PUISSE PARLER DE SES PREUVES
Les Herschell ont proclamé l'alliance de la religion et de la science dans ces paroles : « Le moment semble venu, moment admirable dont nos enfants recueilleront les fruits et que nos pères ne prévoyaient pas, où la science et la religion, sœurs éternelles, se donneront la main, où ces nobles sœurs, au lieu d'engager une lutte déshonorante et funeste, concluront une alliance sublime; plus le champ s'élargit, plus ces résultats favorisent la croyance religieuse, plus les démonstrations de l'existence éternelle d'une intelligence créatrice et toute puissante deviennent nombreuses et irrécusables. Géologues, mathématiciens, astronomes ont apporté leur pierre à ce grand temple de la science, temple élevé à Dieu lui-même.
(i) Du fanatisme dans la langue révolutionnaire, n. XXX, — (2) Eloge de Pascal.
Toutes leurs découvertes coïncident. Chaque nouvelle conquête de la science est une preuve en faveur du système théiste. Chacune d'elles détruit encore les résultats de la science antique. On est parvenu, de nos jours, à la certitude presque mathématique de ces vérités que Rome et la Grèce ne soupçonnaient pas ou n'entrevoyaient que vaguement (1). »
Tout concourt à démontrer que la religion est la première et la dernière des philosophies dans tous les ordres de connaissances, la philosophie absolue, la philosophie universelle.
CCLXXIX. Celui qui déserte l'Eglise pour la philosophie ne s'expose-t-il pas à être en proie aux remords les plus poignants, et déchiré par les plus cruelles angoisses? — Oui, et pour preuve, citons, entre tous ceux que l'on pourrait citer, un fait de la plus haute portée, et aussi significatif qu'on peut le désirer, le fait de Jouffroy qui déserta la bannière de l'Eglise pour le drapeau de la philosophie. Ecoutons-le lui-même, car les paroles dans lesquelles il nous révèle le triste état de son âme, ravagée par l'incrédulité, ont besoin d'être citées dans toute leur teneur et leur intégrité, après les altérations que leur a fait subir M. Cousin dans les exemplaires qu'il a mis en vente. L'importance absolue et relative du texte fera sans doute qu'on nous pardonnera de le rapporter dans son entier.
« Ce fut à l'âge de vingt ans que je commençai à m'occuper de philosophie. J'étais alors à l'école normale, et, bien que la philosophie fût au nombre des
(1) Considérations cl conjectures sur l'univers, au commencement.
sciences à renseignement desquelles il nous était donné de nous destiner, ce ne furent ni les avantages que cet enseignement pouvait offrir, ni une inclination prononcée pour ces sortes d'études qui me décidèrent à m'y livrer. Je fus amené à la philosophie par une autre voie. Né de parents pieux et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie, au commencement de ce siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de ma vie, et toute la suite de mon éducation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions sérieuses. Pendant longtemps, les croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les besoins, à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans l'âme ; à ces questions qui étaient pour moi les seules qui méritassent d'occuper l'homme, la religion de mes pères donnait des réponses, et à ces réponses j'y croyais, et, grâce à ces croyances, la vie présente m'était claire, et par delà je voyais se dérouler sans nuages l'avenir qui doit la suivre. Tranquille sur le chemin que j'avais à suivre dans le monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans l'autre, comprenant la vie dans ses deux phases, et la mort qui les unit, me comprenant moi-même, connaissant les desseins de Dieu sur moi, l'aimant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. Mais dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable et le jour était venu où, du sein de ce paisible édifice de la religion
qui m'avait recueilli à ma naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais entendu le vent du doute qui, de toutes parts, en battait les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements. Ma curiosité n'avait pu se dérober à ces objections puissantes, semées comme la poussière dans l'atmosphère que je respirais, par le génie de deux siècles de scepticisme. Malgré l'effroi qu'elles me causaient et peut-être à cause de cet effroi, ces objections avaient fortement saisi mon intelligence. En vain mon enfance et ses poétiques impressions, ma jeunesse et ses religieux souvenirs, la majesté, l'antiquité, l'autorité de cette foi que l'on m'avait enseignée, toute ma mémoire, toute mon imagination, toute mon àme s'étaient soulevées et révoltées contre cette invasion d'une incrédulité qui les blessait profondément ; mon cœur n'avait pu défendre ma raison.
» La divinité (1) du christianisme une fois mise en doute à ses yeux, elle avait senti trembler dans leur fondement toutes ses convictions ; elle avait dû, pour les raffermir, examiner la valeur de ce doute, et, avec quelque partialité qu'elle fût entrée dans cet examen, elle en était sortie sceptique. C'est sur cette pente que mon intelligence avait glissé et que, peu à peu, elle s'était éloignée de la foi. Mais cette mélancolique résolution ne s'était pas opérée au grand jour de ma conscience ; trop de scrupules, trop de vives et saintes affections me l'avaient rendue redoutable pour que je m'en fusse avoué les progrès. Elle s'était ac-
(1) Dans les exemplaires mis en vente, on a substitué le mot d'autorité à celui de divinité.
complie sourdement, par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice, et, depuis longtemps, je n'étais plus chrétien que, dans l'innocence de mon intention, j'aurais frémi de le soupçonner ou cru me calomnier de le dire. Mais j'étais trop sincère avec moi-même, et j'attachais trop d'importance aux questions religieuses pour que, l'âge affermissant ma raison, et la vie studieuse et solitaire de l'école, fortifiant les dispositions méditatives de mon esprit, cet aveuglement sur mes propres opinions pût longtemps subsister. Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où, longtemps après l'heure du sommeil, j'avais coutume de me promener ; je vois encore cette lune à demi-voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalle les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je ne m'en apercevais pas, je suivais avec anxiété ma pensée qui, de couche en couche, descendait vers le fond de ma conscience et, dissipant l'une après l'autre toutes les illusions, qui m'en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait d'un moment à l'autre les détours plus visibles. En vain je m'attachais à ces croyances dernières comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elle vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré ; l'inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, souvenirs, famille, croyances, il m'obligeait à tout laisser; l'examen se poursuivait plus obstiné et plus
sévère, à mesure qu'il s'approchait du terme et il ne s'arrêta que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien qui fût debout; que tout ce que f avais cru sur moi-même, sur Dieu et sur ma destinée en cette vie et dans l'autre, je ne le croyais plus ; puisque je rejetais l'autorité qui me l'avait fait croire , je ne pouvais plus l'admettre, je le rejetais (1). Le moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir une première vie , si riante et si pleine, s'éteindre, et, derrière moi, s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire.
» Les jours qui suivirent cette confession furent les plus tristes de ma vie. Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine ; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus, elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalle ranimer sa foi, mais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ses lueurs s'éteignent bientôt. Si, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des questions qu'elle m'avait résolues, sans doute ce violent état n'aurait pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, ma
(i) Toutes les paroles soulignées ont été supprimées dans les exemplaires mis en vente, sans doute afin de cacher la profondeur de l'abîme intellectuel où la perte de la foi catholique avait jeté Théodore Jouffroy.
vie se serait endormie, comme tant d'autres, endormie dans le scepticisme, mais heureusement, il n'était pas ainsi, jamais je n'avais mieux senti l'importance des problèmes que depuis que j'en avais perdu la solution. Tétais incrédule , mais je détestais (incrédulité, ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, n'ayant plus que la lumière de la raison pour y pourvoir, je résolus de consacrer tout le temps qui serait nécessaire et ma vie, s'il le fallait, à cette recherche ; c'est par ce chemin que je me trouvai amené à la philosophie. »
Voilà Jouffroy tombé intellectuellement bien bas, mais la douleur et la souffrance vont frapper à la porte de son àme, la foi va le travailler secrètement. En effet, ayant été ramené dans son pays natal par la mort de son père et l'état de sa propre santé , Théodore Jouffroy traça ce tableau dramatique de l'impression profonde produite sur lui par l'aspect des lieux où il avait eu le bonheur d'être chrétien.
« Je me retrouvai, dit-il, sous le toit où s'était écoulée mon enfance, au milieu des personnes qui m'avaient si tendrement élevé , en présence des objets qui avaient frappé mes yeux, touché mon cœur, affecté mon intelligence dans les plus beaux jours de ma vie. Mais, en rentrant dans mon àme, ces souvenirs et ces impressions n'y trouvaient plus les mêmes noms. Tout était comme autrefois , excepté moi. Cette église, on y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement, ces champs, ces bois, ces fontaines, on allait encore au printemps les bénir, cette maison, on y élevait en-
core, au jour marqué, un autel de fleurs et de feuillage ; ce curé qui m'avait enseigné la foi avait vieilli, mais il était toujours là, croyant toujours, et tout ce qui m'aimait, et tout ce qui m'entourait avait le même cœur, la même espérance dans la foi. Moi seul l'avais perdue ; moi seul étais dans la vie sans savoir ni comment, ni pourquoi ; moi seul, si savant, ne savais rien ; moi seul étais vide, agité, privé de lumière, aveuglé, inquiet (1). »
Mais le mal fait des progrès , la mort approche , la foi qui avait, peu à peu, travaillé M. Jouffroy, va enfin éclater. En effet , quel fut le dernier mot du philosophe Jouffroy, en face de la mort? Ce fut un mot de regret, un soupir vers le christianisme, un acte de foi , comme nous le savons par la lettre que M. Martin de Noirlieu, curé de la paroisse de Saint- Jacques, sur laquelle habitait Jouffroy, écrivit, sur les derniers moments de cet homme malheureux , à l'évèque de Chartres, qui lui avait demandé des renseignements. Voici cette lettre :
« Monseigneur,
» Je me hâte de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je n'ai vu M. Jouffroy que deux fois. Je me suis présenté chez lui deux mois avant sa mort, il m'a accueilli avec beaucoup de politesse. La conversation n'a roulé que sur des sujets assez vagues. Je l'ai encore vu quinze jours avant le fatal événement. Pour cette fois nous avons parlé de philosophie et de religion. Il a été question
1) Nouveaux Mélanges philosophiques, pag. 110 et suiv,
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du dernier ouvrage de M. de L. M., qui venait de paraître. M. Jouffroy a déploré sa défection et m'a dit avec un profond soupir : Hélas ! Monsieur le curé, tous ces systèmes ne mènent à rien. Vaut mieux mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne. Je sortis de chez lui avec de bonnes espérances dans le cœur et bien résolu à y revenir prochainement. Quelques jours après, Mme Jouffroy me fit dire que son mari était si faible que le médecin lui avait défendu de parler, mais qu'il serait enchanté de me recevoir dès qu'il aurait un peu plus de force. Trois jours après , il s'éteignait en buvant une potion calmante.
» Voilà, Monseigneur, l'exacte vérité. Je crois que la foi s'était ranimée dans le cœur de ce pauvre Jouffroy, qui avait été fort pieux dans sa première jeunesse. Quelques jours avant sa mort, il avait témoigné à sa femme combien il était heureux de penser que j'allais me charger d'instruire sa fille pour la première communion.
» Agréez, etc.
» Martin de Noirlieu,
» Curé de Saint- Jacques-du- Haut- Pas , à Paris. »
Notre tâche étant remplie , il ne nous reste plus qu'à conclure, par quelques réflexions générales, sur la valeur et la portée des aveux que nous avons cités dans le cours de ce travail.