LA BOUTEILLE DE LEYDE
Dès la première fols, il ressentit jusque dans la poitrine et les entrailles une commotion qui lui fit « involontairement plier le corps en deux et ouvrir la bouche comme il arrive dans les accidents où la respiration est coupée. Le doigt index de sa main droite, avec lequel il tirait l'étincelle, reçut un choc et une piqûre très violente, son bras gauche fut secoué et repoussé de haut en bas, au point de lui faire quitter le vase à demi plein d'eau qu'il tenait. »
Cependant, il ajoute qu'il n'a pas ressenti les maux de tète et les douleurs sourdes dans les bras dont se sont plaints les autres expérimentateurs et il conclut en disant :
« L'imagination a-t-elle suggéré ces plaintes? Le hasard y a-t-il donné lieu? ou bien certains tempéraments sontils susceptibles des impressions que cela peut faire? Ce dernier soupçon m'a paru préférable aux autres. »
On le voit, ce n'est qu'avec une très vive crainte que les physiciens reproduisaient l'expérience de Leyde, et avec le sentiment qu'elle les exposait à être sacrifiés sur Tautel de la science. Si les uns déclaraient qu'ils ne la recommenceraient pas, même avec une couronne royale pour récompense, d'autres allaient bravement au-devant du danger, réel ou imaginaire, qu'ils croyaient courir. Tel Boze, qui écrivit qu'il serait heureux de mourir d'une commotion électrique si le récit de sa mort devait fournir un article dans les Mémoires de V Académie royale des Sciences de Paris,
Ces détails montrent l'impression que ces expériences produisaient sur les esprits.
Expériences faites en France. — La chaîne électrisée, — En France, l'ardeur avec laquelle l'abbé NoUet les répéta leur donna une vogue extraordinaire.
Elle dépassa bientôt l'enceinte de l'Académie et des laboratoires, s'étendit à la cour, à la ville et enfin à la rue.
LA CHAINE ELECTRISEE 25
La frayeur de Muschenbroeck et de ses premiers collaborateurs n^mpressionnait plus personne. On la tournait volontiers en ridicule et c'est en foule que les curieux se rendaient chez Tabbé Nollet pour obtenir la faveur de recevoir la fameuse commotion électrique. L'affliuence des visiteurs devint telle qu'elle suggéra à Nollet une nouvelle forme de l'expérience , plus curieuse encore que la première. Il électrisait les gens, non plus un à un, mais, pour arriver a contenter tout le monde, il opérait par séries de personnes se tenant par la main et formant ainsi une chaîne.Xine seule décharge de la bouteille était ressentie par tous.
Cette forme de l'expérience fut maintes fois répétée : A la cour d'abord, où, devant le roi et la reine, une chaîne fut formée avec une compagnie de 240 gardes françaises. Ensuite, dans un couvent de Chartreux, où tous les moines, réunis par l'intermédiaire de fils de fer, occupaient une longueur de 900 toises.
La bouteille de Leyde était à la mode. Le peuple, luimême, voulut en connaître les effets et des physiciens ambulants les démontrèrent pratiquement dans les rues et sur les places publiques. On avait imaginé, pour la rendre transportable et simplifier les démonstrations, un petit matériel portatif, appelé Bouteille d'ingenhouszy qui réunissait sous un faible volume, la bouteille et une sorte de machine électrique formée d'un ruban de soie enduit de résine qu'on frottait avec une peau de lièvre.
Tout ce que l'imagination pouvait suggérer pour donner de l'expérience une forme nouvelle, amusante ou malicieuse, fut mis en œuvre et donna naissance à de petits appareils tels que la canne électrique, dont le public se divertissait (1).
(1) Un motif de curiosité moins banal résulta de l'aventure sui- Tante :