OT)E QU^T%IÈME
Qiielles vastes métamorphoses,
Tandis que j'étais dans les fers, :
Troublaient Tordre de toutes choses,
Même jusqu'au fond des enfers !
La Discorde y reprend ses chaînes;
Les deux Philippes à leurs haines 2
Font succéder des feux si beaux,
Ope pour tant de cérémonies
Les deux puissances réunies
N'auront point assez de flambeaux* 3
3^6 LES PHILIPPiaUES.
Roi trop pieux, voilà les pièges QjLi'une main vénale te tend, Lorsqu'à ses genoux sacrilèges Tu répands ton cœur pénitent; C'est dans ce tribunal suprême Qu'il abuse du diadème Que lui soumet la piété, Et que les faux-pas qu'il t'inspire Par la chute de ton Empire, Relèvent la Société.
Cependant ma Muse, af&anchie De ces triples portes d'airain, Dans un coin de ta Monarchie Va respirer un air serein ; J'y crois revoir le temps célèbre Où les bords du Tage et de l'Ebre Reçoivent les fameux proscrits, Quand Sylla pratiquait dans Rome Les mêmes fureurs qu'un autre homme A renouvelées dans Paris.
Mais de cet asile équivoque
Je commence à peine à jouir.
Que l'Ebre esclave le révoque, 7
Quand la Seine s'est fait ouïr.
Pour fuir un second esclavage,
Irai-je voir sur le rivage
Ou d'Ispahan ou de Memphis,
Si des Rois chrétiens rejetée,
La vertu sera mieux traitée
Chez les Sultans ou les Sophis? 8
Toi, dont l*or meut toute la Terre>
Pour Tespoir du bandeau Royal,
Te parais-je un foudre de guerre ?
Me prends-tu pour un Annibal ? 9
Veux-tu partout qu'on me dénie
L'asile de la Bithynie, 10
Ou de la Cour d' Antiochus ? 11
Veux-tu, du Midi jusqu'à l'Ourse,
Me prescrire la même course
Que prit la fille d'Inachus? 12
368 LES PHILIPPiaUES.
Je vois un peuple à qui le Tibre 1 3
A transmis sa gloire et ses lois,
A qui la Gloire d'être libre
A coûté de si longs exploits ;
C'est là qu'un Lion secourable 14
M'offre une Egide impénétrable
Contre un Lion persécuteur ;
C'est là que, libre et philosophe,
J'attends en paix la catastrophe
Ou du Pupille ou du Tuteur. 1 5
Tu célèbres tes funérailles
Par des danses et par des chants,
Roi qui déchires nos entrailles 16
Par des spectacles si touchants ;
Victime, au milieu de ces fêtes.
D'un monstre armé de quatre têtes 17
Par qui ton sort est achevé.
Ne fais-tu briller tant de charmes
Que pour nous coûter plus de larmes
Quand tu nous seras enlevé ?
ODE dUATRlÈME. 369
Que vois-je ? quel trône s'élève ? i8
Pour qui, prêtres de l'Eternel,
Portez-vous cette huile et ce glaive ?
Pour qui ce bandeau solennel?
Sur quel front voulez-vous qu'il brille?
Est-ce jephté qui, pour sa fille 19
Me glace d'un mortel effroi?
Est-ce Joas que je contemple ? 20
Le couronnez-^ous dans le Temple
Comme Victime, ou comme Roi?^
* Ces deux vers d'une si belle venue concerneht le jeune Louis XV et son sacre. — Mais les souvenirs d'histoire, parfois récents, ne préoccupent que médiocrement une génération plus mercantile que lettrée, sacrifiant trop les idées spéculatives aux aises de la vie, au comfort, comme on le dit maintenant dans un français augîicanisé, au moins douteux.
L'histoire est ignorée ; il n'est pas rare de voir certains hommes du monde commettre, en conversation, les .quiproquos les plus singuliers ; une semblable ignorance accuse une époque.
Si nous le pouvons un jour, nous ferons une histoire de France en quatre volumes, depuis les origines jusqu'au traité de Francfort (1871) ; une œuvre de cette importance ifécessite, outre des recherches considérables, une série de connaissances qui nous manquent, — mais auxquelles nous nous efforcerons de suppléer par le travail, la sincérit^J, et surtout l'amour de la France, cette vertu capitale du citoyen, le patriotisme !
3»^0 LES PHILIPPiaUES.
Ne soupçonne plus d'artifice 2r
Ce mémorable événement ;
France, où tu crains un sacrifice,
Tu verrais un couronnement ;
On y mettrait de vains obstacles ;
Celui qui fait les grands spectacles
Te répond des jours de ton Roy;
Toujours ouverts sur cette pompe,
Ses yeux, qu'aucun piège ne trompe,
Remplacent ceux de Villcroy. 22
D'une insolente dictature 23
Sylla justement dépouillé.
Va rendre compte à la nature
Des horreurs dont il s'est souillé;
Déjà, vers le jeune Pompée, 24
Vole la foudre détrompée ;
Méchants ! vos beaux jours sont passés !
Traîtres ! par une fuite prompte.
Évitez la mort et la honte
Dont vos crimes sont menacés.
ODH QUATRIÈME. 571
Soleil, dissipe le fantôme 2 5
Qui paraît dans un si grand jour ;
A ton départ, c'est un atome,
C'est un colosse à son retour.
Romç ! que veux-tu que je croie
De voir que ta pourpre est la proie
De cet infâme scélérat,
Par qui l'obscurité chétive.
Pour rendre la Gaule captive,
Achève le Triumvirat. 26
Duc, que nul opprobre ne touche, 27
Et qui, pour l'exemple du temps, .
Mérite mieux qu'Horn et Cartouche 28
D'expier tes vols éclatants.
Un nouvel arrêt te menace 29
D'envoyer ton ombre tenace
Porter son tribut au Nocher,
Où d'Argenson, près de Sisyphe, lo
Attend le secours de ta griffe
Pour rouler le même rocher.
372 LES PHILIPPIQ.UES.
Revenez briller dans vos places, 3i~32
Héros indignement chassés.
Plus célèbres par vos disgrâces
Que par vos triomphes passés.
D'Aguesseau, hâte ton hommage;
Villeroy, que malgré ton âge,
Le zèle redouble tes pas ;
Noailles, à ce jeune Auguste *,.
Rends un ami fidèle et juste
Qii' Antoine ne méritait pas. 33
* Le 16 février 1723, Tannée de sa mort, Philippe d'Orléans remit au Roy le dépôt de l'autorité souveraine ; en réalité, d'Orléans régna et gouverna comme auparavant ; il ne retrancha rien à SCS plaisirs, et, par une implacable ironie de la destinée, il mourut entre les bras d'une femme, — la Phalaris !
La Grange prodigue ici à Louis XV des louanges que l'avenir ne devait pas conserver à l'histoire ; le monarque ne sut pas s'entourer d'hommes intègres, amis du peuple, travailleurs et bons conseillers ; les promiscuités de la Mueite firent d'effroyables ravages dans le coeur du « Jeune Atiçusfe ». Il faut ajouter qu'aux sinistres prophéties de ses véritables amis, Louis XV répondait avec un royal sans- gêne : a: Après inoi la fin du monde ! y>
ODE Q.UATR1ÈME. 373
Nouvelle Reine de Palmyre, 34
Époux, domestiques, enfants,
Moderne Longin que j'admire, 35
Montrez-lui vos fers triomphants.
Roy, voilà ceux que tu dois croire;
Sans eux, ton pouvoir ni ta gloire
Ne pourraient bien se rétablir;
Par eux, tu puniras l'offense 36
Qui dans une éternelle enfance
A voulu te faire vieillir.
Romps le charme qui t'environne ;
Évite ce piège mortel ;
Brise un joug qui mit ta couronne
Dans la famille de Martel. 37
Que ton bras, formidable aux crimes,
Vienne achever ce que mes rimes
Ont eu l'honneur de commencer.
Et d'avoir, comme aigles légères, 38
Porté les foudres messagères
De celles que tu dois lancer.
374 ^^'^ PiiiLippiauES.
Alors, Thèbes, Troie et Mycène, 39
Vous cesserez de vous vanter
Q.ue mon luth, amant de la scène,
N'eut que vos crimes à chanter.
L'ambition et la vengeance.
Filles d'une longue Régence *,
Qjji surpassèrent vos horreurs.
Sans remuer vos cimetières
Offriront assez de matières
A mes poétiques fureurs.
^ « La Régence est tout un siècle en Imit années, » Cette appréciation est de Micheiet, Tun des immortels admirateurs du génie de la France, historien profond et penseur éloquent.
Il va enfin reposer au milieu de nous, dans cette terre parisienne qu*il aimait tant, air milieu de ce peuple soucieux de ses gloires, qui sait faire de si grandes funérailles aux Rois de la pen> sée, — les seuls qu'il adore !
' Fin de la quatrième Ode,
%EM^%QUES
HISTORiaUES ET BIOGRAPHIQUES
SUR
ODE QU^T%IÈf\CE
ctxlxt]^
REMARQUES