XIV II
» lettres, les syllabes et les mots de son langage » mystérieux. On ne saurait les épeler avec trop » d’ardeur et les réunir avec trop de soin , car » c’est ainsi qu’on arrive à lire le livre de la di- » vine Sagesse. »
TLea profondeurs de FOcéaii.
« Si nous plongeons nos regards dans le liquide » cristal de l’Océan Indien, nous y voyons réali- » sées les plus merveilleuses apparitions des a contes féeriques de notre enfance : des buis- » sons fantastiques portent des fleurs vivantes ;
» des massifs de méandrines et d’astréas con- » trastent avec les explanarias touffus qui s’épa- » nouissent en forme de coupes, avec les ma- » drépores à la structure élégante, aux ramid ficalions variées. Partout brillent les plus a vives couleurs ; les verts glauques alternent « avec le brun et le jaune; de riches teintes » pourprées passent du rouge vif au bleu le plus » foncé. Des nullipores roses, jaunes ou nuan- » cées comme la pêche, couvrent les plantes » flétries et sont elles-mêmes enveloppées du » tissu noir des rétipores, qui ressemblent aux » plus délicates découpures d’ivoire. A côté se » balancent les éventails jaunes et lilas des gor-j » gones, travaillés comme des bijoux de filigrane. 1 » Le sable du sol est jonché de milliers de » hérissons et d’étoiles de mer, aux formes bi-
» zarres, aux couleurs variées. Les flustres, les » escares s'attachent aux branches de corail » comme des mousses et des lichens, et les pa- » telles striées de jaune et de pourpre s’y fixent » comme de grandes cochenilles. Semblables à » de gigantesques fleurs de cactus, brillantes des » plus ardentes couleurs, les anémones marines » ornent les anfractuosités des rochers de leurs » couronnes de tentacules, ou s’étendent au fond » comme un parterre de renoncules variées.
» Autour des buissons de corail jouent les coli- » bris de l’Océan, petits poissons étincelants, » tantôt d’un éclat métallique rouge ou bleu, » tantôt d’un vert doré ou du plus éblouissant » reflet d’argent.
» Légères comme les esprits de l’abîme, flot- » tent les clochettes blanches ou bleuâtres des » méduses, à travers ce monde enchanté. Ici se » poursuivent l’isabelle violette et vert d’or et la » coquette jaune de feu, noire et striée de ver- » rnillon; là serpentent, à travers les massifs, les » bandes marines comme de longs rubans d’ar- » gent aux rellets roses et azurés, la némerte r » la sépia, resplendissante des couleurs de l’arc- » en-ciel, qui tour à tour s’entrecroisent, brillent » ou s’effacent.
» Et toute cette vie merveilleuse nous apparaît » au milieu des plus rapides alternatives de lu- » mière et d’ombre, qu’amènent chaque souffle, » chaque ondulation qui rident la surface de » l’Océan. Lorsque le jour décline et que les » ombres do la nuit descendent dans les profon- » dours, ce jardin radieux s’illumine de SDlcn-
» (leurs nouvelles. Des méduses et des crustacés » microscopiques, semblables à des lucioles, font » étinceler les ténèbres. La pennatule, qui, le » jour, est d’un rouge de cinabre, flotte dans » une lumière phosphorescente. Chaque coin » rayonne. Tout ce qui, brun et terne, dispa- » raissait peut-être pendant le jour au milieu du » rayonnement universel des couleurs, brille » maintenant de la plus charmante lumière verte, » jaune ou rouge, et, pour compléter les mer- » veilles de cette nuit enchantée, le large disque » d’argent de la lune de Mer (39) s’avance dou- » cernent à travers le tourbillon des petites o étoiles.
» La végétation la plus luxuriante des contrées i) tropicales ne peut développer une plus grande » richesse de formes, et elle reste bien en arrière » des jardins magnifiques de l’Océan, compo- » sés presque entièrement d’animaux, pour la » variété et l’éclat des couleurs. Cette faune » marine n’est pas moins remarquable par -son » développement extraordinaire que l’abondante » végétation du lit de la Mer dans les zones lem- » pérées. Tout ce qui est beau, merveilleux ou » extraordinaire dans les grandes classes des » poissons et des échinoderroes, des méduses, » des polypes et des mollusques à coquilles, pul- » Iule dans les eaux tièdes et limpides de l’Océan )> tropical, y repose sur les sables blancs ou y » couvre les roches abruptes, et, lorsque la place i) est déjà prise, se fixe en parasite, ou nage à la » surface et dans les profondeurs au milieu d’une » végétation relativement rare. Il est d’ailleurs
» remarquable que la loi d’après laquelle le règne » animal, qui se plie plus facilement aux circon- » stances extérieures, a un développement plus » étendu que le règne végétal, s’applique à Î’O- » céan aussi bien qu’à la terre. Ainsi, les Mers » polaires abondent en baleines, phoques, pois- » sons, en oiseaux aquatiques, et sont peuplées » d’une multitude innombrable d’animaux infé- » rieurs, lorsque depuis longtemps toute trace de » végétation a disparu au milieu des glaces. Cette » même loi s’observe également si on considère » la direction verticale de l’Océan ; car, à me- » sure qu’on descend dans ses profondeurs, la » vie végétale disparaît beaucoup plus rapide- » ment que la vie animale, et même, dans les » abîmes où ne pénètre plus aucun rayon de lu- » mière, la sonde découvre encore des infusoires » vivants. *. »
Cette brillante description du savant professeur allemand Schleiden (40) fait bien comprendre la pensée de Maury : « Un marin placé au milieu de l’Océan éprouve, en contemplant sa surface, des sentiments analogues à ceux de l’astronome lorsqu’il observe les astres et interroge la nuit et les profondeurs des deux. » Le télescope a pénétré dans les mystérieux abîmes du firmament; mais les profondeurs de la Mer n’avaient pu être sondées avec exactitude, jusqu’à la découverte de l’ingénieux appareil du à un jeune et intelligent officier de la marine des Etats-Unis, M. Brooke, attaché à l’observatoire
* Traduit par M. F. Zurcher.
de Washington. Cet appareil se compose d’une ligne de sonde fixée h une tige cylindrique mobile, qui retient les spécimens du fond au moyen d’une couche de suif. Cette tige traverse verticalement un boulet de canon qui s’en détache 'par un système de déclic aussitôt qu’il touche le fond. Elle peut alors être retirée facilement, même aux plus grandes profondeurs. De nombreux sondages, exécutés d’abord par les officiers delà marine américaine dans l’océan Atlantique, ont fait reconnaître que le bassin de cette Mer est une grande vallée qui sépare l’ancien monde du nouveau. Sa plus grande profondeur se trouve entre les Bermudes et le grand nanc de Terre-Neuve. Les cartes sous-marines que les sondages permettent de construire sont des cartes orographiques.
Quoique l’orographie du bassin de l’Atlantique s’arrête, faute de données suffisantes, au parallèle de 10° sud, on a pu déjà constater, par les résultats obtenus, toute l’importance de cet ordre de recherches. Ainsi, les principales vues de nos savants géographes sur l’organisation physique du globe, sont uniquement basées sur la distribution des plateaux et des chaînes de montagnes à la surface des continents. Il est évidemment nécessaire de compléter ces données par une connaissance plus exacte de la configuration sousmarine du globe.
La théorie des courants, suivant la juste remarque d’Arago, fera des progrès d’autant plus rapides, qu’on connaîtra mieux les courants si yariés engendrés à toutes les profondeurs par les
différences de salure et de température, courants qui sont infléchis ou réfléchis non-seulement par les côtes des continents et des îles, mais encore par les chaînes sous-marines. L’étude de ces courants est d’ailleurs facilitée par celle des imperceptibles coquilles qui forment le fond de la Mer, et dont le transport, d’une région à l’autre, permet de suivre dans leur circuit les eaux de l’Océan.
G’est en sondant le plateau remarquable qui s’étend du cap Raze, à Terre-Neuve, au cap Clear, en Irlande, que l’appareil de Brooke a recueilli les premiers échantillons des coquilles calcaires qui couvrent ce plateau, mêlées à un petit nombre de coquilles siliceuses. Ces coquilles microscopiques, si délicates et si fragiles, étaient pour la plupart dans un état parfait de conservation, indiquant l’état de repos de la masse liquide à ces profondeurs. Elles vivaient probablement à la surface, à portée des influences vivifiantes de la lumière et de la chaleur, et c’est après leur mort qu’elles sont tombées dans les profondeurs où elles s’entassent en couches épaisses, qui sont peut-être les futurs continents d’une nouvelle race. Des sondages récents faits dans l’Océan Pacifique, ont aussi ramené d’une profondeur de 6,600 mètres des débris d’infusoires, dans lesquels on a remarqué l’absence presque complète de coquilles calcaires, tandis que les coquilles siliceuses étaient très-abondantes. Ces^curieux débris, recueillis sur un point situé entre les îles Philippines et les îles Mariannes, ont été analysé^ avec le plus grand soin, au moyen du micros-
cope, par le savant M. Ehrenberg, qui a présenté le résultat de ses recherches à l’Académie des sciences de Berlin (41). Entre la Californie et les lies Sandwich, des sondages semblables, exécutés à la profondeur de 5,200 mètres, ont donné de nombreux échantillons, analysés par le même professeur, qui y a découvert cent trente-cinq formes microscopiques différentes, parmi lesquelles vingt-deux formes nouvelles. La nature toute différente des échantillons provenant des profondeurs de l’Atlantique nord et de la Mer de Corail, montre que, suivant les régions, les diverses espèces d’animalcules de l’Océan travaillent à extraire des eaux où il vivent l’excès d’élément calcaire ou l’excès d’élément siliceux. Mais il n’est pas certain que les coquilles rapportées du fond des Mers proviennent de la région située au-dessus du point où la sonde les a trouvées. Les animaux qu’elles renfermaient peuvent avoir vécu dans des parages lointains , d’où les courants ont transporté leurs restes à des distances considérables. C’est ainsi que l’étude des légions infinies d’animalcules microscopiques qui fourmillent dans les couches supérieures de l’Océan, peut nous donner les plus sûres indications sur la direction des courants.
L’état parfait de conservation des coquilles ramenées à la surface par la sonde de Brooke, nous prouve que le fond de l’Océan est dans un état de repos remarquable. Ces coquilles délicates, dit Maury , ont la pureté de la neige qui vient de tomber. Entraînées depuis le commencement des siècles dans les abîmes de la Mer, elles en cou-
vrent le lit d’une blanche couche de débris T comme la neige couvre le sommet des montagnes.
Nous avons déjà parlé du vaste plateau sousmarin qui s’étend de l’ile de Terre-Neuve jusqu’en Irlande. C'est sur ce - plateau que fut posé le câble du premier télégraphe transatlantique. L’insuccès de ce magnifique essai , attribué d’abord à la trop grande longueur du fil traversé par l’électricité, paraît provenir aussi de la détérioration de l’enveloppe isolante, et des courants galvaniques produits par le rapprochement de l’armature en fer et des fils en cuivre du cable. Maury, s’appuyant sur les observations qui prouvent l’état de repos des couches inférieures de l’Océan, propose de supprimer l’armature, et de n’employer que des câbles légers, isolés par de la gutta -percha, et protégés par de simples enveloppes en soie, chanvre ou coton. Le télégraphe sous -marin posé en 1855 dans la Mer Noire, entre Varna et Balaclava, n’a pas cessé de fonctionner avec exactitude et régularité, au milieu des fréquentes tempêtes de l’hiver. Le conducteur de ce télégraphe était recouvert simplement d’une couche de gutta-percha, sans aucune autre enveloppe préservatrice. Les câbles lourds et les armatures en métal ne sont probablement nécessaires qu’aux approches des côtes, où l’action des vagues et des courants peut endommager les conducteurs. En pleine Mer, ces conducteurs, au lieu d’avoir la grosseur du bras comme les câbles employés jusqu’ici, pourraient n’être pas plus gros que le doigt, et diminuer ainsi
beaucoup les difficultés de transport et de pose que le poids considérable des anciens câbles multiplie.
De nouvelles compagnies se sont formées sous les auspices des gouvernements de la France, de l’Angleterre et du Danemark, pour reprendre la grande œuvre du télégraphe transatlantique.
Deux lignes principales sont proposées; toutes deux fractionnent le câble. La première do ces lignes doit unir la France aux Etats-Unis en passant par le cap Finistère, l’une des Açores* et Terre-Neuve. La seconde irait du Danemark au Labrador, en passant par l’Ecosse, l’Islande et le Groenland. La Russie s’occupe activement du trajet qui unirait aussi les deux mondes par les îles du Japon , les Kouriles et les Aléoutiennes. Cette ligne arriverait à Sitka, station commerciale russe de l’Amérique occidentale; elle passerait au travers de la Sibérie et suivrait la frontière de Chine le long du fleuve Amour.
Dans la Méditerranée, le réseau télégraphique scus-marin s’établit avec rapidité ; il unira bientôt, par de nouveaux liens, les rivages de cette Mer fameuse, qui fut le berceau de l’humanité, et qui n’a pas cessé d’être le centre du progrès intellectuel et moral, par lequel les nations de l’Europe occidentale deviennent chaque jour plus dignes de la mission civilisatrice qui leur est confiée.
« Le profond sillon, dit Maury, tracé dans l’écorce terrestre et couvert par les eaux bleues de l’Océan, doit rester à jamais, loin du regard, magnifique et ignoré. »
>P«sfc-
Mais, plus près de nous, aux abords des côtes, le monde sous-marin, entrevu au fond des eaux transparentes ou découvert à la marée basse, nous dévoile ses mystères, et nous permet de multiplier les observations qui doivent en même temps favoriser le progrès des sciences naturelles, et aider à l’établissement des viviers ou réservoirs destinés à la pisciculture marine. Les ressources que présente le littoral de l’Océan et de la Méditerranée, sous le rapport de cette nouvelle industrie, la placent, dès aujourd’hui, au premier rang parmi celles qui ont pour but la production des espèces comestibles. Des expériences récentes ont d’ailleurs donné la certitude du succès le plus prochain. Ainsi, dans la rivière d’Au- * ray , trois cent vingt bateaux, montés par douze cents personnes, sont aujourd’hui employés à la récolte des huîtres, . et on calcule que la production atteindra le nombre de 20 millions. Le Phare de la Loire , en annonçant l’ouverture de la pêche, qui concordait avec la réunion du Comice agricole et de la Société d’agriculture de l’arrondissement , disait : « Le pays conservera un bon souvenir de cette fête, dans laquelle la culture de r la Mer a été inaugurée pour la première fois. »■
Ces importants résultats ont attiré l’attention des gouvernements qui, par leur bienveillante intervention, concourent à la réussite d’une œuvre si éminemment utile, et digne de l’époque où nous vivons, «qui est, par excellence, a dit un illustre naturaliste (42), celle des grandes appli- # cations des sciences au bien-être des peuples. »
(Surface de la Mer*
Les mouvements généraux de translation à la surface de la Mer, révélés par les indications du thermomètre, ne constituent pas des courants proprement dits, et les observations habituelles des navigateurs ne suffisent pas toujours pour en constater l’existence et en déterminer la direction. Il faut chercher leur cause dans les variations de densité dues à l’effet de la chaleur sur l’eau de Mer : « De là, dit Maury, entre les pô- » les et l’équateur, ce déplacement continuel et » réciproque que rien n’interrpmpt. C’est une » immense marée, dont le jeu incessant n’est » pas plus troublé par l’action des courants par- » tiels, que la direction du Mississipi, parexem- » pie, n’est influencée par les remous que nous » voyons se produire dans le sillage des bateaux » à vapeur qui le parcourent. »
Ainsi, dans l’Atlantique sud et dans l’Océan Indien, la masse d’eau froide qui s’écoule des régions antarctiques vers le nord, refoule l’eau chaude des régions tropicales, tandis que dans l’Altlantique nord et le Pacifique nord, un plié- , nomène inverse se produit : c’est l’eau chaude qui refoule et sépare le courant d’eau froide. II * est probable que cette différence d’action est due à la différence des volumes d’eau mis en mou-
vernent. Et comme d’ailleurs l’eau de Mer, à une température élevée, se mélange difficilement, ainsi que nous l’avons déjà vu, avec l’eau de Mer plus froide, des courants se forment et produisent une circulation établie à la surface, entre les zones polaires et la zone torride. On a remarqué que quelques-uns de ces courants, provenant de la même source, mais suivant des directions opposées, entraînaient des espèces toutes • différentes de foraminifères , observation qui donne un nouvel intérêt à l’étude de ces animalcules, et qui doit nous aider à découvrir tout ce que nous ignorons encore sur le système général de la circulation océanique. On a aussi constaté, comme on l’avait déjà vu dans les parages du Gulf-Stream, que les deux principales espèces de baleines avaient leur domaine tracé dans l’Océan par la différence des températures. La baleine franche recherche l’eau froide et le cachalot l’eau chaude. Cette nouvelle observation peut fournir encore d’importantes indications pour l’étude des courants.
C’est au milieu du Pacifique et de la Mer des Indes, à la surface de l’immense étendue d’eaux tièdes où l’Océan nous montre sa prodigieuse fécondité, que des légions infinies d’organismes naissants et d’animalcules produisent dans la Mer ces teintes variées, ces taches colorées qui couvrent souvent des espaces que le regard peut à peine embrasser, et que les navigateurs ont parfois pris pour des écueils.
Le capitaine Klingman, du clipper américain Shooting-Sta r, a décrit une.de ces taches dans
la lettre suivante, adressée au commandant Maury :
«27 juillet 1834. — A 7 heures 45 minutes » du soir, mon attention fut attirée par la couleur » de la Mer, qui devenait rapidement de plus en » plus blanche. Nous étions dans des parages très » fréquentés (8° 46' S, et 103° 10' E.), et, ne me » rendant pas compte de ce que je voyais,
» je mis en panne pour sonder, sans trouver » fond à MO mètres. Je remis donc en route. La * v température de l’eau était de 25° 8 centigrades,
» comme à 8 heures du matin. Nous remplîmes » de cette eau une baille d’environ 270 litres, et » reconnûmes qu’elle était pleine de petits corps » lumineux qui, lorsqu’on agitait l’eau, offraient » l’aspect de vers et d’insectes en mouvement ;
» quelques-uns d’entre eux semblaient avoir a 0 m. 15 de long. Nous pûmes en prendre avec » la main, et ils conservaient alors leur éclat a jusqu’à quelques pieds d’une lampe ; mais si » on les en approchait davantage, ils devenaient » invisibles ; à la loupe leur apparence était celle » d’une substance gélatineuse et incolore. Un » des échantillons que nous saisîmes ainsi avait » environ O m. 03 de long, et se voyait à l’œil » nu ; sa grosseur était celle d’un cheveu assez » fort, avec une sorte de tête à chaque extrémité.
» La surface de la Mer ainsi couverte pouvait » avoir environ 23 milles du nord au sud ;
» j’ignore sa dimension de l’est à l’ouest. Au » milieu se trouvait une bande irrégulière de » couleur foncée et d’environ un demi-mille de » large.
» J’ai déjà observé ce phénomène de colora- » tion blanche dans plusieurs Mers du globe, » mais jamais je ne l’avais vu aussi complet, soit » pour la teinte, soit pour l’étendue. Bien que » le navire filât neuf milles à l’heure, il glissait » dans l’eau sans y produire aucun bruit. L’Océan » semblait une plaine couverte de neige, et son » éclat phosphorescent était tel que le ciel, mai- » gré sa pureté, laissait à peine voir les étoiles » de première grandeur. L’horizon était noir » jusqu’à une hauteur d’environ 40°, absolument » comme s’il se fût préparé quelque mauvais » temps, et la voie lactée du firmament semblait » effacée par la blancheur de celle que nous tra- » versions. C’était un effet aussi grandiose qu’ef- » frayant; on eût dit que la nature préparait une » de ces conflagrations dernières qui doivent, » dit-on, annihiler un jour notre monde maté- » riel.
» Après être sortis de cette région, nous re- » marquâmes que le ciel était notablement iltu- » miné jusqu’à 4 ou 5° au-dessus de l’horizon, » comme il eût pu l’être par une faible aurore » boréale ; puis tout rentra dans le cours normal ; » et le reste de la nuit fut très beau. » "
, Autour des îles Maldives, la Mer est noire ; elle est blanche dans le golfe de Guinée. Entre la Chine et le Japon elle est jaunâtre-, rouge près 'de la Californie, et verdâtre dans les Canaries et les Açores. Ces diverses nuances proviennent des substances colorantes que les eaux tiennent en dissolution, ainsi que des animalcules et des végétaux microscopiques qui s’accumulent à
leur surface. M. Ehrenberg s’est assuré que la couleur de la Mer Rouge est due à la présence d’une espèce d’algue imperceptible, intermédiaire entre l’animal et le végétal. Mais il est probable que la même cause qui donne un teinte rougeâtre aux eaux-mères des salines, agit aussi pour colorer cette Mer, où l’évaporation est constante.
En observant les animalcules lumineux qui contribuent particulièrement à la phosphorescence de la Mer, Ehrenberg a découvert des organes fulgurants qui ressemblent à l’organe électrique des gymnotes et des torpilles (43). On a aussi constaté que les poissons marins ont le corps enduit d’une matière grasse phosphorique, qui couvre souvent la surface de la Mer sur le passage des grands bancs de harengs, et qui devient lumineuse sous l’influence du mouvement, du sel et de l’électricité. Les fibrilles et les membranes imperceptibles qui proviennent de la décomposition des mollusques, répandus en quantité innombrable dans les mers équatoriales, sont phosphorescents, et ajoutent à la beauté d’un spectacle dont la splendeur est incomparable. Sous les tropiques, la belle lumière qui se dégage de la Mer en traînées éblouissantes suit les ondulations des vagues. Les vaisseaux qui voguent sur ces eaux imprégnées de chaleur et de vie paraissent enveloppés de flammes. La trace lumineuse qui marque leur sillage est d’autant plus brillante que l’atmosphère est plus chargée d’électricité. C’est dans la profonde .obscurité des nuits orageuses que ce magnifique
phénomène atteint son plus. haut degré de splendeur. Le mouvement des flots écumeux est alors marqué par des sillons étincelants dont l’éclair illumine les ténèbres autour du navire. Dans certaines contrées, les flammes qui sortent des récifs battus par les vagues pendant ces nuits d’orage, ressemblent à de grandes gerbes de feu qui répandent au loin une vive clarté.
Des expériences galvaniques faites par M. de Humboldt, ont prouvé que la phosphorescence chez des animaux vivants dépend de l’irritation nerveuse. On peut donc penser que cet état lumineux est du à certaines causes d’excitation organique ou aux influences électriques qui varient suivant les saisons et l’état de l’atmosphère. Le môme savant observateur admet comme très probable que c’est un même phénomène qui se manifeste à la fois dans les infusoires lumineux, dans l’éclat de la foudre et dans la lumière polaire, résultat d’une forte tension magnétique du globe annoncée par l’aiguille aimantée.
On a remarqué d’ailleurs que la phosphorescence de la Mer est souvent très forte dans les régions boréales, même pendant l’hiver le plus rigoureux.
Dans sa Géographie physique de la Mer , dont la neuvième édition vient de paraître, le commandant Maury cite fréquemment le nom d’un de ses plus dévoues collaborateurs, le lieutenant Jansen, de la marine hollandaise. Il insiste avec une reconnaissance affectueuse sur l’importance des études et des remarques dont ce savant officier a enrichi une traduction de son livre, et xxvin. 10
sur la beauté des descriptions qui lui ont été inspirées par les souvenirs d’un long séjour aux Indes Orientales. Cette page de Maury nous a surtout touché comme la manifestation d’une amitié trop rare, et à laquelle cependant nous semble lié le progrès de la science dans l’avenir.
Nous ne pouvons donner ici qu’un très rapide aperçu des études du lieutenant Jansen, dont nous avons traduit quelques pages dans lesquelles les notions exactes, les utiles indications déduites de l’observation scientifique s’unissent au sentiment le plus poétique et le plus élevé des harmonies que révèle l’étude de la nature :
«... Entre les mois de mai et de novembre,
» durant la mousson d’Afrique, les navires hol- ^ » landais qui ont battu la Mer sous les calmes » du Cancer parviennent enfin à gagner les alizés » du nord-est, et à diriger leur route vers les » îles du Cap-Vert. Il leur semble alors passer » dans un autre monde. Le ciel sombre et chan- » géant, les alternatives de froid et de chaleur,
» sont tout d’un coup remplacés par une tempe - » rature régulière et par un invariable beau » temps. Chacun se réjouit de la constante séré- » » nilé du ciel, que traversent ces légers nuages » des alizés qui rendent magnifiques les couchers » du soleil. Les nombreux mollusques de forme » et de couleur variées, qui jouent dans la lu- » mière, à la surface des eaux bleues, font rcs- » sembler la Mer à un parterre de fleurs. Le » mouvement régulier des vagues couronnées » d’écume argentée, à travers lesquelles passent j> les poissons volants, les dauphins aux couleurs
» brillantes, les bandes de thons plongeurs, tout » bannit la monotonie de la Mer, et éveille l’a- » mour de la vie dans l’esprit du jeune marin, • » en inclinant son cœur vers la bonté.
» Si toutes les émolions qui remplissent le » cœur du na vigateur devant les beautés de l’uni- » vers pouvaient être inscrites sur les livres de » bord, combien plus rapidement nous avance- » rions dans la connaissance des lois de la na- » ture ! Ce qui frappe d’abord celui qui s’aven- » ture sur l’Océan, c’est l’immensité de la scène » qui l’entoure, son immutabilité et le sentiment » des abîmes. Le plus magnifique navire est » perdu sur cette surface sans limites, qui nous » fait connaître tout notre néant; les plus grands » vaisseaux sont les jouets des vagues, et la » carène semble à chaque moment mettre notre » existence en péril. Mais lorsque le regard de » l’esprit a sondé l’espace et les profondeurs de » l’Océan, il s’élève à une conception de l’in- » üni et de la Toute Puissance, à une idée » de sa propre grandeur qui éloigne toute » crainte du danger. Les distances des corps » célestes sont exactement mesurées; éclairé » par l’astronomie et par -la science nautique,
» dont les cartes de Maury sont une pnrtie si » importante, le navigateur trace sa route sur » l’Océan avec sécurité, comme il pourrait le » faire s’il n’avait à traverser qu’une plaine « imqiense..
»... Dans la Mer de Java, durant le mois de » février, la mousson d'ouest souffle presque » continuellement avec force; en mars, elle
» souffle irrégulièrement et par violentes rafales ; » mais en avril, ces rafales deviennent moins » fréquentes et moins fortes. Le changement de » mousson commence ; des coups de vent sou- » dains viennent de l’est : ils sont souvent suivis » de calmes. Les nuages qui se croisent dans le » ciel clair indiquent la lutte des courants oppo- » sés qui se rencontrent dans les hautes régions » de l'atmosphère-
« L’électricité qui se dégage des masses au » sein desquelles elle accomplit mystérieuse- » ment, dans le calme et le silence, la puissante » tâché que la nature lui impose, se révèle alors » avec une éblouissante majesté. Ses éclairs et » ses éclats remplissent d’inquiétude l’esprit du » marin, sur lequel aucun phénomène atmosphé- » rique ne fait une impression plus profonde » qu’un violent orage par un temps calme. .
» Nuit et jour le tonnerre gronde ; les nuages » sont en mouvement continuel, et l’air obscur, » chargé de vapeurs, tourbillonne. Le combat » que les nuages semblent à la fois appeler et » redouter, les rend, pour ainsi dire, plus alté- » rés, et ils ont recours aux moyens les plus ex- » traordinaires pour attirer l’eau. Lorsqu’ils ne » peuvent l’emprunter à l’atmosphère, ils des- » cendent sous la forme d’une trombe et l’aspi- » rent avidement à la surface de la Mer. Ces » trombes sont fréquentes aux changements de » saisons, et surtout près des petits groupes » d’îles, qui paraissent faciliter leur formation.
» Le vent empêche souvent la formation des » trombes d’eau. Mais à leur place des trombes
» de vent s’élèvent avec la rapidité d’une flèche, » et la Mer semble faire de vains efforts pour les » abattre. Les vagues furieuses se soulèvent, » écument et mugissent sur leur passage ; mal- » heur au marin qui ne sait pas les éviter!
» ....En contemplant la nature dans son uni- » versalité, où l’ordre est si parfait que toutes » les parties, par le moyen de l’air et de l’eau, » paraissent se prêter un mutuel secours, il est » impossible de ne pas admettre l’idée de l’unité » d’action. Nous pouvons alors conjecturer qu’au » moment où cette union des éléments est trou- » blée ou détruite par l’influence de causes ex- » ternes et locales, la nature montre sa toute- » puissance dans les efforts qu’elle fait pour » combattre les forces perturbatrices, pour réta- » blir l’harmonie par l’action des forces soùve- » raines, mystérieuses, qui maintiennent l’ordre » et l’équilibre. Leur formidable apparition fait » trembler la terre et remplit d’effroi le cœur » de l’homme. C’est pour lui cependant qu’au » milieu de ces bouleversements l’Amour veille » et la Providence agit. »
Ce qui nous frappe surtout dans ces fragments des passages cités par Maury, c’est l’amour raisonné de la nature, l’amour profond qui a sa base dans la connaissance des lois bienfaisantes qui régissent l’univers, et qui s’élève vers le souverain Etre par cette- foi éclairée que la science doit nous donner. C’est par l’influence d’une telle foi que notre cœur, suivam. la touchante expression de Jansen, « incline vers la bonté. » L’homme nouveau, à chaauè. grande
époque de progrès, est toujours créé à l’image du Dieu, qu’il adore. Si dans les premières périodes de son développement l’humanité a dû en partie son progrès moral à la crainte d’un Dieu ! terrible, cette crainte, inutile aujourd’hui devant ■ les révélations du christianisme et de la science, fi doit disparaître pour faire place à l’amour ; nonl plus seulement l’amour inspiré par l’Evangile, ■ mais aussi celui qui naît en nous par la notion de l’harmonie progressive que tout progrès de la science nous affirme, et que la philosophie naturelle nous montre comme le but suprême de la création.
Pour que cette affirmation soit plus positive, pour que cette croyance féconde se répande, il faut que les découvertes de la science se présentent à nous avec la certitude qui résulte de la * patiente observation des faits et du travail collectif de savants unis dans un même désir, dans un même dévouement. Cet esprit corporatif a joué jadis un grand rôle dans les guerres qui aidèrent à la conquête du globe et à la formation des nationalités ; il a eu sa légende dans les héroïques récits de la fraternité d’armes; il a présidé aux magnifiques travaux des architectes du moyen âge, il a fondé la puissante unité de ' cette grande époque. Espérons qu’il entrera bientôt dans la science, où des faits nombreux nous manifestent déjà sa présence, et que, pour une œuvre bien plus grande, l’unité future du genre humain, il trouvera des forces nouvelles dans la plus noble des passions, l’amitié, dont la vertu s’accroît en même temps qu’une activité
plus généreuse donne un but plus élevé à la vie.
M. Michelet a fait bien sentir la grandeur des belles paroles de Jansen *, qui montre le navigateur, éclairé désormais par la science, traçant « avec sécurité » sa route sur le vaste Océan, dont la mystérieuse et redoutable immensité remplissait d'effroi le cœur intrépide des compagnons de Colomb.
Cette grandeur de l’homme devant la nature, dont il a découvert les lois et qu’il domine par son intelligence , est souveraine. Nulle autre puissance n’approche autant de Dieu l’humanité, parce que nulle n’est plus calme. Ainsi, par la science, la paix se répand en nous avec la vérité, et en dominant nos passions elle prépare sa domination sur le monde. Elle s’accroît et s’affermit toujours, en même temps que l’étude des mystères de la nature nous dévoile les plans divins et l’action protectrice d’une Providence universelle. « Si l’astronome, dit Maury, voit la » main de Dieu dans l’harmonie des cieux étoilés, » le marin qui comprend l’ordre admirable des » éléments dont il est entouré entend aussi sa » voix dans chaque vague de la Mer et sent sa » présence dans le souffle de chaque brise. »
* La Mer, p. 302.