‹ Les Philosophes aux prises avec eux-mêmesChapitre 10 sur 16 · VERTU HÉROÏQUE · texte numérisé non relu

VERTU HÉROÏQUE

Enfin ils sont des ignorants. Les philosophes du XVIIIe siècle sont jugés.

Cuvier a dit que les théories de Buffon « ne peuvent plus passer que pour des jeux d'esprit (2). »

Benjamin Constant a dit de Voltaire et de son école : « La marche progressive des sciences ramène forcément à la religion. L'évidence des faits plaide pour elle contre cette incrédulité mensongère (du XVIIIe siècle). Le voltairianisme est obligé de descendre de ses tréteaux usés. Pour s'égayer avec Voltaire, aux dépens d'Ezéchiel et de la Genèse, il faut réunir deux choses qui rendent cette gaîté assez triste : une profonde ignorance, et la frivolité la plus déplorable (5). »

Le phalanstérien Just . Muiron a fait une remarque qui trouve naturellement sa place ici : « Si les acquisitions récentes des sciences philosophiques et archéologiques eussent été connues de Voltaire, très-sûrement on l'eût vu le premier vénérer les dogmes dont elles ont rétabli la véritable acception, dogmes qui n'ont été ridiculisés que parce qu'ils n'étaient point compris (4). »

Le journal la Presse disait sous le gouvernement de Louis-Philippe : « Aujourd'hui, il y a encore beaucoup à faire, mais il y a déjà beaucoup de fait.

(1) Philosophie^. I, p. 67. Traité de métaphysique, ch. IX, De la vertu et du vice. - (2) Biog. univ., t. VII, p. 237. - (5) France littéraire, \. I, fol. 481. — (4) Les nouvelles transactions sociales, religieuses et scientifiques.

Voltaire a été bien avisé de se faire couronner de lauriers il y a soixante ans ; maintenant on lui mettrait sur le front une grande couronne de mépris dont le poids l'écraserait. Il y a encore, à l'heure qu'il est, des hommes qui ont fait leur éducation religieuse et morale avec M. de Voltaire, M. Dupuis et M. de Volney ; il faut bien attendre que ces gens s'en aillent et prendre en patience leurs pauvres impiétés (1).»

IfAlembert disait déjà au dernier siècle : « Vincrédulité n'est que la plus grande des crédulités Dans la défense comme dans la recherche de la vérité, le premier devoir est d'être juste. Nous commencerons donc par avouer que les défenseurs de la religion ont quelque raison de craindre pour elle, autant néanmoins qu'on peut craindre pour ce qui n'est pas l'ouvrage des hommes. On ne saurait se dissimuler que les principes du christianisme sont aujourd'hui indécemment attaqués dans un grand nombre d'écrits. Il est vrai que la manière dont ils le sont pour l'ordinaire, est très-capable de rassurer ceux que ses attaques pourraient alarmer. Le désir de n'avoir plus de frein dans les passions, la vanité de ne pas penser comme la multitude ont bien plus fait d'incrédules que l'illusion des sophismes, si néanmoins on doit appeler incrédules un grand nombre d'impies qui ne veulent que le paraître, et qui, selon l'expression de Montaigne, tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent (2). »

(1) Cité dans Migne, Dictionnaire des apologistes involontaires, art. Christianisme, t. II, col. 522. — (2) De l'abus de la critique en matière de religion.

Quant aux incroyants modernes, leur philosophie négative, loin de reposer sur la dialectique ou l'observation, ne repose que sur leur imagination : c'est du galimatias, non pas simple mais double, c'està-dire de celui dans quel ne voient clair, ni ceux qui écoutent ni celui qui parle. Us n'ont pas même la triste gloire de trouver par eux-mêmes les erreurs qu'ils s'efforcent d'accréditer ; ils les empruntent à Epicure, à Démocrite, à Aristippe, à Spinosa, à Hegel, à Strauss ; ils habillent les Allemands en Français, comme leurs prédécesseurs y habillaient les Anglais. Ne se sentant pas de taille, ils évitent le combat et ne tentent jamais de répondre aux objections qui leur sont faites. Ajoutez qu'ils sont d'un bout à l'autre de leurs écrits une preuve que l'érudition a dégénéré parmi nous. On peut dire de tous, ce que l'on a dit de l'un d'eux :

Aussi voit-on dans les pages qu'il trace, Le faux s'unir à l'ignorance crasse.

Il na rien lu ; des faiseurs de journaux, Des gazetiers, voilà les arsenaux Où ce pygmée aux géants qu'il relance Puise les traits que par derrière il lance. N'en parlons plus, le vouer au mépris C'est le porter encore à trop haut prix.

CCLXIX. La liste des incroyants peut-elle être sérieusement opposée à la liste des croyants ? —

Non, car celle-ci suffit à elle seule pour faire justice de tous les dires des beaux-esprits. D'Alcmbert a fait cet aveu : « On pourrait aisément produire la liste des grands hommes qui ont regardé la religion comme l'ouvrage de Dieu, liste capable d'ébranler.

même avant F examen, les meilleurs esprits, mais suffisante au moins pour imposer silence à une foule de conjurés, ennemis impuissants de vérités nécessaires aux hommes, que Pascal a défendues, que Newton croyait, et que Descartes a respectées (1). »

Bayle a dit sur le même sujet que des lumières et une conduite semblables à celles de Pascal « mortifient plus les libertins que si on leur lâchait une douzaine de missionnaires ; » et encore, parlant toujours des libertins : « Ils ne pourront plus dire qu'il n'y a que de petits esprits qui aient de la piété, car on leur en fait voir de la mieux poussée dans un des plus grands géomètres, des plus subtils métaphysiciens et des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde (2). »

CCLXX. Les incroyants peuvent-ils sérieusement espérer supplanter le christianisme? — Non, et cela parce qu'ils ne sont pas en mesure. Voulez-vous, en effet, savoir, d'après les philosophes eux-mêmes, ce que c'est que la philosophie. Ecoutez et jugez. M. Jules Simon, parlant de la philosophie, a dit : « Elle n'est pas et ne sera jamais ce qu'on appelle une science faite, car il y aura toujours pour elle à chercher et à trouver : le progrès et le progrès indéfini est sa loi. Il y a des problèmes qu'elle riècl'iircira probablement jamais, il y en a d'autres dont elle entrevoit déjà la solution ; d'autres, enfin, dont elle ne peut encore que poser les termes avec précision. Elle ne doit dissimuler ni les besoins de la so-

(1) Eloge de fiernouitli.—(2) Sabaticr, Les trois siècles de la lillèrature française, ait Pascal.

ciété, ni les bornes de la raison. Prétendre savoir ce qu'elle ignore, cacher ou nier les espérances qu'elle ne peut remplir, c'est un rôle également fatal à sa dignité et à son influence... Un autre vice des écoles spiritualistes, c'est le dédain pour la foule. On veut raisonner entre soi, philosopher entre soi. Que ne parle-t-on latin comme au XVe siècle ? Prenez garde d'éprouver le sort de toutes les aristocraties, qui s'étiolent dans leur isolement. Si l'on veut servir l'humanité, et même, si l'on veut s'élever au-dessus d'elle, il faut être en communion avec elle... Si j'osais, je m'adresserais à mes amis et à mes maîtres, les philosophes spiritualistes, et je les conjurerais de se rapprocher des besoins de nos esprits plus faibles, de se faire petits pour être entendus, humbles pour être vrais, de parler au cœur de la foule, non pas, hélas ! pour le charmer, mais pour le réveiller (1). » M. Jules Simon ajoute : « Les religions positives et la religion naturelle répondent aux mêmes besoins, ont les mêmes questions à résoudre. Seulement les religions positives doivent à chacun de ces problèmes une solution claire, précise, détaillée. La religion naturelle qui n'est, au fond, qu'une partie de la philosophie, ne donne que ce qu'elle peut donner. Ses obligations ne se mesurent pas aux besoins de la société, mais à la force de l'esprit humain... Son symbole, si elle en a un, ne peut être séparé des preuves qui l'établissent, ce qui la condamne à ne jamais être universelle (2). »

(1) La religion naturelle, Avertissement, p. XIX, XX, XXI, XXII. — (2) Ibidem, IVe partie, le Culte, eh. II.

Enfin, après avoir décrit l'efficacité du ministère du prêtre, M. Jules Simon se demande qu'est-ce qu'un philosophe, et il répond : « C'est un homme qui a tout juste autant d'autorité que lui en donne son talent. Il ne va pas vous prendre dans votre demeure ; il n'est pas associé aux joies et aux misères des familles ; il n'a de rôle officiel nulle part. Il écrit une page sans savoir qui la lira ni si elle sera lue. Il traite les sujets les plus difficiles, souvent les plus ingrats, et ne peut être compris que par les intelligences très-exercées : cependant le premier venu le juge sans appel. Il n'échappe ni à la calomnie, ni au dédain, ni, selon les temps, à la persécution. Il s'estime heureux s'il obtient d'un petit nombre d'oisifs une attention distraite. Le public l'ignore, les lettrés le raillent, les autres philosophes le discutent sans justice, presque personne ne le comprend, parce que personne ne se donne la peine nécessaire pour le comprendre. Lui-même travaille sans relâche pour édifier un système dont il n'est jamais entièrement satisfait. Tantôt, il ne trouve pas la vérité, tantôt, l'ayant trouvée, il ne peut l'exprimer clairement. Sa vie n'est qu'une lutte pénible contre la passion et l'erreur. Plus il aime l'humanité et la vérité, plus il souffre de son impuissance et de son isolement (1). »

Les paroles de Jouffroy ne sont pas moins significatives. « La philosophie est une science dont l'idée n'est pas encore fixée, car, si elle l'était, il n'y aurait

(1) La religion naturelle, IVe partie, le Culte, ch. II, De I'apos* tolat philosophique.

pas autant de philosophies que de philosophes. On ne voit pas qu'il y ait plusieurs physiques, plusieurs astronomies : il n'y a qu'une physique, qu'une astronomie, parce que l'idée de ces sciences est déterminée (1). »

Saisset n'est pas moins catégorique. « Il reste à savoir si l'âme humaine, après avoir porté dans cette vie sa personnalité, doit toutefois la perdre un jour pour jamais, ou bien si elle est appelée à un avenir sans fin. Ici interviennent des preuves qui, sans aboutir à une conclusion scientifique, autorisent toutefois de sublimes et légitimes espérances. Que sera cette autre vie ? Aura-t-elle ou non un terme ? Problèmes ou plutôt mystères pleins d'attraits pour notre curiosité, et peut-être impénétrables à notre faible raison (2). »

Pierre Leroux disait aux philosophes contemporains : « Dès mon enfance, j'ai ouvert vos livres, je m'en suis nourri pendant vingt ans, jamais Babel ne vit une plus grande confusion et tant de discorde. Au milieu de tous nos systèmes, rien n'est certain que l'incertitude de toutes choses (5). »

Par ces aveux, la philosophie contemporaine ne justifie-t-elle pas la vérité de ces paroles de Voltaire : « Il y a dans toutes les académies une chaire vacante pour les vérités inconnues, comme Athènes avait un autel pour un Dieu ignoré (4) ? »

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