PRÉÉMINENCE ET AVENIR DU CHRISTIANISME SUR LA PHILOSOPHIE
CCLXIL L'incrédulité a-t-elle une source honnête ? — Non, car le plus souvent elle vient de la corruption du cœur. « Tenez votre âme en état de désirer qu'il y ait un Dieu, disait Rousseau, et vous n'en douterez jamais (Ij. »
Mallebranche avait déjà dit que si les hommes avaient quelque intérêt à ce « que les côtés des triangles semblables ne fussent pas proportionnels et que la fausse géométrie fût aussi commode pour leurs fausses inclinations que la fausse morale, ils pourraient bien faire des paralogismes aussi absurdes en géométrie qu'en matière de morale, parce que les erreurs leur seraient agréables et que la vérité ne ferait que les embarrasser, que les étourdir, que les fâcher (2). »
Leibnitz aussi avait déjà dit : « Si la géométrie
(1) Emile, I. IV, p. 53, éd. de 1793.— (2) Recherche de la vérité, 1. IV, ch. IV.
s'opposait autant à nos passions et à nos intérêts présents que la morale, nous ne la contesterions guère moins malgré toutes les démonstrations cTEuclide et d'Archimède qu'on traiterait de rêveries et qu'on croirait pleines de paralogisme, et Joseph Scaliger, Hobbes et d'autres qui ont écrit contre Euclide et Archimède ne se trouveraient point si peu accompagnés qu'ils le sont (1). »
Quant à d'Holbach, voici sa réponse, dans laquelle il montre que parmi les incrédules, l'ignorance la plus crasse est jointe à la dissolution la plus profonde : «Bien des incrédules peu capables de raisonner par eux-mêmes sont à peine en état de suivre les raisonnements des autres. Ils sont irréligieux par crédulité et par intérêt. Un voluptueux, un débauché, un intrigant, un homme frivole et dissipé, une femme déréglée, un bel esprit à la mode sont-ils donc des personnages bien capables de juger une religion qu'ils n'ont point approfondie?... La philosophie pourrait-elle se glorifier d'avoir pour adhérents, dans une nation dissolue, une foule de libertins dissipés et sans mœurs, qui méprisent sur une parole une religion, sans connaître ses devoirs. Serait-elle donc bien flattée des hommages intéressés ou des applaudissements stupides d'une troupe de débauchés, de voleurs publics, d'intempérants, de voluptueux, qui, de l'oubli de leur Dieu et du mépris qu'ils ont pour son culte, concluent qu'ils ne doivent rien à euxmêmes ni à la société, et se croient des sages parce que, souvent, en tremblant et avec remords, ils fou-
(l)Emery. Pensées de Leibnilz, Paris, 1803, t. 11, p. 329.
lent aux pieds des chimères qui les forceraient à respecter la décence et les mœurs (1). »
CCLXIIL L'incrédulité peut-elle faire le bonheur de l'individu ? — Non, car elle produit dans l'àme un vide qu'elle ne peut remplir. Témoin ces paroles de Benjamin Constant: « La philosophie livrée à elle-même est sans force, elle conduit au doute, et le doute brise l'énergie de l'àme... Le christianisme apaise toutes les douleurs de l'esprit, il respecte toutes les libertés de l'intelligence, et, depuis le palais jusqu'à la chaumière, dans sa sympathie ingénieuse et variée, il offre à tous des consolations dans tous les besoins (2). »
Voltaire a dit aussi : « La religion nous soutient surtout dans le malheur, dans l'oppression et dans l'abandonnement qui la suit, et c'est la seule consolation que je puisse implorer après trente années de tribulations et de calomnies qui ont été le fruit de trente années de travaux (5) . »
CCLXIV. L'incrédulité peut-elle faire le bonheur de la société? — Camille Jordan, réclamant le libre exercice de la religion, s'écriait un jour dans le conseil des Cinq-Cents : « Ce sont les idées, ce sont les institutions religieuses qui nous assurent des jouissances indépendantes du pouvoir des hommes et des coups de sort. Ce sont elles qui tempèrent cette inégalité indispensable à l'existence des sociétés humaines, leur besoin est senti surtout par les peuples en révolution ; alors il faut aux malheureux l'espé-
(1) Système de ta nature^ t. II. — (2) Sur ta religion, 1. V>ch.VII. — (5) OEuvres, éd. de Kehl, in-i2, t. LIX, p. 1G9.
rance ; elles en font luire un rayon dans l'asile de la douleur ; elles éclairent même la nuit du tombeau ; elles ouvrent devant l'homme mortel et fini des perspectives magnifiques et infinies (1). »
Portails a dit également : Les institutions religieuses sont celles qui unissent, qui rapprochent davantage les hommes, celles qui nous sont le plus habituellement présentes dans toutes les situations de la vie, celles qui parlent le plus au cœur, celles qui nous consolent le plus efficacement dans toutes les inégalités de la fortune, et qui seules peuvent nous rendre supportables les dangers et les injustices inséparables de l'état de société, enfin, celles qui, en offrant des douceurs aux malheureux, et en laissant une issue au repentir du criminel, méritent le mieux d'être regardées comme compagnes inséparables de notre faiblesse (2). »
CCLXV. L'incrédulité est-elle plus apparente que réelle ? — Oui, car il y a toujours dans l'âme de ceux qui font les esprits forts une racine de foi qui ne peut sécher. Le Piémontais Santa-Rosa écrivait à M. Cousin : « Que nous sommes malheureux de n'être que de pauvres philosophes, pour qui le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir, un désir ardent, une prière fervente ! Je voudrais avoir les vertus de ma mère ; raisonner c'est douter ; douter c'est souffrir. La foi est une espèce de miracle ; lorsquelle est forte, lorsqu'elle est vraie, oh ! qu'elle donne de bonheur ! Combien de fois, dans mon cabinet, je
(1) De Barante, Histoire du Directoire.— (2) Discours sur l'organisation des cultes, 15 germinal an X.
lève les yeux au ciel et je demande à Dieu de me révéler et surtout de me donner l'immortalité (1). »
Maine de Biran, après de longues années de pénibles recherches, finit par s'écrier : « Je n*ai pas de base, pas d'appui, pas de mobile constant... Je souffre !... Où attacher la pensée pour qu'elle puisse se retrouver, se fortifier, se complaire, ou s'approuver dans telle chose que ce soit?... Je cherche mon point d'appui, je sens de plus en plus qu'il ne peut être en moi... Il faut un point d'appui hors de soi et plus haut que soi... Je sens le besoin qu'a toute âme de se rattacher à quelque chose d'absolu, qui ne change pas, et de m'attacher enfin à un point fixe, l'absolu, l'infini, ou Dieu... La religion donne seule une réponse ; la philosophie ne le peut pas... Les croyances religieuses et morales que la raison ne fait pas, mais qui sont pour elle une base ou des points de départ nécessaires, se présentent comme mon seul refuge, et je ne trouve de science vraie que là précisément où je ne voyais autrefois, avec les philosophes, que des rêveries et des chimères. Ce que je prenais pour la réalité, pour le propre objet de la science, n'a plus, à mes yeux, qu'une valeur purement phénoménique... La religion résout seule le problème que le philosophe pose ; elle seule nous apprend où est la vérité... Il est certain que le point de vue des sens et des passions n'est pas du tout celui de la raison humaine, encore moins celui de cette raison supérieure
(1) Voir Revue des Deux-Mondes, & série, 1840, t. XXI. p. 661 et suivantes, et Annales de philosophie chrétienne, t. XXVII, p. 63-65.
qui, assistée du secours de la religion, plane sur toutes les choses de ce monde (1). »
CCLXVI. Les incroyants se rattachent - ils comme naturellement aux idées religieuses au jour de la déception, de la souffrance, de la maladie, au moment de la mort ? — Oui, grande preuve que leur incrédulité est plus affectée que réelle. Bayle a dit sur ce point : « Il est assez apparent que ceux qui affectent dans les compagnies de combattre les vérités les plus communes de la religion en disent plus qu'ils n'en pensent. La vanité a plus de part à leur dispute que la conscience... Ils s'imaginent que la singularité et la hardiesse des sentiments qu'ils soutiendront leur procurera la réputation de grands esprits. Ils se font donc peu à peu une habitude de tenir des discours impies. Cette mauvaise habitude, contractée sous les auspices de l'orgueil et sous les auspices de la sensualité, assoupit le sentiment des vérités qu'ils ont apprises dès leur enfance touchant la Divinité, le paradis et l'enfer ; mais ce n'est pas une foi éteinte ; ce n'est qu'un feu caché sous la cendre. Ils en ressentent l'activité dès qu'ils se consultent, et principalement à la vue de quelque grand péril. On les voit alors plus tremblants que les autres hommes, ils passent jusqu'à la superstition... Les libertins ne sont guères persuadés de ce qu'ils disent, ils n'ont guères examiné, ils ont appris quelques objections, ils en étourdissent le monde, ils parlent par un principe de fanfaronnerie (2). »
Helvétius lit sa rétractation en ces termes : « J'ai
(l) Journal intime, — (2) Diction., art. Des-Barreanxa
donné avec confiance le livre De l'Esprit, parce que je l'ai donné avec simplicité. Je n'en ai point prévu l'effet, parce que je n'ai point vu les conséquences effrayantes qui en résultent ; j'en ai été extrêmement surpris et encore beaucoup plus affligé. En effet, il est bien cruel et bien douloureux pour moi d'avoir alarmé , scandalisé , révolté même des personnes pieuses, éclairées, respectables, dont j'ambitionnais les suffrages et de leur avoir donné lieu de soupçonner ma religion et mon cœur, mais c'est ma faute , je la reconnais dans toute son étendue et je l'expie par le plus amer repentir. Je souhaite très-vivement et très-sincèrement que tous ceux qui ont eu le malheur de lire cet ouvrage me fassent la grâce de ne me point juger d'après la fatale impression qui leur en reste.
» Je souhaite qu'ils sachent que dès qu'on m'en a fait sentir la licence et le danger, je l'ai aussitôt désavoué, proscrit, condamné, et que j'ai été le premier à en demander la suppression.
» Je souhaite qu'ils croient en conséquence et avec justice, que je n'ai voulu donner atteinte ni à la nature de l'âme, ni à son origine, ni à sa spiritualité, ni à son immortalité, comme je croyais l'avoir fait sentir dans plusieurs endroits de cet ouvrage.
» Je n'ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions, et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n'est pas conforme à son esprit, ne peut l'être à la vérité.
» Voilà mes véritables sentiments ; j'ai vécu, je vivrai et je mourrai avec eux.
» Signé : Helvétius (1). »
CCLXVII. Est-il de bon ton de plaisanter de la religion dans les compagnies ? Est-ce donner une haute idée de soi que de s'égayer aux dépens de la foi chrétienne ? — Bayle nous répond négativement en ces termes : « On n'a presque jamais vu qu'un homme grave, éloigné des voluptés et des vanités de la terre, se soit amusé à dogmatiser pour l'impiété dans les compagnies, encore qu'une longue suite de méditations profondes, mais mal conduites, l'ait précipité dans la rejection intérieure de toute religion. Bien loin qu'un tel homme voulût ôter de l'esprit des jeunes gens les doctrines qui les peuvent préserver de la débauche, bien loin qu'il voulût inspirer ses opinions à ceux qui pourraient en abuser, ou à qui elles pourraient faire perdre les consolations que l'espérance d'une éternité heureuse leur fait sentir dans leurs misères, il les fortifierait là-dessus par an principe de charité et de générosité. Il garde ses sentiments pour lui seul (2). »
On lit dans M. /. Simon traitant le même sujet : « Le philosophe doit, en outre, le respect à une religion qu'il ne professe pas, pourvu toutefois qu'elle ne blesse en rien les éternelles lois de la morale. C'est la marque d'un petit esprit et d'un jugement faux, que de railler une religion sans la connaître, ou de croire qu'on la connaît, quand on connaît tout
(1) Feuille hebdomadaire des annonces, n. XXXVIII, p. 15, mercredi 20 septembre 1788. — (2) Diction., art. Des-Barreaux.
au plus l'aspect extérieur de ses cérémonies, ou de la juger par la conduite de ses prêtres. Chez nous, où la religion catholique domine, les incrédules ont à la fois l'habitude de railler ses mystères, sa discipline et son clergé, et celle de vanter la morale de Jésus- Christ et de s'en proclamer les disciples. Nous faisons beaucoup de choses par routine, par légèreté, par forfanterie. Accoutumons-nous à réfléchir et à aller jusqu'au fond des choses. Si nous respectons l'Evangile autant que nous le disons, respectons les lieux où on le prêche, et, en général, respectons dans les temples, à quelque religion qu'ils appartiennent, le nom de l'Eternel qui les remplit, etc., etc. (1). »
CCLXVIII. Doit-on croire aux beaux esprits qui se font une loi d'exercer leur interminable babil contre la religion ? — Non, et cela pour différents motifs que voici :
D'abord ils sont dans Terreur, selon cette parole de Bmjle : « Il faut un certain degré de fausse métaphysique pour tomber dans le malheureux abîme de l'irréligion (2). »
De plus ils sont des imposteurs. On connaît le mot de Voltaire à Thiriot : « Mentez, mes amis, mentez, non pas timidement mais hardiment, il en restera toujours quelque chose. » Et ces autres paroles du même Voltaire : « Nous aimons tous la vérité, et nous en faisons une vertu, parce qu'il est de notre intérêt de n'être pas trompés. Mais dans corn-
(1) Le Devoir, IVe partie, L'action, ch. IV. ~ (2) Diction^ art. Barbe, R. A. • '
bien d'occasions le mensonge ne devient-il pas une