendre à l’humanité tout entière.

Un tel règne ne peut s’établir au milieu des inimitiés et des défiances suscitées par la guerre, que nous regardons cependant encore comme la principale source des vertus viriles. Mais l’énergie de l’homme se dirigera alors vers d’autres luttes, et demandera la gloire à de nouvelles conquêtes. Tant de vastes déserts, tant de régions insalubres, tant de parties du globe encore inexplorées ouvrent h l’humanité future un champ immense

de fécondes victoires. Les triomphateurs, bénis par tous, rapporteront pour trophées des gerbes de rameaux et d’épis, de nouvelles richesses pour l’industrie et pour la science, de nouveaux liens d’alliance entre les nations, de nouvelles espérances. L’esprit de sacrifice, la plus noble, la plus divine vertu de l’homme, consacrera ces glorieux et utiles travaux. La paix aura ses héros comme la guerre, et inspirera les mêmes généreux dévouements.

Les annales de la chevalerie nous offrent peu de traits aussi louchants que celui dont nous empruntons le récit à une relation anglaise des dernières expéditions arctiques : (37)

« .... Lorsque le capitaine Franklin reçut l’or- » dre de quitter l’Angleterre,, sa jeune femme, v atteinte d’une maladie mortelle , touchait à ses » derniers moments. Témoin du combat que se » livraient l’affection et le devoir dans le cœur » de son époux, mistress Franklin le pressa hé- » roïquement, au nom de son propre repos , de » partir au jour fixé. Elle sentait que ses heures » étaient comptées et que tous les soins lui. » étaient désormais inutiles. Le brave marin; obéit » à ce dernier vœu, et sa femme mourut le len- » demain du jour qu’il l’eut quittée. Elle lui avait » remis, comme don suprême, au moment de leur » séparation , un drapeau de soie, en lui faisant » promettre qu’il le déploierait aussitôt qu’il au- » rait atteint la Mer polaire. Ce fut sur le rivagen de l’île Garry que ce désir touchant fut accom^ » pli. Une tente avait été dressée pour le capi- >y taine Franklin, par les gens de sa troupe; il y-

» arbora le pavillon de soie et vit la brise en » agiter les couleurs. Contenant à peine son émo- » tion, il lui fallut cependant la cacher à ses com- » pagnons et les laisser s’épancher dans une joie » bruyante. Il lui fallait répondre avec une sé- » rénité feinte et avec une expansive cordialité » aux félicitations chaleureuses qu’on lui adresd sait, en le voyant déployer le drapeau de l’An- D' gleterre à cette extrémité du globe. »

Nous citerons encore l’épisode suivant, extrait du récit de Kane, relatif à la découverte de la Mer polaire : (38)

« Le 24 juin, Morton atteignit le cap Conslitu- » tion, qu’il essaya en vain de tourner, car la » Mer en battait la base. Faisant de son mieux » pour gravir les rochers, il n’arriva qu’à quel- » ques centaines de pieds. Là, il fixa à son bâton » le drapeau del 'Antarctic, une petite relique bien » chère qui m’avait suivi dans mes deux voyages » polaires. Ce drapeau avait accompagné le com- » modore Wilkes dans ses découvertes le long » des côtes d’un continent antarctique. C’était » maintenant son étrange fortune de flotter sur » la terre la plus nord non-seulement de l’Amé- » rique, mais de notre globe; près de lui étaient » nos emblèmes maçonniques de l’équerre et du » compas. Morton les laissa flotter une heure et » demie au haut du noir rocher qui couvrait de » son ombre les eaux blanchissantes que la Mèr t )> libre de glaces, faisait écumer à ses pieds. »

Ce qui fait surtout la grandeur de ces héros de la science, c’est que leurs courageux efforts, leurs travaux, ne sont pas consacrés seulement à la

gloire de leur patrie, mais qu’ils se dévouent aussi pour la patrie universelle, et que chacune de leurs conquêtes et de leurs découvertes agrandit notre domaine terrestre ou étend le cercle de nos connaissances.

Un cœur vaillant peut suffire au guerrier; ces intrépides explorateurs doivent encore y joindre un esprit capable de poursuivre, au milieu de tant de fatigues et de périls, la solution des plus hautes questions scientifiques. Rien ne nous paraît plus digne de respect que ces âmes d’élite gardant , au milieu des terribles aspects et des prodigieux bouleversements de la nature, la sérénité, le calme, la fermeté d’où dépendent à la fois la sûreté de compagnons dévoués et l’exactitude d’observations minutieuses. Aucun récit n’est plus touchant que le simple journal des navigateurs enfermés dans les glaçes pendant les ténébreux hivers du pôle. Au milieu des formidables tempêtes qui bouleversent tout autour d’eux, leur inébranlable fermeté, leur religieuse confiance, nous offrent le plus noble exemple de la domination et de la puissance des forces morales. Nul temple n’est peut-être plus grand devant Dieu que les chétives huttes de neige ensevelies dans la nuit arctique, où des hommes, élevés déjà par la science et le dévouement aux plus hautes sphères de la charité , persévèrent dans leur œuvre en se rappelant chaque jour les enseignements de l’Evangile, les bénédictions du Christ, la consolante promesse de l’unité du genre humain par le constant progrès de l’esprit fraternel.

Et l’éducation des siècles a si fortement incliné l’homme vers ce noble emploi de son existence, que la plupart des capitaines qui ont pénétré dans les Mers polaires, ont demandé à y revenir ; laissant les chères affections du foyer, toutes les satisfactions d’une vie heureuse et paisible, pour les satisfactions plus hautes que donne le généreux sentiment d’une mission utile à tous.

Sans doute, dans l’état actuel des régions arctiques, les découvertes des explorateurs du pôle ne peuvent conduire à la détermination d’aucune * nouvelle direction nautique; les obstacles de toute nature qui s’opposent à la navigation la rendront toujours impossible dans ces dangereux parages. Mais s’ils apparaissent ainsi menaçants et impraticables au navigateur, ils offrent au savant qui y pénètre des spectacles d’une rare beauté : les splendeurs de l’aurore boréale, la douce clarté des périodes crépusculaires qui suivent et précèdent l’hiver, l’étrange et radieux aspect des montagnes de glace et les magnifiques phénomènes du mirage pendant l’été, la transparence extraordinaire de l’atmosphère, le cours inaccoutumé des astres, tout concourt à frapper l’esprit d’étonnement et d’admiration, et lui présente en même temps une source inépuisable d’intéressantes observations. Nulle part le savant ne doit être plus naturellement conduit vers l’ordre d’idées qui peut surtout encourager ses travaux, et que Maury a résumé dans les lignes suivantes :

« Les faits de tous genres par lesquels la na- » ture accuse ses manifestations sont comme les

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