‹ Les Philosophes aux prises avec eux-mêmesChapitre 13 sur 16 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Arrivés, après la longue carrière que nous venons de fournir, au terme du voyage, il nous faut jeter les regards sur l'espace parcouru, l'embrasser d'un coupd'œil d'ensemble, et nous élever, après la patiente analyse, à quelques considérations générales, à quelques conclusions suprêmes. Quelles conclusions tirerons-nous ? Les voici, telles qu'elles se présentent naturellement à l'esprit, après les aveux nombreux que nous avons rapportés.

Premièrement. Les adversaires du christianisme, loin d'avoir l'autorité que leurs adeptes leur accordent, n'en ont aucune. Des docteurs qui ne sont pas d'accord avec eux-mêmes, qui disent à la fois oui et non, blanc et noir, pour et contre, ne peuvent, en effet, avoir aucune valeur doctrinale, même apparente, puisqu'ils sont les premiers à se discréditer en se démentant eux-mêmes. Niant le lendemain ce qu'ils avaient affirmé la veille, défaisant pendant la nuit ce qu'ils avaient fait pendant le jour, démolissant d'une main ce qu'ils construisent de l'autre, à quoi autre peuvent - ils aboutir qu'à la nullité? Les adversaires du christianisme ne sont pas

plus dignes de foi qu'un charlatan qui dirait à la fin de sa harangue : « Prenez-y garde, ce n'est pas sérieusement que j'ai parlé, il n'y a pas une seule parole de vérité dans tout ce que vous avez entendu, je pense autrement que je dis, je ne parle que pour parler, pour amuser le public et m'amuser moimême.

Secondement. Les adversaires du christianisme, qui doivent être tenus pour des hommes sans autorité, doivent être tenus aussi pour des hommes sans conviction à l'endroit de l'incrédulité qu'ils affectent, des sophismes qu'ils débitent avec tant de complaisance et d'emphase. S'il n'y a pas de suite dans ce qu'ils disent contre le christianisme ; s'ils se démentent à chaque page, ne faut-il pas conclure qu'ils ont revêtu un masque, attendu que s'ils étaient réellement convaincus contre le christianisme, on les verrait fidèles à leurs convictions partout, toujours, jusqu'au bout. Si même les incroyants parlent avec plus de force en faveur du christianisme qu'en faveur de l'incrédulité, s'ils ne se montrent jamais plus éloquents que lorsqu'ils font des aveux, ainsi que nous avons pu le constater bon nombre de fois, ne sommes-nous pas autorisés à conclure qu'il y a au fond de leur cœur une racine de foi qui n'est pas morte. L'éloquence vient du cœur, c'est-à-dire de la profondeur des sentiments et des convictions ; l'homme se montre d'autant plus éloquent qu'il est plus convaincu, selon le mot cité partout et accepté par tous, Pectus quod disertos facit, et selon cet autre mot : Le style c'est l'homme.

Troisièmement. Le bas-peuple des philosophes, qui

répète ce que lui ont dit ses maîtres sous la raison sociale de Bayle, Voltaire, Rousseau et compagnie, qui le répètent comme un écho répète les sons qu'on lui envoie, ou un perroquet les mots qu'on lui apprend , le bas-peuple des philosophes doit être considéré comme nul de soi, puisqu'il s'étaie sur des hommes qui n'ont ni autorité, ni conviction, et qui, par là même, ne peuvent lui donner ni force, ni appui. Quelle valeur pourraient avoir ces parleurs de basétage que l'on peut réduire au silence en leur opposant ceux-là mêmes qu'ils regardent comme leurs oracles, leurs docteurs, leurs maîtres en Israël ? que l'on peut battre par leurs propres armes, et percer des flèches avec lesquelles ils croyaient envoyer la mort à l'ennemi ?

Quatrièmement. Les adversaires, qui n'ont aucune autorité lorsqu'ils s'attaquent au christianisme, ont au contraire une autorité incontestable lorsqu'il leur arrive de témoigner en sa faveur. En effet, lorsqu'ils étalent leurs sophismes contre la révélation, ils sont suspects soit parce qu'ils parlent le langage des passions que le christianisme réprime et que l'incrédulité met à l'aise, soit parce qu'ils parlent le langage d'un parti auquel ils se sont voués corps et âme, dont ils ont accepté le programme et le mot d'ordre, qui les domine impérieusement et dont il leur faut subir la domination à tout prix, de telle sorte qu'ils n'ont plus la liberté de dire ce qu'ils pensent et de donner libre cours à leurs sentiments. Quand, au contraire, les adversaires laissent échapper des aveux en faveur de la foi, ils ne sont plus suspects, ils sont recevables, attendu que la conviction seule a pu leur arracher

des paroles qu'ils avaient pris le parti de ne pas dire. Leur langage est alors celui d'un ennemi forcé, par la puissance même de la vérité, de rendre témoignage à ses ennemis, et cela, contre lui-même, contre ses compagnons d'incrédulité, contre la cause à laquelle il a voué sa plume, ses veilles et sa vie et cela malgré sa haine dont il fait sa grande vertu.

Cinquièmement. Enfin les adversaires, par leurs aveux si nombreux, si éloquents, prouvent que le christianisme est la vérité. Quel autre empire, en effet, que celui de la vérité, pourrait réunir, de tous les points du temps et de l'espace, de tous les pôles de la pensée, des esprits qui ont arboré des drapeaux si divers, adopté des doctrines si opposées, pris parti, pour des systèmes si contradictoires ? Ce n'est pas l'empire de l'erreur, car l'erreur c'est ce qui n'est pas, or ce qui n'est pas ne peut avoir la force d'unir les intelligences, attendu que pour avoir la puissance unitive il faut préalablement exister. Si ce n'est pas l'empire de Terreur, qu'est-ce sinon l'empire de la vérité, puisqu'entre l'erreur et la vérité il n'y a pas de milieu possible et qu'il faut nécessairement qu'une doctrine soit vraie ou soit fausse. Un orateur contemporain a dit avec beaucoup de raison : « Rien n'est éloquent comme le témoignage des ennemis. C'est une des gloires de la vérité de se faire affirmer même par ceux qui la nient. Ces aveux arrachés à l'hérésie, au rationalisme et même à l'antichristianisme, ont une portée qui ne peut échapper à personne (1). w

(1) Le P. Félix dans sa lettre à M. Mahon de Monagham, à propos de son livre Rome et ta Civilisation,

M. Villemain avait déjà dit : « Voltaire, Rousseau même sont toujours admirables, lorsque, dominés par un ascendant irrésistible, ils rendent hommage à ce culte qu'ils n'ont que trop souvent outragé. Le premier n'est jamais plus pathétique et plus touchant que quand il célèbre les vertus chrétiennes; et le morceau le plus éloquent qu'ait écrit l'autre est un éloge de Jésus-Christ. D'où vient que le génie dirigé par l'influence des opinions religieuses s'élève ainsi au-dessus de lui-même ? Pourquoi les auteurs chrétiens sont-ils si supérieurs aux anciens sages lorsqu'ils parlent de Dieu, de l'homme, de l'éternité? Est-ce l'effet du perfectionnement de l'art, ou cela ne tient-îl pas plutôt à la puissance même de la vérité^)?

C'est ainsi que tout concourt à démontrer la divinité du christianisme et que les témoignages en sa faveur accourent de tous les points, même du camp de l'ennemi qui lui apporte aide et salut.

C'est ainsi que, selon l'expression de Voltaire, « la plume des incrédules est comme la lance d'Achille, qui guérissait les blessures qu'elle faisait (2). »

C'est ainsi que, selon l'expression du même Voltaire : « Nous marchons à la vérité sur le dos et sur le ventre de nos ennemis (3). »

C'est ainsi que, toujours selon Voltaire, nous pouvons prendre nos ennemis « avec des toiles ourdies par eux-mêmes (4). »

fK\) Mélanges littéraires, — (2) Cité par Migne, Diction, des apol. invol., Introd.— (3) OEuvres, éd. de Kehl, in-12, t. XXXII, p. 317. — {frlbid., t. XLII,p. 178.

Dès lors, qu'avons-nous à craindre?

Ne devons-nous pas rester au sein du christianisme comme dans une citadelle que nul coup ne peut ébranler, comme dans un vaisseau que nulle vague ne peut faire sombrer, comme dans un camp que nulle attaque ne pourra enlever ?

Ne devons-nous pas nous estimer heureux du bonheur de la foi qui nous donne de contempler d'un œil tranquille les révolutions humaines sans avoir à craindre d'être emportés par elles?

Ne devons-nous pas nous appliquer, avec un sentiment de reconnaissance pour Dieu et pour l'Eglise, ces paroles de Lucrèce : « Il est doux sans doute de contempler du rivage des vaisseaux battus par la tempête ; il est doux encore de voir du haut d'une citadelle une bataille qui se livre sous ses murs et les divers événements du combat ; mais quel plaisir est comparable à celui d'un homme qui, assis sur la colline de la vérité (colline difficile à monter, il est vrai, mais où règne une perpétuelle éternité) , contemple dans la vallée qui est à ses pieds les nuages, les tempêtes, les hommes courant çà et là, jouets de toutes les erreurs ! »

Pages.

Page 1