LES FAITS ET GESTES
CLXXX. Le genre humain, sous l'influence du paganisme, était-il tombé dans la plus épouvantable dégradation? — Oui. Montesquieu, parlant de ce qu'était devenue Rome sous ses empereurs, nous la montre accroupie aux pieds de quelques monstres. « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines ! Tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage, ce projet d'envahir tout si bien soutenu, si bien formé, si bien fini, à quoi aboutit-il ? A assouvir le bonheur de cinq ou six monstres. Quoi ! Ce Sénat n'avait fait évanouir lui-même tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelquesuns de ses indignes citoyens et s'exterminer par ses propres arrêts (1) î » Quant aux empereurs de Constantinople, Voltaire, après en avoir fait la nomen-
(1) Grandeur el décadence des Romains, ch. XIV et XV.
clature, en est réduit à se demander : « Quelle histoire de brigands obscurs , punis en place publique pour leurs crimes, est plus horrible et plus dégoûtante (1) ? »
CLXXXI. Le genre humain, ainsi avili et corrompu, pouvait-il se réhabiliter lui-même ? — Voltaire ne le croyait pas ; il a prononcé , en effet, sur les maux du genre humain, cette parole de désespoir : « Il serait bien plus important de trouver un remède à nos maux, mais il n'y en a point, et nous sommes réduits à chercher tristement leur origine (2). »
GLXXXII. Qui a réhabilité l'humanité ? - C'est le Christ et l'Eglise, car la civilisation moderne n'a germé et ne s'est développée que parce qu'elle a été fécondée par les ondes sacrées du christianisme. « Si l'Eglise chrétienne n'avait pas existé, dit M. Guizot, le monde entier aurait été livré à la pure force matérielle. Elle exerçait seule un pouvoir moral. Elle faisait plus, elle entretenait, elle répandait l'idée d'une règle, d'une loi supérieure à toutes les lois humaines ; elle professait cette croyance fondai mentale, pour le salut de l'humanité, qu'il y a audessus de toutes les lois humaines une loi appelée, selon les temps et les mœurs , tantôt la raison, tantôt le droit divin, mais qui, toujours et partout, est la même loi sous des noms divers (3). »
Bernardin de Saint- Pierre, jetant un coup-d'œil d'ensemble sur ce qu'a fait l'Eglise depuis dix-huit
(1) Essai sur tes mœurs, ch. XXIX, t. 1. — (2) Diction, phil., art. Bien, Désespoir. — (3) Hist . de la civilisât, en Europe.
siècles, en était réduit à s'écrier: « La terre serait un paradis si la religion chrétienne y était observée (1).» Mais il nous faut entrer dans les détails de l'histoire pour montrer comment l'Eglise, au fur à mesure que les siècles se sont écoulés, a tout réhabilité, tout amélioré, tout perfectionné, autant que le comporte la nature humaine avec ses passions qui l'entraînent à se corrompre, avec ce terrible pouvoir de choisir, qui la laisse libre contre la vérité et la vertu pour l'erreur et le mal.
CLXXXIII. Qui a rendu à l'humanité la vraie doctrine sans laquelle il n'y a pas de salut possible même pour les sociétés temporelles ? — C'est l'Eglise, par la voix de ses apôtres et de ses docteurs. « Quel plaisir d'aimer la religion, s'écrie Labruyêre, parlant des Pères de l'Eglise, et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies et de si solides esprits, surtout lorsque l'on vient à connaître que pour l'étendue des connaissances, pour la profondeur et la pénétration, pour les principes de la pare philosophie, pour leur explication et leur développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien, par exemple, que l'on puisse comparer à saint Augustin que Platon et Cicéron (2) ! » Et remarquons qu'en même temps qu'ils ont sauvé l'esprit humain, les Pères ont sauvé les lettres en général et l'éloquence en particulier. Au dernier siècle, Laharpe leur rendait hommage sous ce rapport. Parlant, en effet, des écrivains de la dé-
(1) Eludes de la nature, Ue étude.— (2) Des esprits forts.
cadence, il en dit : « Il faut avouer que ce n'était, sous aucun rapport, des hommes à comparer aux prédicateurs de la foi chrétienne. Il s'en fallait de beaucoup que Celse, Porphyre, Symmaque, puissent balancer la dialectique d'un Tertullien, la science d'un Origène, le talent d'un Augustin et d'un Chrysostôme. Ce dernier, dont le nom seul rappelle la haute idée que ses contemporains avaient de son éloquence, peut être opposé à ce que l'antiquité avait de plus grand (1). »
De nos jours, M. Villemain a rendu aux Pères la même justice : « Je crois, a-t-il dit, et je parle ici dans une vue toute littéraire et toute historique, je crois que si les orateurs chrétiens, avec leurs idées nouvelles, leur enthousiasme, n'étaient venus dans le monde, on aurait continué sans fin à faire des commentaires sur Homère et sur Virgile, et que l'univers serait devenu scholiaste. C'est là le caractère ineffaçable de la littérature des derniers temps du paganisme grec ou romain (2). »
Winkelman^ parlant du IVe siècle, le siècle de Grégoire de Nazianze, de Grégoire de Nysse, de Basile, de Chrysostôme, a reconnu que ces quatre génies éminents « peuvent figurer avec honneur à côté des Platon et des Démosthènes, et éclipsent tous les auteurs païens de leur temps (5). »