PROTECTRICE DE LA GRANGE
La Grange n'oublia jamais sa protectrice. L'Ode que Ton vient de lire, — et qui fait naturellement suite aux cinq autres, qui leur appartient comme Técorce à l'arbre, comme l'éclair au nuage, — est une production attendrie, sensible, vivante, mouillée de larmes. Le repentir s'y trouve, sans éclats de théâtre, sans manifestations^ avec son accent simple et communicatif. Le poëte satirique avait épuisé les dégoûts de la vie.
Quelques notes historiques sur la Princesse nous ont paru offrir un intérêt rétrospectif.
Anne-Marie de Bourbon, dite Mademoiselle de Blois, fille naturelle et légitimée de Louis XTV et de Madame de la Vallière. Elle fut mariée, le i6 jan-
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vier 1680^ à un âge tendre encore, à Louis- Armand de Bourbon, prince de Conti, lequel mourut le 9 novembre 1685.
La réputation de beauté de cette princesse fut grande à Versailles; sa taille était une des plus belles que Ton connût à la Cour ; elle dansait à ravir, parlait de même, et répandait autour d'elle ce charme langoureux sur lequel, à toutes les époques, les femmes ont compté pour excuser les faiblesses du cœur et les illusions des sens ; elle inspira beaucoup de passions, ce qui la rendit malheureuse/
Cette fleur de sang royal, éclose dans les bosquets parfumés de Versailles, enivra les seigneurs; l'amour romanesque avait trouvé sa proie, qu'il ne devait lâcher qu'après la flétrissure; c'est peut-être ce sentiment de pitié, au fond duquel il y â toujours une pensée d'amour, qui nous rend si aimables les dames du siècle dernier ; une beauté hautaine, altière, toute de morgue et d'ostentation, nous plairait moins ; un bnn de fragilité constitua un laisser-passer; hfemnie qui veut et qui sait rester fettiviCy même dans ses erreurs, sunout lorsqu'elle rehausse la chute par l'aveu de sa faiblesse, obtient facilement sa réhabiUtation ; ce fut le cas de la Princesse de Conti, femme par la beauté, par le cœur, par Tintelligence, ces trois Royautés qui, dans tous les siècles, ont imposé l'admiration passionnée.
Le monde antique sut aimer la beauté; il sut la comprendre, avec moins à' inclinations personnelles que le siècle où nous vivons, avec moins d'attentions et de
comfort, — mais avec ce respect qui n'exclut point l'amour, et qui l'entoure de rayons et d'étoiles.
Un des auteurs très-estimés de l'antiquité grecque, Isocrate, s' exprimant sur les beautés les plus en renom, puisqu'elles confinaient à la Divinité, nous a laissé le passage suivant :
a Cest encore sous cette forme que Jupiter dei'ient l'époux de Léda; en un mot y on le imt toîijours employer l'art ^ et non la force, pour soumettre la beauté, La beauté est encore plus honorée chez les dieux que chez les hommes; elle l'est à un tel point que les premiers pardonnent même à leurs compagnes
de se laisser vaincre par elle; et nous pourrions nommer un grand nombre de déesses qui ont été subjuguées par la beauté d'un mortel, sans qu'aucune ait jamais cherché à cacher sa défaite comme un acte honteux. Que dis-je? toutes ont voulu que la poésie célébrât leurs entraînements comme des faits glorieux, plutôt que de les ensevelir dans le silence. La preuve la plus grande de la vérité de mes assertions, c'est que la beauté a fait obtenir le don de l'immortalité à un plus grand nombre de mortels que tous les autres avantages.
(Tsocrate, traduction du duc de Clertnonl-Tonnerre, texte grec en regard.)
Le dix-huitième siècle eut le culte de la femme, comme celui de Périclès, comme celui de Léon X. Les civilisations où la femme pénètre les mœurs de sa flamme, de son inspiration, ne sont ja^mais appelées à donner une impulsion scientifique nouvelle à l'huma-
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nité ; elles ne découvrent rien, ni dans le champ des lettres, ni dans la sphère plus haute de la philosophie, moins encore dans la région sociale; les caractères s'amollissent, les cerveaux ne se dilatent plus, et rhomme jouit des avantages de la nature, sans chercher les applications scientifiques, qui pourraient éclairer un plus large horizon ; être heureux suffit. Le citoyen reste à l'état embryonnaire ; les sens, et leur poésie enivrante, dominent toutes les facultés, — et les fautes s'accumulent, — et les ministres se succèdent aux affaires, — et les Rois sont remplacés par les Rois, — • et les counisans s'inclinent de plus en plus profondément, — et les femmes s'étalent souriantes, voluptueuses, fascinatrices, — et le plus grand nombre souffre, — et les revendications s'annoncent menaçantes, sans éveiller un peu de compassion, — et les précipices se creusent profonds, béants, nombreux, — et souvent les roses qui couvrent la tête des convives, sont remplacées par cette cendre qu'un inspiré biblique jetait autrefois aux quatre vents descieux! •
Règne de la femme, règne de décadence, — vérité brutale, mais vérité passée au critérium de l'expérience; Louis XIV, la Régence, Louis XV et l'infonuné Louis XVI , le moins coupable — et le plus sévèrement puni, — sont des preuves indéniables de nos afiir-
mations.
Il faut régner, comme le disait Beccaria, « pour le bien-être possible du plus grand nombre, » car, en dehors de cette formule, il n'y a rien que favoritisme, corrup-
tion ; bonnes grâces accordées aux plus indignes, pressions exercées par la femme, ministres aux ordres du Maître, et foules muettes longtemps, mais impatientées, sourdement rebelles, inconsciemment travaillées par Taspiration vers la justice, qui ne se tait un instant que pour faire entendre bientôt une protestation plus nette, plus pressante, plus impérative !
A ces quatre époques, Louis XIV, Régence, Louis XV et Louis XVI, a succédé 1789, et sa conséquence inévitable, 1793 !
L'ordre éternel le veut ainsi. Nulle main, quelque tyrannique qu'on la suppose, ne peut suspendre le cours des événements !
L'extrême danger qui résulte de la prépondérance de la femme dans le gouvernement se touche avec le doigt ; la femme, au foyer, avec ses enfants; l'homme, au milieu des affaires, à la tribune, au ministère, au chantier, à Tusine ; voilà la vraie répartition des forces sociales. Et le jour où la femme acquerra cette conviction, un immense respect pour elle jaillira des institutions nouvelles ; la prostitution, sous quelque forme qu'elle se cache, sera moindre ; le travail national d'éducation se généralisera ; les mœurs atteindront le niveau de l'intelligence plus éclairée, — et l'enfant recevra des semences de moralité plus généreuses et plus vivaces. Tout le monde y trouvera son compte, la nation, la famille, la femme et l'enfant, le présent et l'avenir.
Cette parenthèse fermée, revenons à Madame la Princesse de Conti.
Le bruit de sa merveilleuse beauté se répandit audelà des mers ; les Orientaux surtout se firent remarquer, attirés par une houri dérobée au Paradis de leur Prophète.
La fragilité à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure, se rencontra chez la Princesse; une double intrigue avec Monseigneur le Dauphin et M. de Clermont-Chattes, lui attira une sévère réprimande; le Roy la fit mander, lui montra les correspondances, en lui disant : « Connaissez-^^ous cette écriture ? »
Laissons la parole au duc de Saint-Simon : « A ce début, la pauvre princesse se trouva mal, la pitié en prit au Roy qui la remit comme il put, et qui lui donna les lettres sur lesquelles il la chapitra, mais assez humainement ; après il lui dit que ce n'était pas tout, et qu'il en avait d'autres à lui montrer par lesquelles elle verrait combien elle avait mal placé ses affections, et à quelle rivale elle était sacrifiée. Ce nouveau coup de foudre, peut-être plus accablant que le premier, renversa de nouveau la princesse. Le Roy la remit encore, mais ce nit pour en tirer un cruel châtiment ; // voulut quelle lût y en sa présence, ses lettres sacrifiées et celles de Clermont et de la Choin. Voilà où elle pensa mourir, et elle se jeta aux pieds du Roy, baignée de ses larmes, et ne pouvant presque articuler; ce ne fut que sanglots, pardons, désespoirs, rages, et à implorer justice et vengeance; elle fut bientôt faite. La Choin fut chassée le lendemain. »
Cette Choin, sotte créature, intrigante de la pire
espèce, nièce de madame de Bury, amadoua Monseigneur le Dauphin et M. de Clermont-Chattes; les deux personnages furent consciencieusement dupés, et la pauvre princesse reçut la houspillade royale d'une verte façon ; — voilà un échantillon, choisi entre mille, delà Cour de Versailles !
Madame de Caylus représente ainsi la princesse : « Elle était belle comme madame de Fontanges, agréable comme sa mère (La Vallière), avec la taille et l'air de son père, et auprès de laquelle les plus belles et les mieux faites n'étaient pas regardées, dégagée, et telle que les poètes nous représentent Diane ou Athalante. Tous les traits de son visage, qui avaient beaucoup de ressemblance avec ceux du Roy, étaient d'une régularité admirable, et avaient un air de majesté qui l'aurait fait respecter sous un habillement champêtre. »
La Fontaine, observateur curieux de la beauté, bon juge en cette matière, très-matois auprès des dames, avec ce charme exquis et cette bonhomie sous lesquels se voilait coquettement le grand poëte, nous a laissé de madame de Conti un portrait où les moindres lignes sont pures :
La déesse Conti m'est en songe apparue, Je la crus de TOlympe ici-bas descendue; £lle étalait aux yeux tout un monde d'attraits Et menaçait les cœurs du moindre de ses traits. Fille de Jupiter, m'écriai-je à sa vue, On reconnaît bientôt de quel sang vous sortez.
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Quand Morphée à mes sens présenta son image, Elle allait en un bal s'attirer maint hommage; Je la suivis des yeux; ses regards et son port Remplissaient en chemin les cœurs d'un doux transport. Lors Conti me parut mille fois plus légère Que ne dansent aux bois la nymphe et la bergère. L'herbe l'aurait portée ; une fieur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas 1
La Fontaine avait soixante-huit ang quand il écrivit ces vers délicieux; la fibre du cœur avait conservé toute ^ puissance créatrice.
Après ces explications sommaires, nul ne s*étonnera du respectueux et Constant hommage que La Grange déposa aux pieds de cette princesse ; rebuté par les siens, harcelé par la Cour et les seigneurs nommés dans les Pbilippiques y le poète avait besoin de reporter son affection sur un protecteur.
Cœur filial d'une infinie tendresse, la Princesse rendit les derniers devoirs à sa mère , entrée aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle fit profession le 3 juin 1675; elle y mourut le 6 juin 1710, expiant ainsi les royales amours, qui étaient le prélude d'autres liaisons moins justifiées par la bonté, la bienveillance de caractère et Téloignement des préoccupations politiques ou religieuses; les autres maîtresses furent presque des ministres. La Maintenon gouverna réellement!
Pour apprécier d'un coup d'œil assuré le cœur métallique du Roy, voyons ce qui se passa lors de la mon de sœur Louise de la Miséricorde.
Le Tacite de l'époque va nous le dire : « Sa fortune,
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et la honte ; la modestie, la bonté dont elle en usa ; la bonne foi de son cœur, sans aucun autre mélange ; tout ce qu'elle employa pour empêcher le Roy d'éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché, en reconnaissant et légitimant les enfants qu'il eut d'elle ; ce qu'elle souffrit du Roy et de madame de Montespan ; ses deux fuites de la cour, la première aux Bénédictine de Saint-Claud , où le Roy alla en personne se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent, l'autre aux Filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le Roy envoya M. de Lauzun, son capitaine des Gardes, avec mainforte pour enfoncer le couvent, et qui la ramena; cet adieu public si touchant à la Reine, qu'elle avait toujours respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu'elle lui àcmanday prosternée à ses pieds, devant toute la Cour, en partant pour les Carmélites; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort au-dessus des austérités de sa règle; cette fuite exacte des emplois de la maison, ce souvenir si continuel de son péché, cet éloignement constant de tout commerce, et de se mêler de quoi que ce fàt;^-çe sont des choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps, ou qui sont peu de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilité qu'elle fit paraître à la mort du comte de Vermandois, son fils.
<c Madame la princesse de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands soins, qu'elle éloignait et qu'elle abrégeait autant qu'il lui était possible. Sa délicatesse naturelle avait infiniment souâfert de la sincère àpreté de sa pénitence de corps et d'esprit,
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et d'un cœur fort sensible dont elle cachait tout ce qu'elle pouvait. Mais on découvrit qu'elle l'avait portée jusqu'à s'être entièrement abstenue de boire pendant toute une année, dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités augmentèrent; elle mourut enfin d'une descente, dans de grandes douleurs, avec toutes les marques d'une grande sainteté, au milieu des religieuses, dont sa douceur et ses vertus Tavaient rendue les délices, et dont elle se croyait et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi des vierges. Madame la princesse de Conti ne fut avertie de sa maladie, qui fut fort prompte, qu'à l'extrémité. Elle y courut et n'arriva que pour la voir mourir. »
(Saint-Simon, tome V, page 304.)
La princesse de Conti s'attendait à une visite de condoléance de la part du Roy; il ne la fit point. Il n'avait conservé à La Vallière qu'une estime et une considération sèche dont il s'expliquait même rarement et cour tentent; elle était morte pour lui du jour de son entrée aux Carmélites. (Saint-Simon.)
Le Roy est caractérisé dans ces quelques mots; l'égoïste n'aima plus la jeune femme du jour où elle ne fournit plus d'aliments à ses plaisirs; le souvenir affectueux, qui reste au fond des âmes comme un parfum, ne survécut pas à la liaison; et sœur Louise de la Miséricorde n'exista plus pour Louis XIV ! Les Cours ont une singulière façon de pratiquer l'amitié ; les courtis;tns profanent tout, même l'amour!
Dès 171 6, la protectrice de La Grange Chancel fit un choix dans ses relations; elle se retira à Choisy, oà elle acheta la belle maison qui avait été donnée à tnadame la marquise de Louvois en échange du château de Meudon. (Journal manuscrit de la Régence.) Madame, la princesse Palatine, mère du Régent, à l'affût de tous les cancans, écrit à la date du 21 mai 1718, que la princesse de Conti est maintenant d'une grande dévotion, quelle sait fort bien vivre et quelle est très-posée.
Elle mourut en 1739, à l'âge de soixante-quinze ans.
Telle fut Taimable et spirituelle femme qui couvrit La Grange d'une protection dont il retira de grands fruits; il lui dut de pouvoir passer en Espagne, en quittant les îles Sainte-Marguerite; on voulut le noyer; des ordres sévères étaient donnés, — mais un matelot, gagné par la princesse, offrit son concours à La Grange, qui put gagner les côtes cantabriques.
Plusieurs versions ont couru sur cet incident. L'un de nos manuscrits, rédigé par un éclabousseur aux gages du Palais-Royal, s'exprime ainsi : « La Grange, poëte, ayant composé les Philippiques, et ayant eu la témérité de communiquer cet ouvrage au public, on le fit voir au duc d'Orléans, qui en prit connaissance; des ordres furent donnés pour qu'on l'arrêtât; mais il eut vent qu'on le suivait de près; il prit la fuite en Hollande. Le bruit courut qu'il avait été pris, et que, pour le punir, on lui avait donné à choisir un genre de mort, et qu'il avait demandé d'être précipité dans la mer. » iSic. )
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La Grange n'était pas mort quand le très-officieux personnage écrivit son manuscrit difFamatoire, car il ajoute avec ce fiel que savent distiller certaines plumes: « S'étant sauvé en Hollande, et ayant été obligé de passer les mers, il s'y est cqmme précipité, et, qu'étant pour jamais proscrit et banni de sa Patrie, il doit être regardé comme un Ixnnfm viort pour la Fratue, Ainsi, le lecteur, qui trouvera dans ce livre des imprécations {sic) contre ce La Grange, doit les regarder comme la foudre dont se servit Jupiter pour foudroyer le téméraire et ambitieux Phaéton. »
Ce manuscrit de s S S pages in-4", très-bien conserve dans une reliure de l'époque, écrit sur un papier dt Hollande, qui a gardé son grain et son aspect prioiitiË», est un curieux spécimen de la haine et de l'ignorance ; c'est un tohu-bohu de citations, de théories incroyables, de définitions contre l'histoire et d'hérésies littéraires, scientifiques, esthétiques et même religieuses, — qui en font un monument de sottise et d'aberration mentale. Le caractère sacerdotal de l'auteur ne fait pas un doute; c'est un libelliste sans vergogne, sans pudeur et ne respectant rien. Mais l'honneur est au-dessus de semblables attaques I
A propos de la Princesse de Conti, La Grange va nous apprendre lui-même quelles furent ses premières impressions.
Dans la préface de son œuvre dramatique^ publiée à Paris en iJsSy chez les libraires associés, l'auteur s'exprime ainsi : « Le premier dessein de ma mère éuit
de me mettre page du Roi, et M. le Duc 'de Beauvilliers, qui me faisait Thonneur de me regarder comme son parent, lui avait promis une place pour moi au bout de deux ans qu'il devait entrer en exercice de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre. Ce temps parut trop long à ma mère. Elle eût fort souhaité de me placer chez madame la Princesse de Conti, tant à cause de l'avantage qu'elle avait de posséder^entièrement l'amitié et la confiance de Monseigneur le Dauphin, qu'à cause de la protection dont cette princesse honore toujours tous ceux qui ont été à son service.
« Madame la Princesse de Conti consentit que M. de Verteillac me fit venir à Versailles, et ma mère partit un moment après qu'elle en eut reçu la nouvelle. Elle fut introduite avec mpi dans le cabinet de la Princesse, où nous trouvâmes Monseigneur le Dauphin, accompagné de M. le Duc, de M. le Prince de Conti, de M. le duc de Vendôme, et de tout ce qu'il y avait de brillant dans l'un et dans l'autre sexe, qui depuis la more de Madame la Dauphine, se rendait assidûment chez madame la Princesse de Conti, où la jeune Cour s'était transportée.
« J'avoue que tout ce que je m'étais imaginé de la beauté des Cléopàtres, des Rosemondes et des autres Héroïnes de roman, me parut infiniment au-dessous de ce que je vis alors, et que tout enfant que j'étais, je sentis une admiration et un saisissement que je n'avais point encore éprouvé. Cette merveilleuse Princesse n'avait pas alors plus de vingt-trois à vingt-quatre ans }
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— et quoique la petite vérole eût beaucoup diminué de la beauté de son teint, — cette petite pêne était réparée par tant d'autres avantages, que ceux qui l'avaient toujours vue ne s'en apercevaient presque pas,
— et que tous ceux qui la voyaient pour la première fois ne croyaient pas qu'il y eût rien à souhaiter dans une personne si accomplie.
« Sa taille, qui était au-dessus de la taille ordinaire, était libre, dégagée et telle que les poètes nous représentent ou Diane, ou Athalante. Tous les traits de son visage, qui avaient beaucoup de ressemblance avec ceux du Roi, étaient d'une régularité admirable, et avaient un air de majesté qui l'aurait fait respecter sous un habillement champêtre. Sa bouche du plus beau corail du monde, ne s'ouvrait que pour laisser voir deux rangs de perles orientales; et la Nature, qui s'était étudiée à faire un chef-d'œuvre, avait ajouté à tant de perfections, les yeux les plus beaux, les mieux fendus et les plus pleins d'esprit et de vivacité qui paraîtront jamais dans aucun autre de ses ouvrages. Quoiqu'elle eût auprès d'elle mademoiselle de Comercy, mariée depuis avec M. le prince d'Epinoi, les marquises de Chatillon et de Villequier, sœurs, la duchesse de Choiseul, sa cousine germaine, et plusieurs autres dames qui passaient pour belles dans le monde, on peut dire qu'elle les effaçait tellement, qu'elle seule attirait tous les regards de ceux qui les voyaient ensemble.
Quelques vers furent demandés au jeune poète ; on le fit passer dans un cabinet, où il trouva tout ce qu'il fallait pour écrire, et un quart d'heure après il rapporta les vers suivants. Il faut dire que Chaulieu et Campistron, — deux superbes médiocrités en littérature y réputations surfaites qui ne sont pas arrivées jusqu'à nous, — s'approchèrent de La Grange et l'engagèrent à remplir des bouts-riméSy cette gymnastique poétique des idiots ; le poëte se prêta volontiers à leur fantaisie saugrenue^ — et le sonnet fut composé.
Nous donnons le sonnet (Œuvres, tome I, Paris, 1758, pages 19 et 20) sans figurer les rimes, comme on le fait généralement; nous sommes Tennemi de l'archaïsme, quand il n'ajoute rien à la beauté, à l'harmonie de la langue.
Chaque coeui: est un Temple où Ton vous dresse un bustc^ Du plus indifférent vous fondez les glaçons; De mrythes amoureux moins faisoit de moissons Celle qui fit filer la main la plus robuste.
Tout cède, tout se rend à votre aspect auguste ; La raison fait au cœur d'inutiles leçons ; Ses avis importuns passent pour des chansons ; Chacun connoît sa faute, et chacun la croit juste.
L'un adore ce port rempli d'un doux orgueil ; L'autre ces yeux brillants et ce charmant accueil, Mais toujours le respect leur oppose une digue I
Et ce Dieu, qui du monde agite les ressorts, .Et qui de ses faveurs fut pour vous si prodigue, N'oserait qu'en tremblant exprimer ses transports.
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Certes, ce sonnet ne vaut pas un longpoëme^ selon le précepte posé par le Rhéteur du Parnasse, ce Boileau de si méchante humeur, qui traitait la poésie comme une science exacte. Les choses du ciel ne s'alignent pas au cordeau. L'homme de génie ne subit pas les règles, — il en invente qui donnent à l'Art de plus grandes ailes et lui ouvrent un horizon plus azuré.
Un sonnet détestable est chose commune ; cela ne nous surprend guère. La phrase subit un joug pesant; le retour des rimes et l'arrangement des tercets sont autant de difficultés à vaincre, quand elles ne sont pas insurmontables ! Notre grand poète Hugo n'a imprimé qu'un sonnet, — hâtons-nous d'ajouter qu'il est excellent; — mais Hugo, ne l'oublions pas, a commerce habituel avec les dieux !
Le jeune La Grange fut complimenté; le sonnet, quoique boiteux, fut loué comme un chef-d'œuvre, et le prodigieux improvisateur n'eut qu'à se laisser conduire à d'autres et plus importants succès.
Après la prise de Mons par ce Roy qui suivait ses armées dans plusieurs carrosses remplis de courtisans et de favorites, La Grange eut l'honneur d'être présenté à la Cour. Le vainqueur de Mons daigna le recevoir. Infatué de sa noblesse, La Grange avait déjà parlé de sa famille, et surtout d'un parent originaire d'Angleterre, ayant reçu Tordre de Saint-Michel sous Louis XII. Protégé par Racine, alors bien avec l'amant de la Maintenon, le futur auteur des Philippiques ât un discours pompeux sur un buste de Titus, fils de Vespasien, et le
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Roy passa plusieurs fois sa main sur son front et recommanda à Madame la Princesse de Conti d'avoir un soin particulier de ce génie prématuré. La couleuvre de l'orgueil déroula lentement ses anneaux dans l'âme du rimeur; à partir de ce jour il se crut appelé au plus sublime avenir. Le premier vers satirique ne s'était pas encore dressé dans son esprit pour le tourment de sa vie et la glorification littéraire de son nom. Mais que d'amertumes il fallut traverser !
Comme le page devenu homme dut regretter ces heures fugitives passées tantôt à la Cour, tantôt dans le Cabinet de sa protectrice^ femme aimable, pleine de goût et d'inclination pour la poésie; — comme le fugitif en Espagne, en Hollande, en Sardaigne, dut reporter ses souvenirs à cette époque bénie de l'existence, où le remords, totalement inconnu, ne froissait jamais les sentiments du cœur, les plus secrètes aspirations de l'intelligence ! Ils passèrent rapides, ces jours du page ; la douleur allait venir inexorable, et s'emparer de sa victime !
La Grange retrouva aux moments du danger, du besoin, de la solitude, la femme de cœur qui le présentait au Roy, et qui s'appropria si bien le beau vers de La Fontaine :
£t ccst être innocent que d'être malheureux!
Lettrée, amie des arts, les comprenant à merveille, sachant en parler en artiste et tnjine critique, accueillant bien les hommes de lettres, et leur donnant des
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conseils littéraires relevés par le charme exquis de ses manières, — la Princesse de Conti méritait un médaillon à la fin de ces notes sur les Odes Philippiques,
Mademoiselle de Blois^ fille légitimée de Louis XIV et de mademoiselle de La ValMère, épousa le i6 janvier 1680 Louis-Armand de Bourbon, Prince de Conti, né le 4 avril 1661, mort le 5 novembre 1685, des suites d'une petite vérole. La Cour se trouvait alors à Fontainebleau ; la princesse de Conti fut atteinte la première de cette maladie; Armand de Bourbon voulut soigner sa femme et devint la victime de son dévouement. La vie de ce prince fut assez incolore^ comme la vie de tous ceux qui ne commandaient pas les armées, ou qui ne jouaient pas un rôle actif dans les débauches royales. Pour se mettre en vue à cette époque, il fallait gagner des batailles ou courber l'échiné dans les antichambres ; par là seulement on arrivait aux honneurs, et les historiens brevetés du Roy consentaient à transmettre votre nom à la postérité.
Armand de Bourbon, au surplus, était brave ; il se distingua au siège de Luxembourg ; — mais le potenut évinçait les princes trop courageux^ témoin le valeureux duc Philippe d'Orléans; le courage de sa famille eût trop fait ressortir sa nullité de capitaine et de soldat !
Madame de Sévigné^ esprit brillant, bon courtisan à ses heures, et constamment à l'affût d'une nouvelle à sensation, reporter féminin de la Cour de Louis XIV, avec la pointe d'humeur de la femme supérieure reléguée au dernier plan, nous donne son opinion sur le
princCy lettre du 24 juin 1680, à l'époque de son mariage. Le feuilletonniste en jupons s'exprime ainsi : « // jette l'argent héroïquement, a des bontés de Henri IV ^ des procédés de Bayard et des justices de Sully. »
Ne vous en déplaise. Madame de Sévigné, vous maniez mieux le style que la vérité ; jeter au vent l'argent du peuple ne devait pas coûter beaucoup à votre idole; quant aux autres qualités, les Mémoires parlent un langage plus modéré et plus proche de l'impartialité. Si le prince eût aimé autant que Mademoiselle de Blois, sa femme, les arts et les lettres, votre jugement, sans cesser d'être outré, s'approcherait davantage du véritable sentiment historique.
Ce qui sauvera toujours une mémoire, — ce qui excusera même les fautes, les torts, les écarts de la vie privée, — assurément ce sera la bienveillance libéralement étendue sur les poètes, les écrivains, les peintres, les philosophes, les sculpteurs, cette phalange de génies, qui, seule, peut immortaliser une époque, un règne, un nom royal ; — ces conquêtes valent bien les ruineuses guerres, et les impôts écrasants qu'elles motivent, et la haine des peuples qu'elles occasionnent, et les écroulements qu'elles préparent, et les malédictions qu'elles attirent.
Les conquêtes de l'esprit brillent dans les âges; l'Egypte, rinde, Babylone, Palm)rre, Byzance, Jérusalem, Memphis, Alexandrie, Thèbes, Athènes, ont tour à tour porté le flambeau de l'idéal dans le monde ; les sciences et les arts y fleurirent; de magnifiques ruines
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attestent ces splendeurs du passé. Le génie de ChampoUion a entr'ouvert les portes du sanctuaire; les savants ne s'arrêteront pas, — et l'antiquité reculée nous sera peut-être révélée tout entière, avec ses arts, ses lettres, sa civilisation luxuriante, ses coutumes étranges, ses abus et ses crimes, ses abaissements et ses grandeurs !
Les rayonnements de l'intelligence occupent les sonmiets de l'histoire, avec Sémîramîs, Cléopàtre, Aspasie, Léon X, les Médicis, Elisabeth d'Angleterre, François P"", soutenant la Renaissance des Lettres et des Arts, — avec les petites colonies qui se formèrent en Allemagne, à la suite de la funeste et si fatale Révocation de l'Édit de Nantes, foyers de progrès, de lumières et de viriles protestations, — avec tous les princes, protecteurs éclairés de l'intelligence dans ses multiples incarnations et dans ses manifestations invincibles.
La Princesse de Conti, — fille adorable d'une mère qui vit s'agenouiller devant elle le Roy le plus hautain de son siècle, — eut cet amour des choses de la pensée; cette passion généreuse lui fit rechercher la société des philosophes et des poètes^ les vrais dispensateurs de l'immortalité; — et cet amour fut le plus rare joyau de son écrin, — et ce fut la plus belle, la plus délicate fleur de sa couronne d'esprit et de beauté !
'(^lMi^M^t^t^lM($l|t4^t^«^^
Nous arrivons à la fin de ces annotations avec un soulagement d'esprit et de conscience que nous ne chercherons pas à dissimuler un seul instant. Les pourritures de la Régence nous ont procuré des souffrances morales que sauront apprécier les écrivains dignes de ce nom.
Nous demeurons cependant persuadé de l'utilité de ces Études sur le passé monarchique de la France ; comme effet d'opposition, ces retours de la pensée conserveront toujours leur mérite, surtout à une époque où la demi-science, les tiers et quart de savants, tiennent le haut du pavé, avec un orgueil en complète harmonie avec leur ignorance, leur insuffisance absolues. Notre époque pourrait être appelée celle des eunuques littéraires.
EnnuqueSy avons-nous dit?... Oui; et nous ne reculons pas devant cette expression.
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Assurément, le mouvement en avant est remarquable, — [nous ne', songeons pas à le contester; — mais que de nullités prétentieuses grouillent dans les bas-fonds de la littérature I que d'espérances poétiques ne verront jamais le seuil de l'imprimerie ! que d'aspiration^ sans fondement, — condamnées à produire, soit un romancier sans lecteur, soit un rédacteur d'annonces, qui se pavanera à la quatrième page d'un journal politique !
Là est le danger, plus grand qu'on ne le suppose. Les déclassés deviennent redoutables. L'orgueil froissé se change en rancune amère contre la société, et Tiff* compris appelle de tous ses vœux un bouleversement quelconque, une catastrophe, qui lui permettent de jeter son nom aux mille échos de la publicité.
Éduquer! éduquer! tout le problème social, si diffi* cile à résoudre en apparence, se trouve là, — et là seulement !
On se plaint du suffrage universel ; nous ne voulons prendre parti ni pour ni contre, — ce n'est ni le lieu ni le moment ; il y aurait une issue honorable à toutes ces récriminations,, ces rodomontades, ces trompe^l'œil politiques ; et cette issue, nous croyons pouvoir le dire avec conviction, ce serait l'instruction répandue à flots dans les couches profondes de la société française. La politique de défiance et de résistance mène aux abîmes; on ne peut gouverner aujourd'hui qu*en méritant Testime de la nation par de bonnes lois, de libérales institutions, conservatrices des droits de chacun, — et.
avant toute chose, par un constant souci et préoccupation de l'instruction populaire.
L'exemple de la Régence doit être concluant, ou l'écrivain se désintéressera des enseignements historiques si profitables, si énergiques, si éloquents ! Il faut ramener les générations aux fartes études, — c'est le seul moyen qui reste aux hommes d'État, c'est la dernière ancre de salut. Nous ne pouvons pousser qu'un cri d'alarme ; nous faisons œuvre de citoyen, laissant au législateur le soin de se prononcer à son tour, et plus humainement, et plus efficacement pour la cause du progrès, la cause de la civilisation, la cause sacrée de la France !
Deux niveaux ont souverainement besoin d'être relevés parmi nous, — celui de l'intelligence, celui de la conscience, — aveugles et coupables ceux qui ne le voient pas, plus responsables encore ceux qui, le voyant, passent outre avec l'indifférence d'un Philippe d'Orléans ou d'un Louis XV !
Les lettrés ne nous manquent pas; nous avons même trop de portions de lettrés, — les fortes organisations se révèlent par leur absence ; l'originalité littéraire et poétique va s'éclipsant de plus en plus, — et, quand l'astre radieux qui nous enveloppe encore des rayons de son majestueux couchant aura incliné son orbe à l'horizon, quelle vaillante École osera porter son glorieux drapeau ?
Victor Hugo, nous le savons, ne peut être remplacé, ni continué ; l'essence du génie est de briller de siècle
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en siècle sur les sommets de Thumanité ; au moins devrait-on s'appliquer à l'étude, à la réflexion, et ne pas dépenser en plaquettes, en brochures, en romans, la vie, la force, le nerf d'une jeune littérature qui peut tenir, si elle le veut d'un opiniâtre désir, les promesses faites à l'avenir; que le niveau de Tintelligeuce s'élève, — et tout le reste nous sera donné comme par surcroît !
Les études doivent avoir l'homme pour objectif principal, l'homme si puissant avec ses faiblesses, ses grandeurs, ses aberrations, ses chutes, ses crimes eux-mêmes, tout l'homme, si Ton espère dégager d'un sérieux travail une saisissante moralité historique.
Et l'homme, nous l'avons saisi corps à corps dans ce milieu ondoyant et divers de la Régence ; et l'homme s'y présente tel qu'il est, tel qu'il restera.
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux !
Lamartine.
capricieux dans ses espérances, orgueilleux dans ses rêves personnels , mesquin et parfois coupable dans l'agencement de sa vie domestique et publique, — mais toujours marqué de ce caractère indélébile et profond de la recherche aventureuse vers l'idéal.
Ah ! c'est par là surtout que l'homme, — et nous n'exceptons ni les meilleurs ni les plus grands, — conserve son cachet impérissable.
L'homme commande aux éléments, — ses routes de fer ont supprimé les distances^ — les montagnes se sont
inclinées devant sa volonté dominatrice, — les mers ont marié leurs ondes, et les colosses aux ailes de vapeur ont sillonné ces routes océanesques, rêvées par l'imagination fertile des anciens, et construites par la volonté persistante des modernes, — l'électricité joint les deux mondes, comme une main amie serre une autre main affectueuse, — le compas et l'algèbre ont trouvé le secret des cieux, entrevu par Newton, et l'homme en est arrivé à donner un rendez-vous fixe aux comètes les plus vagabondes, aux météores les pins échevelés, — et toutes les forces de la nature, l'éternelle et indestructible harmonie des corps célestes, le bruissement des flots dans une rade à l'abri des tempêtes, les murmures de la vague courroucée sur les falaises géantes, — et l'art avec ses richesses, et la poésie avec ses splendeurs, et les sciences astronomique, physique, chimique, . géologique, ont livré leurs secrets merveilleux, et la royauté de l'homme s'est constituée, — et, si une portion du monde se brisait dans un cataclysme, l'homme la reconstruirait avec le génie de son cerveau, l'amour de son cœur et Tinfini de son âme !
Mais cette Royauté de l'homme sur les éléments n'est pas sans défaillances, nous les avons constatées en touchant aux personnages de la Régence ; l'expérience est concluimte pour le lecteur de bonne foy, comme le disait si bien Montaigne au début de ses immortels Essais.
La science expérimentale, les doctrines abstraites, de Y à priori à la démonstration , des prolégomènes aux
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déductions finales, — tout cet ensemble de notions ne vaudra jamais pour la pensée, même cultivée, Térude de l'homme et des phases civilisatrices qui correspondent à ses divers développements.
La Régence nous a montré l'homme grand seigneur, en même temps valet du pouvoir, tyran dans sa province et gobe-mouches à Versailles, justicier inflexible dans ses terres et servile aux pieds d'une reine de la main gauche !
Les sociétés antiques, lettres mortes d'une nature essentiellement édifiante, nous ont incliné à considérer l'homme plutôt avec ses mauvais instincts qu'avec ses nobles et hautes aspirations; nous l'avons retrouvé ainsi au moyen âge, avec un vernis de catholicisme romain en plus, une débauche de sentiments, une religiosité monastiques, qui devenaient impossibles par leurs propres excès, — et, après plusieurs siècles de soufirances, une explosion formidable, protestation de la liberté, fondement de l'ère moderne !
L'homme, — nous ne le perdons pas de vue, nous sommes destiné à le retrouver dans peu de temps, quand nous aborderons la Révolution Française avec Danton, un des sacrifiés de cette époque héroïque et lugubre, criminelle et sublime, révolutionnaire et civilisatrice, la plus noble et la plus grande, la plus décriée et la plus vantée, la plus incomparable des incarnations et des rénovations !
On nous l'a dit, — et nous acceptons l'augure avec tous ses périls imminents, — nous ne prendrons rang
dans la littérature qu'avec l'Étude sur Danton ; cette mise en demeure ne nous inspire, aucune frayeur; nous nous trouverons au rendez-vous avec un mauvais livre, peut-être, — les bons livres sont rares aujourd'hui, — — mais nous pourrons nous rendre cette justice que la sincérité seule a dicté nos jugements et nos appréciations.
La Régence, une rude école pour un apprenti des lettres, nous a familiarisé avec les abaissements de l'homme, les turpitudes des grands en face du pouvoir et le silence des peuples, — silence significatif et trop méprisé !
La Révolution nous attire ; nous allons mettre la dernière main à nos études sur le dix-huitième siècle, avec les Ruelles et les favorites, les médisances de Cour et les spirituels bavardages de salon; — ensuite, nous nous tournerons vers l'orient, vers l'avenir; aux ruines du moyen âge nous opposerons les institutions nouvelles.
Les pronostics malveillants ne nous empêcheront pas de porter le flambeau de l'examen dans la période révolutionnaire ; les silences calculés n'entrent pas dans nos habitudes de controverse historique; la vérité, — et la vérité sévère, — nous guidera vers ces homnîes surhumains, titanesques, qui fondèrent un monde nouveau sur un monde subitement écroulé, qui formulèrent les droits et les devoirs du citoyen,— qui sacrifièrent leurs intérêts, leurs aises, leurs réputations à l'intérêt suprême, le bien-être du plus grand nombre, — et qui sau-
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vegardèrent nos frontières de l'invasion européenne,— et qui poussèrent l'esprit d'abnégation jusqu'à poner leurs têtes sur l'échafaud, héros et victimes tout en-
semble !
Comparée à cette époque, la Régence n'est qu'une fête de nuit dans les boudoirs de Cléopâtre et de Messaline; c'est une orgie romaine qui s'est trompée de date; c'est une débauche orientale de l'esprit et des sens, avec le sourire lascif des prostituées de bas-étage, avec les propos voilés et engageants des belles patriciennes, oubliant le foyer, et ses devoirs, et ses caresses, et ses engagements solennels, et ses ivresses , et les tendres baisers des nouveau-nés, oubliant jusqu'au rôle de la mère, qui ne s'abandonne pas comme on laisse glisser les agrafes d'or d'un manteau complaisant sur des épaules frémissantes de volupté, — et le délire effroyable de la luxure, de la cupidité, de l'intrigue, la corruption et l'oppression !
Certes, la Révolution roule des fanges dans son lit ; — mais les blocs de granit, les marbres de Paros et les pierres précieuses y sont en grand nombre ; l'échafaud a purifié l'atmosphère; où le sang a coulé, l'historien, attendri et rêveur, doit incliner sa tête; — et ces graves et terribles événements ne peuvent et ne doivent se juger que l'œil fixé sur la Croix, qui eut l'honneur insigne de porter une victime auguste, un homme de charité, doux et clément, un libre-penseur, un révolutionnaire, — Jésus-Christ !
LES PRODUCTEURS INTELLECTUELS
EN 187s
QUELCIUES MOTS PERSONNELS
LES PRODUCTEURS INTELLECTUELS
KN 1875