CCLXXI. Le christianisme, loin d'être affaibli et
(1) Préface de la traduction des œuvres de Reid. — (2) Manuel de philosophie à l* usage des collèges, p. 472, 475. — (3) Revue indépendante, t. 1. — (4) OEuvres, éd. de Kchl, in-12, t. L1X, p. 185.
mourant, possède-t-il une vigueur telle qu'il est au-dessus de tous les coups que peut lui porter la philosophie ? — Oui, Jouffroy, dans ses prévisions, promettait l'avenir non pas à la philosophie, mais au christianisme ; voici ses paroles : « Ceux-là sont bien aveugles qui s'imaginent que le christianisme est fini quand il lui reste tant de choses à faire. Le christianisme verra mourir bien des doctrines qui ont la prétention de lui succéder. Tout ce qui a été prédit de lui s'accomplira ; la conquête du monde lui sera réservée et il sera la dernière des religions (1). »
Le même écrivain, convaincu que le christianisme restera maître du champ de bataille, a proclamé ailleurs, qu'aujourd'hui, le christianisme est la seule religion qui ait une vertu expansive, la seule qui fasse des progrès aux dépens des autres et civilise les sauvages qu'elle enveloppe dans ses filets, ce à quoi il a ajouté : « Ni le brahmanisme, ni le mahométisme ne cherchent à pénétrer dans les possessions chrétiennes, le christianisme et sa civilisation s'avancent de toutes parts avec ardeur, avec volonté préméditée dans les domaines de Brahma et de Mahomet, et en méditent ouvertement la conquête (2). »
M. Cousin, dans son livre du Vrai, du Beau et du Bien, livre qui « contient l'expression abrégée mais exacte de ses convictions sur les points fondamentaux de la science philosophique, » comme il le dit
(\) Mélanges philosophiques, Du problème de la destinée humaine, p. 491. — (2) Ibidem, De l'état actuel de l'humanité.
dans la Préface (p. VI), M. Cousin a écrit ces paroles qui eussent été étonnées de se trouver sous sa plume d'autrefois : « Le christianisme est inépuisable , il a des ressources infinies, des souplesses admirables ; il y a mille manières d'y arriver et d'y revenir parce qu'il a lui-même mille faces qui répondent aux dispositions les plus diverses, à tous les besoins, à toute la mobilité du cœur. Ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre, et, comme c'est lui qui a produit notre civilisation, il est appelé à la suivre dans toutes ses vicissitudes. Ou bien toute religion périra dans le monde, ou le christianisme durera, car il n'est pas au pouvoir de la pensée de concevoir une religion plus parfaite (1). »
Ecoutons maintenant Macauley : « Il n'existe point, il n'a jamais existé sur celte terre une œuvre de la politique humaine aussi digne d'examen et d'étude que l'Eglise catholique Romaine. L'histoire de cette Eglise relie ensemble les deux grandes époques de la civilisation. Les plusfîères maisons royales ne datent que d'hier, comparées à cette succession de souverains pontifes, qui, par une série non-interrompue, remontent du pape qui a sacré Napoléon dans le XIXe siècle, au pape qui sacra Pépin dans le VIIIe. Mais bien au-delà de Pépin, l'auguste dynastie apostolique va se perdre dans la nuit des ères fabuleuses. La république de Venise qui venait après la papauté, en fait d'origine antique, était moderne comparativement. La république de Venise n'est plus et la pa-
(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, Xe leçon, p. 253.
pauté subsiste. La papauté subsiste, non en état de décadence, non comme une ruine, mais pleine de vie et d'une jeunesse vigoureuse. L'Eglise catholique envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des missionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans le comté de Kent avec Augustin, des missionnaires osant encore parler aux rois ennemis, avec la même assurance qui inspirale pape Léon en présence d'Attila. Le nombre de ses enfants est plus considérable que dans aucun des siècles antérieurs. Les acquisitions dans le nouveau monde ont plus que compensé ce qu'elle a perdu dans l'ancien. Sa suprématie spirituelle s'étend sur de vastes contrées situées entre les plaines de Missouri et du cap Horn, contrées qui, avant un siècle, contiendront probablement une population égale à celle de l'Europe. Les membres de sa communion peuvent certainement s'évaluer à cent cinquante millions, et il est facile de montrer que toutes les autres sectes réunies ne s'élèvent pas à cent vingt millions. Aucun signe n'indique que le terme de cette longue souveraineté soit proche. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui, et nous n'oserons pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. Elle était grande, respectée, avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne, avant que les Francs eussent passé le Rhin, quand l'éloquence grecque était florissante encore à Antioche, quand les idoles étaient adorées encore dans le temple de la Mecque. Elle peut donc être grande et respectée encore, alors que quelque voyageur de la Nouvelle-Zélande s'arrè-
250 LES VH1LOSOPHES
tera au milieu dîme vaste solitude contre une arche brisée du pont de Londres pour dessiner les ruines de Saint-Paul (1). »
Quand donc les philosophes se retranchent dans l'avenir à défaut du présent, quand ils nous promettent, comme devant succéder au christianisme, la religion de l'avenir, religion que Ton promet toujours et qui n'arrive jamais, bien que le temps s'écoule sans cesse ; religion dont on recule l'avènement au fur à mesure qu'elle n'arrive pas, les philosophes non-seulement ne sont pas recevables, mais même se rendent ridicules. Aussi, pour échapper à ce ridicule qu'ils sentent, ont-ils soin, lorsqu'ils sont tant soit peu prudents, d'annoncer la chute du christianisme pour une époque à laquelle ils seront morts eux-mêmes, afin qu'on ne puisse pas leur donner le démenti de leur vivant. Sous ce rapport, n'ont-ils pas quelque ressemblance avec les bonzes qui empruntent de l'argent aux simples, leur promettant de le leur rendre dans l'autre vie, avec gros intérêts, et se disant entr'eux que le terme vaut l'argent, attendu que qui a terme ne doit rien avant l'arrivée du terme.
CCLXXII. Faut-il le prêtre à côté du philosophe?— Oui, parce que le philosophe ne peut pas une multitude de choses nécessaires que peut le prêtre. On lit dans M. Jules Simon : « La philosophie et la religion se touchent nécessairement par plusieurs points, puisqu'elles ont pour but, l'une et l'autre, de régler les devoirs de l'homme en cette vie, et d'an-
(1) Revue d'Edimbourg, octobre 1840, reproduit en français dans la Bévue Britannique, 484-1 .
noncer quel sera son avenir dans l'autre. Une doctrine philosophique n'a de valeur, pour celui qui l'entend émettre, que celle qu'il voudra bien lui accorder, après l'avoir examinée en elle-même, et après avoir pesé les arguments sur lesquels elle est appuyée. Un dogme religieux doit être admis, quel qu'il soit, par quiconque admet l'autorité au nom de laquelle il est promulgué. La religion dédaigne toutes les questions de pure curiosité et règle avec précision tout ce qui a rapport au salut. La philosophie étudie tous les faits, commente tous les principes, ne néglige aucune circonstance, mais sur beaucoup de
POINTS ESSENTIELS OU LES DONNÉES LUI MANQUENT, elle
se sent inachevée, hésitante, incomplète. Il y a nécessairement dans une religion un symbole clair et précis pour le dogme, une Eglise organisée et puissante pour la discipline, un culte régulier dont toutes les parties sont définies. En philosophie, il y a autant de symboles que d'écoles, et ces symboles manquent trop souvent de précision et de clarté ; il n'y a ni Eglise, ni hiérarchie, ni discipline; il ne peut y avoir de pratiques déterminées, caries prémisses manquent pour les établir et l'autorité manquerait pour les faire exécuter (1). »
La nécessité du prêtre à côté du philosophe se fait encore sentir sous un autre rapport : « La science, a dit Portalis, ne sera jamais que le partage du petit nombre, mais avec la religion, on peut être instruit sans être savant; c'est elle qui enseigne, qui révèle toutes les vérités utiles à des hommes qui
(i) Du Devoir, IVe partie, ch. IV.
n'ont ni le temps, ni les moyens d'en faire la pénible recherche. Qui voudrait donc tarir la source de cet enseignement sacré qui sème partout les bonnes maximes, les rend présentes à chaque individu, qui les perpétue en les liant à des établissements permanents et durables, et qui leur communique ce caractère d'autorité et de popularité sans lequel elles seraient étrangères au peuple, c'est-à-dire à presque tous les hommes (1). »
CCLXXIII. La philosophie doit-elle opposer à la religion ce que l'on a appelé l'éclectisme ? — Non, car pour arriver à un véritable éclectisme (non pas à un syncrétisme), pour juger de ce qu'il y a de vrai et de faux dans les écoles, il faut une règle supérieure aux écoles elles-mêmes; et, qu'est-ce qui, je le demande, peut être cette règle, sinon la vérité révélée? M. Cousin a dit lui-même : « L'éclectisme est à nos yeux la vraie méthode historique et il a pour nous toute l'importance de l'histoire de la philosophie. Mais il y a quelque chose que nous mettons encore au-dessus de l'histoire de la philosophie, c'est la philosophie elle-même. L'histoire de la philosophie ne porte pas sa clarté avec elle, et elle n'est point son propre but. Il est juste, sans doute, il est de la plus haute utilité de bien discerner dans chaque système ce qu'il y a de vrai d'avec ce qu'il y a de faux, d'abord pour bien apprécier ce système, ensuite pour rendre le faux au néant, dégager et recueillir le vrai, et ainsi enrichir et agrandir la philo-
(1) Discours sur l'organisation des cultes, Séance du i-J germinal an JX (5 avril 1802).
sophie par l'histoire. Mais vous concevez qu'il faut savoir déjà quelle est la vérité pour la reconnaître quelque part et la distinguer de Terreur qui y est mêlée ; d'où il suit que la critique des systèmes exige presque un système (1).
CCLXXIV. La philosophie doit-elle faire alliance avec la religion? — Oui, car ces deux puissances sont naturellement alliées. M. Cousin a écrit sur ce sujet ces paroles remarquables : « Expliquons-nous nettement et avec une entière sincérité. Une philosophie, quelle qu'elle soit, n'est point une religion ; et confondre ces deux notions, c'est les altérer l'une et l'autre. La philosophie se renferme dans l'ordre des vérités naturelles. La religion va plus loin, et, pour les dogmes surnaturels, elle invoque une autorité surnaturelle. Mais, si elles diffèrent dans leur origine, dans leur portée et dans leur forme, la vraie religion et la vraie philosophie se touchent et s'accordent sur plusieurs points essentiels. Il ne s'agit pas ici de respects et d'hommages politiques... L'alliance peut être sérieuse et sincère entre la philosophie spiritualiste et le christianisme, parce que cette philosophie laisse au christianisme la place de ses dogmes et toutes ses prises sur l'humanité. Elle lui offre une âme à la fois pleine de grandeur et de misère pour y asseoir ses enseignements sublimes, une morale généreuse pour la couronner de ses divines espérances ; un Dieu qui est une personne comme la personne humaine avec l'infinité de plus et peut ainsi porter la trinité chrétienne. Nous
(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, Discours d'ouverture, p. 14.
parlons ici du plus profond de notre cœur, jamais nous n'avons rêvé de remplacer dans l'humanité le christianisme par la philosophie. Nous avons toujours considéré un pareil rêve comme la chimère la plus dangereuse, propre seulement à soulever des tempêtes effroyables et stériles (1). »
CCLXXV. La raison a-t-elle à gagner dans son alliance avec la foi , la philosophie dans son alliance avec la religion? — Oui, M. Cousin a dit encore : « Si vous aimez la liberté et la patrie, fuyez ce qui les a perdues. Loin de vous cette triste philosophie qui vous prêche le matérialisme et l'athéisme, comme des doctrines nouvelles destinées à régénérer le monde ; elles tuent, mais elles ne régénèrent point. N'écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs, parce qu'après Voltaire, ils ont découvert des difficultés dans le christianisme. Vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération que vous ressentirez pour la religion de l'Evangile (2). » C'est, sous une autre forme, la pensée de Mallebranche, qui a dit : « L'esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort, plus étendu à proportion que s'augmente l'union qu'il a avec Dieu parce que c'est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il s'aveugle, il s'affaiblit et il se resserre à mesure que l'union qu'il a avec son corps s'augmente et se fortifie, parce que cette union fait aussi toute son imperfection (3). » Et de fait, dix-huit
(1) Premiers essais de philosophie, 5e édition, p. 9 et suiv. — (2) Du Vrai, du Beau et du Bien, Avant- propos, p 9, Paris. 1865 — (3) Recherche de la vérité, Préface.
x\UX PRISES AVEC EUX-MÊMES. 235
siècles d'histoire sont là pour attester que le christianisme a infiniment exhaussé l'intelligence humaine. Voltaire a fait la remarque que les anciens maîtres du monde ne savaient pas ce dont sont instruits parmi nous les maîtres d'école.
CCLXXVI. La philosophie peut-elle, sans la religion , arriver à la philosophie de l'histoire, pour citer un exemple entre mille de son insuffisance?—Non, car Jésus-Christ est le centre de l'histoire, la clef d'explication de l'ensemble de tous les événements qui ont gravité vers lui, se rapportent à lui et ne sont philosophiquement explicables que par lui. En effet, examinerons-nous les faits antérieurs à Jésus-Christ ? Ils ont pour but de préparer sa venue. Ecoutons plutôt Y Encyclopédie nouvelle : « Aucune histoire n'est plus remplie d'événements extraordinaires, ajustés les uns avec les autres par les coïncidences les plus merveilleuses, que celle du développement de Jésus-Christ dans la croyance humaine. Et si, pour y apercevoir le sceau de Dieu, il ne suffisait de considérer l'excellence de l'idée qui en est résultée, pour l'y découvrir tout aussi manifestement, bien que d'une façon moins directe, il n'y aurait qu'à se demander si une suite d'opérations où se sont réunis, dans un dessein si vaste, tant de siècles et d'acteurs divers, sans que personne cependant en tînt la clef, n'a pas eu nécessairement pour auteur Celui qui règne sur les siècles et dispose des hommes comme il l'entend. Et, de même, pour juger de l'importance de cette idée, si elle ne se déclare pas assez dès la première interrogation de l'esprit, il n'y a qu'à contempler tout le mouvement
qu'il lui a fallu pour se produire, en faisant même abstraction de ses préliminaires. La Judée, depuis les prophètes, la notion fondamentale de la personnalité du Créateur y étant dès lors suffisamment établie, semble n'avoir eu d'autre but que de préparer, par l'annonce du Messie, l'éclosion de cette vérité féconde, et les travaux de Rome et de la Grèce cessent de s'expliquer par des faits dignes de leur grandeur si l'on ne voit pas qu'ils étaient destinés à éclairer, d'une part, la nature de l'homme, et, de l'autre, à défricher le champ dans lequel devait être semé et cultivé le premier germe du principe nouveau. Ainsi qu'une armée en campagne qui déploie ses marches sur toute l'étendue d'un pays, pour se trouver rassemblée à jour nommé sur un point que le général seul connaît, sans qu'aucun des corps qui la composent sache jamais exactement la destination de ce qu'il fait, ainsi V antiquité tout entière, par masses détachées, se mouvait à travers les temps vers ce mystérieux rendez-vous, de sorte que non-seulement depuis l'institution du christianisme, l'Occident constamment repose à ses propres yeux sur l'idée de Jésus-Christ, mais, ce qui est plus frappant encore, longtemps auparavant, il en tirait déjà, sans le connaître, toute sa direction (1). »
On lit encore dans Y Encyclopédie nouvelle : « Diodore n'avait entrepris que l'esquisse du drame universel du monde, il ne cherchait pas à donner l'explication suprême, à dégager et à retracer la loi directrice cachée sous les mouvements qu'il racon-
(1) Encyclopédie nouvelle, t. VII, art. Saint Paul.
tait. En un mot, après avoir fait passer son art de l'état fragmentaire où l'avaient laissé ses devanciers, à l'état général que nous avons indiqué, il ne le fit pas monter sur les hauteurs de la métaphysique. Les temps n'étaient pas mûrs pour une pareille synthèse, personne à côté de lui, personne après lui, dans le sein du paganisme, n'en eut et ne put en avoir l'idée. Ce pas immense, la religion chrétienne le fit seule faire à l'histoire. Il ne fut possible que lorsque saint Paul eut proclamé le dogme de la grâce, c'est-à-dire le gouvernement et l'éducation de l'activité humaine par Dieu. Quatre siècles après cette prédication sublime, saint Augustin écrivit le premier essai philosophique d'histoire, comme trois siècles après la conception de l'unité de race, sous Alexandre, Diodore avait écrit le premier essai d'histoire universelle (1). »
Quant aux siècles postérieurs, tous les faits découlent de Jésus-Christ. Le saint-simonien Barrault a dit sur ce point : « Le christianisme est le fait le plus général du monde moderne, celui qui domine de sa colossale grandeur tous les phénomènes de l'histoire. De lui découlent, comme d'une source féconde qui aurait jailli à la parole de Dieu, toutes les idées sur lesquelles ont vécu, jusqu'à ce jour, les nations européennes ; en lui est renfermé le principe qui, depuis dix-huit siècles, entretient et provoque l'activité du monde ; à lui se rattachent, comme à la cause la plus générale, les agitations de la pensée et celles de la vie sociale ; car on peut affirmer qu'il ne s'est pas
(4) Encyclopédie nouvelle, l. IV, p. 549, art. Diodore.
produit un fait ou une idée qui n'ait eu en vue le christianisme, soit pour le constituer ou pour l'exploiter, soit pour le défendre ou le combattre. L'histoire du christianisme est /' histoire du monde (1). »
Si nous interrogeons la philosophie allemande, elle a tenu le même langage : « Du point de vue même de la philosophie, a dit Schelling, le christianisme n'est pas une pure conception de l'intelligence, il est autre chose encore ; il est un fait et le plus grand de tous, et ce fait a pour centre la personne du christ, le Christ tel que l'Evangile nous l'a représenté (2). »
Tiek a dit aussi, bien que protestant : « Sans le Christ révélé, il n'y a pas de sens dans la philosophie, pas d'esprit dans l'histoire, pas de consolation dans la nature et pas de caractère original dans notre être (3). »
CCLXXVII. La philosophie, qui a tout à gagner de son alliance avec la religion, doit-elle s'estimer heureuse de cette alliance ? — Oui, et sur ce . point écoutons une page admirable de M. Cousin :
« La philosophie ne croit pas empiéter sur la théologie, elle croit rester fidèle à elle-même et poursuivre encore sa mission la plus vraie, qui est d'aimer et de favoriser tout ce qui tend à élever l'homme, lorsqu'elle applaudit avec effusion au réveil du sentiment religieux et chrétien dans toutes les âmes d'élite, après les ravages qu'a faits de toutes parts, depuis plus d'un siècle, une fausse et triste philoso-
(1) Courrier français. — (2) Discours d'ouverture, Berlin, Revue indépendante, 1er mai 1842, — (5) Tiek, Novellen.
phie. Quelle n'eût pas été, en effet, je vous le demande, la joie d'un Socrate et d'un Platon, s'ils eussent trouvé le genre humain entre les bras du christianisme î Combien Platon, si visiblement embarrassé entre ses belles doctrines et la religion de son temps, qui garde envers elle tant de ménagement, alors même qu'il s'en écarte, et qui s'efforce d'en tirer le meilleur parti possible à l'aide d'interprétations bienveillantes , combien n'eût-il pas été heureux d'avoir affaire à une religion qui présente à l'homme, comme son auteur à la fois et comme son modèle, ce sublime et doux Crucifié dont il a eu un pressentiment extraordinaire et qu'il a presque dépeint dans la personne du juste mourant sur une croix , une religion qui est venue annoncer , ou du moins consacrer et répandre, l'idée de l'unité de Dieu et celle de l'unité de la race humaine, qui proclame l'égalité de toutes les âmes devant la loi divine, qui, par là, a préparé et soutient l'égalité civile, qui prescrit la charité encore plus que la justice, qui enseigne à l'homme qu'il ne vit pas seulement de pain, qu'il n'est pas renfermé tout entier dans ses sens et dans son corps, qu'il a une âme, une âme libre qui est d'un prix infini et mille fois au-dessus des innombrables mondes semés dans l'espace ; que la vie est une épreuve, que son objet véritable n'est pas le plaisir, la fortune, le rang, toutes choes qui ne sont point à notre portée et nous sont bien souvent plus dangereuses qu'utiles, mais cela seul qui est toujours en notre puissance, dans toutes les situations et dans toutes les conditions, d'un bout de la terre à l'autre, à savoir l'amélioration de l'âme par elle-même, dans
la sainte espérance de devenir de jour en jour moins indigne des regards du père des hommes, de ses exemples et de ses promesses ! Ah ! si le plus grand moraliste qui fut jamais avait pu voir ces enseignements admirables, qui déjà étaient en germe au fond de son esprit et dont on peut retrouver plus d'un trait dans ses ouvrages, s'il les eût vus, consacrés, maintenus, sans cesse rappelés au cœur et à l'imagination des hommes par des institutions sublimes et touchantes, quelle n'eût pas été sa tendre et reconnaissante sympathie pour une pareille religion ! Et s'il était venu de nos jours, dans ce siècle livré aux révolutions, où les âmes les meilleures sont atteintes de bonne heure par les souffles du scepticisme, bien loin de mettre aux prises la religon chrétienne et la bonne philosophie, il se serait efforcé de les unir, de les éclairer, de les fortifier l'une par l'autre. Ce grand esprit et ce grand cœur qui lui ont dicté le Phédon, le Gorgias, la République, lui eussent appris aussi que de tels livres sont faits pour quelques sages, qu'il faut au genre humain une philosophie à la fois semblable et différente, que cette philosophie-là est une religion et que cette religion désirable et nécessaire est l'Evangile. N'hésitons pas à le dire : sans la religion, la philosophie réduite à ce qu'elle peut tirer laborieusement de la raison naturelle perfectionnée s'adresse à un bien petit nombre, et court risque de rester sans grande efficacité sur les mœurs et sur la vie ; et sans la philosophie, la religion la plus pure n'est pas à l'abri des superstitions et, par là, elle peut voir lui échapper l'élite des esprits, qui, peu à peu, entraîne tout le reste, ainsi qu'il en a été au XVIIIe siècle.
L'alliance de la vraie religion et de la vraie philosophie est donc à la fois naturelle et nécessaire : naturelle par le fond commun des vérités qu'elles reconnaissent ; nécessaire pour le meilleur service de l'humanité. La philosophie et la religion diffèrent sans se contredire. Séparer la religion et la philosophie, çà toujours été, d'un côté ou d'un autre, la prétention des petits esprits exclusifs et fanatiques ; le devoir, plus impérieux aujourd'hui que jamais, de quiconque a pour l'une ou pour l'autre un amour sérieux et éclairé, est de les rapprocher, de mettre ensemble, au lieu de les dissiper en les divisant, les forces de l'esprit et de l'àme dans l'intérêt de la cause commune et du grand objet que la religion chrétienne et la philosophie poursuivent, chacune par les voies qui lui sont propres, je veux dire la grandeur morale de l'humanité (l). »
On voit par ces paroles combien, dans sa marche philosophique, M. Cousin s'est rapproché du christianisme ; il le regarde comme la règle de ses pensées, comme le critère de tout éclectisme sérieux et profitable. Il écrivait dès 1856 à l'abbé Gorini : « Je m'occupe en ce moment de donner une édition définitive de mon premier enseignement de 1815 à 1820, que je désire rendre au moins irrépréhensible et irréprochable aux yeux de tout chrétien éclairé (2). »
CCLXXVIII. La philosophie doit-elle rejeter la religion sous prétexte que la religion ne donne pas de motifs de crédibilité et exige une foi aveu-
(1) Du Frai, du Beau et du Bien, XVIe leçon. — (2) Gorini, Défense de l'Eglise, t. III, ch. IV, § 5, Lyon, *1859.
t. ii. a
gle? — Non, car la religion se démontre par des preuves invincibles. « J'ai cru quand j'ai examiné, disait Laharpe, examinez et vous croirez (1). »
Condorcet, qui a édité les Pensées de Pascal, a dit dans son éloge de ce profond génie : « Le but principal de Pascal était de ramener au christianisme les incrédules élevés dans son sein, et il suffirait de leur faire sentir vivement les horreurs du doute et la paix qui accompagne une foi soumise, afin que fatigués de leur incertitude, ils se rendissent moins difficiles sur les preuves de la religion chrétienne. D'ailleurs le christianisme doit à ses nombreux ennemis et à la supériorité des lumières qui régnent dans les pays chrétiens, l'avantage d'être la seule religion qui