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CLXXXIV. Est-ce l'Eglise qui a détruit Fescla

(1) Cours de littérature, Introduction au Discours sur l'état des lettres en Europe, etc. — (2) Cours de littérature française, XVIIIe s;è:;lc, llie partie, leçon If, Cf. Mélanges. Discours d'ouverture, décembre 1822. — (5) Histoire de l'art dans l'antiquité, 1. VI,

ch. vin.

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. b5

vage antique, en prenant les personnes sous sa protection ? — Oui, car c'est le premier empereur chrétien qui porta la première loi en faveur de l'affranchissement de l'esclave et Montesquieu a dit, les monuments sous les yeux : « Il est certain que les changements de Constantin furent faits ou sur des idées qui se rapportent à l'établissement du christianisme, ou sur des idées prises de sa perfection (1). » Montesquieu a dit encore: «Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci . . . Que, d'un côté, l'on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains, et, de l'autre, la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs, Timur et Gengiskan qui ont dévasté l'Asie, et nous verrons que nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. C'est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses : la vie, la liberté, les lois, les biens et toujours la religion, lorsqu'on ne s'aveugle pas soi-même (2). »

Enfin Rousseau a reconnu que le monde moderne est redevable au christianisme de la douceur de ses mœurs. Voici ce qu'on lit dans YErnile : Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révo-

(1) Esprit des Lois, I. XXIII, ch. XXI. — (2) Ibid., I. XXIV, ch. Il et III.

M) LES PHILOSOPHES

lutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires. Cela se prouve par le fait, en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point l'ouvrage des lettres, car partout où elles ont brillé , l'humanité n'en a pas été plus respectée. Les cruautés des Athéniens, desEgyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois en font foi (1). » Après avoir parlé de l'affranchissement en général parlerons-nous de celui de la femme en particulier ? On lit dans X Encyclopédie nouvelle: « Ce que les femmes doivent au christianisme est incalculable ; il fit d'elles un être nouveau. La femme biblique ne nous apparaît que comme une partie d'Adam, elle est à lui parce qu'elle est de lui ; mais la femme chrétienne est un des membres de Jésus-Christ, elle est formée de cette chair et de cette personne divine , comme dit saint Paul {ad Eph.) ; dès lors, plus d'inégalité fondamentale, Dieu , si l'on peut parler ainsi, l'ayant créée en son fils. En vain l'Apôtre dit-il plus loin (ad Tim.) : Le mari est le chef de la femme, un principe est plus fort que celui qui le pose. Dès qu'il a confondu l'époux et l'épouse dans la personne de Jésus-Christ, il n'est plus libre de faire un inférieur de l'un d'eux ; il les a forcément mis au même niveau en les divinisant, rien ne le prouve mieux que la doctrine chrétienne sur l'adultère... Au milieu de cette malédiction universelle, voici que tout-à-coup, s'élève ou plutôt descend du ciel même cette angé-

(1) Emile, I. III.

lique parole qui contient la loi nouvelle : Que celui qui ri a aucun tort à se reprocher lui jette la première pierre. Jésus a paru, la femme est sauvée. Agenouillée aux pieds de ce défenseur inattendu, elle voit avec stupéfaction les pierres déjà levées contre elle tomber des mains qui la menaçaient, les paroles de fureur cessent, les bourreaux s'éloignent, cette douce voix a tout vaincu. Ce n'était pourtant qu'un mot, ce semble, et c'était toute une révolution (4). » CLXXXV. Est-ce l'Eglise qui a aboli l'esclavage subséquent que les barbares, lors de la conquête, avaient renouvelé des anciens ? — Oui, car les chartes d'affranchissement sont provoquées par l'Eglise, et tout imprégnées de l'esprit, des sentiments et des motifs que le christianisme a apportés au monde, ainsi que je l'ai montré ailleurs. M. Ampère a dit : « Au milieu de ces invasions qui multiplièrent si prodigieusement le nombre des esclaves (au cinquième et au sixième siècles), c'était l'œuvre capitale de la charité de consacrer à briser leurs fers les trésors accumulés de V Eglise ; aussi ce bienfait excitait-il un grand enthousiasme... Ces captifs sont peut-être des Goths qui, quelques jours auparavant, ont ravagé le pays ; n'importe, la charité chrétienne ne distingue point, et nul ne sait, dans ces temps défi sastreux, s'il sera libre demain (2). »

Voltaire a dit à son tour: «En 1167, le pape Alexandre III déclara, au nom du concile, que tous les chrétiens devaient être exempts de servitude. Cette

(1) Encyclopédie nouvelle, t.V, art. Femme. — (2) Hist. littéraire delà France au Xll* siècle, t. 11, p. 223.

US LES PHILOSOPHES

4oi seule doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples, ainsi que ses efforts pour soutenir la liberté de l'Italie doivent rendre son nom précieux aux Italiens (1). »

Enfin , vient M. Guizol : « Nul doute qu'elle (l'Eglise) ne luttât obstinément contre les grands vices de l'état social, par exemple contre t esclavage. On ne peut douter que l'Eglise n'employât son influence à restreindre cette iniquité. Il y en a une preuve irrécusable : la plupart des formules d'affranchissement, à diverses époques, se fondent sur un motif religieux. C'est au nom des idées religieuses, des espérances de l'avenir, de l'égalité religieuse des hommes, que l'affranchissement est presque toujours prononcé (2). »

GLXXXVI. En détruisant l'esclavage, l'Eglise a-t-elle rendu un immense service aux sociétés modernes et préparé de loin leur avenir et leurs progrès ? — Oui, car l'esclavage est un principe de décadence, à quelque point de vue qu'on l'envisage. Montesquieu a dit de l'esclavage considéré au point de vue moral : « Il est nuisible au maître parce que le maître contracte avec ses esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes et s'accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales ; il devient fier, prompt, voluptueux, cruel ; il est nuisible à l'esclave parce qu'il ne peut rien faire par vertu (5).»

Quant à Voltaire, il apprécie en ces termes l'esclavage considéré au point de vue matériel : « Il est

(\) Essai sur les mœurs, ch. LXXXIII. — (2) Histoire de ta civilisât, en Europe. — (5) Esprit des Lois, 1. XV, ch. III.

certain que le possesseur d'un terrain cultivera beaucoup mieux son héritage que celui d'autruu L'esprit de propriété double la force de l'homme. On travaille pour soi et pour sa famille avec plus de vigueur et plus de plaisir que pour un maître. L'esclave qui est en la puissance d'un autre a peu d'inclination pour le mariage. Il craint souvent même de faire des esclaves comme lui. Son industrie est étouffée, son àme abrutie et ses forces ne s'exercent jamais dans toute leur élasticité. Le possesseur au contraire désire une femme qui partage son bonheur, et des enfants qui l'aident dans son travail. Son épouse et ses fils font ses richesses. Le terrain de ce cultivateur peut devenir dix fois plus fertile qu'auparavant sous la main d'une famille laborieuse (1). » Et encore : « Qu'est-ce qu'un état riche et bien économisé ? C'est celui où tout homme qui travaille est sûr d'une fortune convenable à sa condition, à commencer par le roi et à finir par le manœuvre (2). »

Montesquieu a fait la même remarque sous une autre forme quand il a dit : « De tous les gouvernements despotiques il n'y en a point qui s'accable plus lui-même que celui où le prince se déclare propriétaire de tous les fonds de terre et l'héritier de tous ses sujets. Il en résulte toujours l'abandon de la culture des terres, et si, d'ailleurs, le prince est marchand, toute espèce d'industrie est ruinée. Dans ces Etats on ne répare, on n'améliore rien, on ne bâtit des maisons que pour la vie, on ne fait point de fossés, on ne plante point d'arbres, on tire tout de la terre,

(1) Diction. pkiL, art. Propriété. — (2) Ibid., art, Economie.

on ne lui rend rien ; tout est friche, tout est désert (1). »

CLXXXVIL Est-ce l'Eglise qui, après avoir affranchi l'esclave et créé ce que Ton appelle aujourd'hui le peuple, a fait monter les classes populaires sur l'échelle de la hiérarchie sociale? — Oui, M. Michelet l'a reconnu dans ces paroles : « La législation ecclésiastique était la seule voie par où les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. Les libertés de l'Eglise étaient alors les libertés du monde (2). »

Hallam rapporte qu'en Angleterre on vit les communes « demander que les vilains ne pussent mettre leurs enfants à l'école ni les avancer par le moyen de V Eglise et cela pour l'honneur de tous les hommes libres du royaume (5). »

M. Guizol dit à son tour, parlant du gouvernement de l'Eglise du cinquième au douzième siècle : L'Eglise alors puisait « une force immense dans son respect de l'égalité et de supériorité légitimes. C'était la société la plus populaire, la plus accessible, la plus ouverte à tous les talents, à toutes les nobles ambitions de la nature humaine (4). » Et encore : « L'Eglise se recrutait dans tous les rangs, dans les inférieurs comme dans les supérieurs, plus souvent même dans les inférieurs. Autour d'elle tout était placé sous le régime du privilège, elle maintenait seule le principe de l'égalité, de la concurrence, elle appelait tou-

(1) De L'Esprit des Lois, 1. V, ch. XIV.— (2) Histoire de France, t. II, p. 344. — (3) L'Europe au moyen-âge, t. II, p. 436. — (4) Hi$t. de la civilisai, en Europe, Ve leçon, p. 134.

tes les supériorités légitimes à la possession du pouvoir (1). »

Macaulay, parlant des causes qui ont contribué à effacer les distinctions entre le maître et l'esclave, a écrit ces paroles, remarquables sous une plume protestante : «Sans contredit, l'esprit charitable de la morale chrétienne est opposé aux distinctions de castes, mais ces distinctions sont particulièrement odieuses a l'Eglise de Rome, car elles sont incompatibles avec d'autres distinctions essentielles dans son système. Elle attribue à tout prêtre une dignité mystérieuse qui lui donne droit au respect de tout laïque, et elle n'admet pas que, pour des raisons de nationalité ou de caste, aucun homme puisse être exclu des fonctions sacerdotales. Ses doctrines touchant le caractère sacerdotal ont, à diverses reprises, mitigé quelques-uns des pires maux qui puissent affliger les sociétés. Dans notre pays, cette doctrine particulière du système catholique romain produisit, au moyen-âge, de nombreux

et salutaires effets Le premier protecteur que les

Anglais rencontrèrent dans la caste dominante fut l'archevêque Anselme. A une époque où le nom d'Anglais était une injure, où toutes les dignités civiles et militaires du royaume étaient regardées comme devant être la propriété exclusive des compatriotes du Conquérant, la race méprisée apprit avec des transports de joie qu'un des siens, Nicolas Bréackspear, avait été élevé au trône pontifical et avait tendu son pied à baiser à des ambassadeurs issus des plus nobles maisons de Normandie. Le té-

(1) Hist. dt la civilisât, en Europe, "Ve leçon, p. 134.

fi2 LES PHILOSOPHES

moignage irrécusable de sir Thomas Smith, un des plus habiles conseillers protestants d'Elisabeth, nous apprend quelle grande part prirent par la suite les prêtres catholiques romains à l'abolition du servage. Lorsqu'un possesseur de serfs, à l'heure de la mort, réclamait les derniers sacrements, ses conseillers spirituels ne manquaient jamais de l'adjurer, s'il tenait au salut de son âme, d'émanciper ses frères pour qui le Christ était mort. L'Eglise se servit avec tant de succès de ces terribles moyens, qu'elle avait réussi, avant la réformalion, à affranchir tous les serfs du royaume (1). »

Il serait facile de justifier ces réflexions en citant,

à l'appui, des faits particuliers. Voltaire a dit de

Jean XXII : « Ce pape est encore un grand exemple

de ce que peut le simple mérite dans l'Eglise, car il

faut, sans doute, en avoir beaucoup pour parvenir de

la profession de savetier au rang dans lequel on se

fait baiser les pieds (2) . » Parlant d'Adrien IV, Voltaire

a fait cette réflexion : « L'Eglise romaine a toujours

eu cet avantage de pouvoir donner au mérite ce

qu'ailleurs on donna à la naissance. Aujourd'hui, en

Allemagne, il y a des couvents où on ne reçoit que

des nobles. L'esprit de Rome a plus de grandeur et

moins de vanité (3). »

CLXXXVIII. Est-ce l'Eglise qui a civilisé les barbares?- Oui, car à cette époque calamiteuse des invasions, l'Eglise fut le seul asile dans le malheur, le seul port dans le naufrage, la seule arche dans 1«

(V Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jae- ,««//, t. I. - (2) Essai sar les mœurs, eh. LVIII. - (3) /*«*«<

déluge. « L'Eglise, dit M. Michclct, était alors le vrai domicile du peuple. La maison de l'homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'Eglise avait droit d'asile, c'était alors l'asile universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité. Elle appelait aux travaux des champs, aux affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté (1). »

L'historien de la civilisation, mettant en présence les évèques et les barbares, tient le même langage, proclame la même vérité : « Il est clair qu'il fallait une société fortement organisée, dit M. Gaizot, fortement gouvernée pour lutter contre un pareil désastre, pour sortir victorieuse d'un tel ouragan. Je ne crois pas trop dire en affirmant qu'à la fin du quatrième et au commencement du cinquième siècle, c'est l'Eglise chrétienne qui a sauvé le christianisme, c'est l'Eglise, avec ses institutions, ses magistrats, son pouvoir, qui s'est défendue vigoureusement contre la dissolution intérieure de l'empire, contre la barbarie, qui a conquis les barbares, qui est devenue le lien, le moyen, le principe de civilisation entre le monde romain et le monde barbare... Ce fut un immense avantage que la présence d'une influence morale, d'une force morale qui reposait uniquement sur les convictions, les croyances et les sentiments moraux, au milieu de ce déluge de forces matérielles

(1) Histoire de France, X. II, p. 654.

qui vint fondre à cette époque sur ia société. Si l'Eglise chrétienne n'avait pas existé, le inonde entier aurait été livré à la pure force matérielle (1). »

Parcourez Y Histoire de la civilisation en Europe, et, presque à chaque pas, vous y trouvez les aveux les plus précieux à recueillir touchant l'action civilisatrice du christianisme. C'est ainsi qu'on y lit : « Tous les éléments civils de la société moderne étaient dans la décadence ou l'enfance. L'Eglise seule était à la fois jeune et constituée, seule elle avait acquis une forme définitive et conservait la vigueur du premier âge, seule elle possédait à la fois le mouvement et l'ordre, l'énergie et la règle, c'est-à-dire les deux grands moyens d'influence. L'Eglise avait remué, d'ailleurs, toutes les grandes questions qui intéressent l'homme ; elle s'était inquiétée de tous les problèmes de la nature ; aussi son influence sur la civilisation moderne a-t-elle été très-grande, plus grande peut-être que ne l'ont faite même ses plus ardents adversaires ou ses plus zélés défenseurs. Occupés de la servir ou de la combattre, ils ne l'ont considérée que sous un point de vue polémique et n'ont su, je crois, ni la juger avec équité, ni la mesurer dans toute son étendue ("2). » Enfin on lit, non plus dans Y Histoire de la civilisation en Europe, mais dans les Essais sur C Histoire de France du même auteur : « La force matérielle régnait partout dans les relations privées comme dans les relations publiques, se déployait avec la brutalité et l'aveugle ignorance de

(1) Histoire de ta civilisation en Europe, leçon II, p. 49. —

(2) Ibidem.

la barbarie, ne soupçonnant pas même un autre droit que le sien. Au milieu de cette domination anarchique et sauvage, le clergé seul se présenta au nom d'une force morale, proclamant seul une loi protectrice et obligatoire pour tous, parlant seul des faibles aux forts, des pauvres aux riches, réclamant seul le pouvoir ou l'obéissance en vertu d'un devoir, d'une croyance, d'une idée, protestant seul, enfin, par sa mission et son langage, contre l'invasion universelle du droit du plus fort (1). »

Dans le procès fait aux Saint-Simoniens, Michel Chevalier remua jusqu'au plus profond des entrailles tout l'auditoire en montrant de la main la toile verte qui, depuis 1850, cachait la figure du Christ et en s'écriant : « Le catholicisme, Messieurs, il y a ici un symbole de sa puissance actuelle. Le catholicisme moderne, c'est ce tableau que vous avez sous les yeux, il est voilé, et, chose étrange, ce sont ceux qui, en le voilant, ont répudié leur religion sans la remplacer par une autre, ce sont eux qui s'érigent aujourd'hui en arbitres des consciences et viennent affirmer que nous ne sommes pas une religion, mais il s'est passé quinze siècles pendant lesquels le christianisme, pour le bonheur du monde, n'était pas voilé ni chassé de la politique. Quand les hordes barbares se pressant les unes les autres en longues et frémissantes traînées, depuis les steppes d'Asie, l'Oural et l'Altaï jusqu'au Rhin, inondèrent l'Europe occidentale et méridionale, qui est allé à eux et qui les a civilisées ? Le christianisme. Qui s'est porté mé-

(i) IV* Essai, § IV.

diateur entre les brutaux conquérants, Goths, Vandales, Suèves, Alains, Bourguignons, Saxons, Francs, Hérules, Huns, et les peuples conquis ? Le clergé et surtout l'épiscopat catholiques. Quel est l'homme devant qui s'est arrêté, saisi de respect, Attila, le fléau de Dieu. Ce fut un pape chrétien, ce fut saint Léon. Si le christianisme n'eût pas fait de politique, si les évêques ne se fussent pas mêlés du temporel, c'en était fait de la civilisation, le genre humain eût rétrogradé jusqu'à Nemrod. L'histoire de l'origine de la monarchie française, en particulier, est tout entière dans ce mot d'un savant historien anglais : Le royaume de France est un royaume fait par des évêques (1). »

CLXXXIX. L'Eglise a-t-elle rendu en particulier un grand service à la civilisation en convertissant Cîovis et en lui les Francs ? — Oui, car une fois converti, Clovis mit son épée et son bras au service de l'Eglise, qui en fit un instrument de salut public et de civilisation.

« Si les Francs n'eussent pas pris le dessus dans la Gaule, dit M. Ampère, si la portion la plus civilisée du pays fût restée aux mains des Goths (qui étaient ariens), que serait-il arrivé plus tard? Est-il bien sûr que les Goths eussent défendu la civilisation et le christianisme, contre les Sarrasins, et contre toutes les populations germaniques, slaves et hunniques qui devaient fondre sur la Gaule pendant les siècles qui suivirent? Les Goths l'ont-ils fait là où ils étaient maîtres du sol? En Espagne, ils ont été vaincus dans

(1) Procès des Saint -Si moulons.

une seule bataille. Que seraient donc devenus le christianisme et la civilisation, s'il n'y avait pas eu en Gaule cette race de Francs, barbare et brutale autant qu'on voudra, mais guerrière, mais terrible, de laquelle sortira Charles Martel, qui donnera le coup de #massue à l'irruption mahométane, de laquelle sortira Charlemagne (1).? »

CXC. Est-ce l'Eglise qui inspira Charlemagne dans tout ce qu'il fît pour la civilisation française et européenne ? — Oui, car cet homme unique dont on a dit : Ce colosse dans un dê~ sert) s'inspira en tout et partout de l'esprit de l'Eglise à laquelle il doit sa grandeur et sans laquelle il n'eût été qu'un barbare. Voltaire, parlant du IXe siècle, a dit positivement : « Si le royaume de Charlemagne seul avait alors quelque degré de civilisation, il faut l'attribuer au voyage de l'empereur à Rome (2). »

CXCI. Est-il vrai de dire que le clergé, dans ses efforts pour civiliser les barbares, fut mu par des motifs d'intérêt , d'ambition, de domination ? — Non, Gibbon, parlant de la conversion de la Bulgarie, de la Hongrie, de la Bohême , de la Saxe, du Danemark, de la Norwège, de la Suède, de la Pologne, de la Russie, a dit : « Une louable ambition excitait les moines de l'Allemagne et de la Grèce à parcourir les tentes et les huttes des barbares. La pauvreté, la fatigue et le danger furent le partage de ces premiers missionnaires : leur courage était actif et pa-

(1) Histoire littéraire de la France au XIIe siècle, t. II, p. 207. — (2) Essai sur les mœurs.

tient, leurs motifs purs et dignes d'estime : le témoignage de leur conscience et la vénération d'un peuple reconnaissant était Yunique salaire auquel ils dussent prétendre (1). »

On sait que c'est à tort que l'on reproche à saint Rémi cette hautaine apostrophe à Clovis , lorsqu'il le baptisa : Baisse la tête, fier Sicambre, car ce ne sont point là les paroles de saint Rémi, mais bien les paroles que lui prêtent gratuitement les adversaires de l'Eglise, pour ensuite lui en faire un crime. Grégoire de Tours, sur lequel on s'appuie, fait dire par saint Rémi : « Doux Sicambre, baisse la tête (2), » ce qui n'est pas tout à fait la même chose, les mots doux et fier n'étant synonymes dans aucune langue.

Du reste, cette domination qu'acquit le clergé eut son origine et sa raison d'être dans les causes qui la justifient, je veux dire la nécessité de se dévouer au salut du peuple, et la supériorité intellectuelle et morale qui donne de pouvoir s'y dévouer. M. Augustin Thièry a reconnu en ces termes la légitimité de l'accroissement que prit, dans les choses temporelles, l'autorité des évêques : « Dans l'anarchie et le désordre qui suivirent la retraite des fonctionnaires romains devant les bandes germaniques, tout cela (l'administration) dut changer et il fallut de nécessité que les autorités municipales, le défenseur, Févêque, la curie tout entière, les plus notables citoyens s'emparassent des pouvoirs laissés vacants, et devinssent

(1) Hisl% de la décadence de l'empire romain^ t. XF, ch. LXV. — (2) Mitis, depone colla, Sicamber. Greg. Turon. Hist., I. Il, c. XXXI.

à la fois pour la ville et son territoire administrateurs et juges (1). »

M. Amédèe Thièry a également reconnu que le pouvoir temporel des évêques avait reçu, de la nécessité même, la plus légitime des consécrations. Voici ses paroles ; « Des lois nées du besoin des temps conféraient à l'évêque des attributions civiles qui en firent peu à peu un véritable magistrat et le premier de la cité, mais la force des choses lui en conférait bien d'autres ; elle faisait de lui, suivant le cas, un duumvir, un préfet, un intendant des finances, un général d'armée (2). »

Quant à M. Guizot, ses paroles ont toute la précision désirable. « Il était arrivé, par les vexations du despotisme et la ruine des villes, que les curiales, ou membres des corps municipaux, étaient tombés dans le découragement et l'apathie ; les évêques, au contraire, et le corps des prêtres, pleins de vie, de zèle, s'offraient naturellement à tout surveiller , à tout diriger. On aurait tort de le leur reprocher, de les taxer d'usurpation ; ainsi le voulait le cours naturel des choses. Le clergé seul était moralement fort et animé ; il devint partout puissant, c'est la loi de l'univers (3). »

CXCII. La papauté a-t-elle le droit d'intervenir dans les choses temporelles? — M. de Rémusat va répondre. « Une autorité purement morale semble l'attribut exclusif d'un ministère spirituel. Il n'en a

(1) Bêcils des temps mérovingiens, t. 1, ch. V, des considérations préliminaires, p. 194, 3e édit., 1846. — (2) Etude sur Attila dans la Revue des Deux-Mondes, t. XIII, 1852, p. 343 et 9S0. — (3) Hist, de la civilisât, en Europe, leçon II, p. SI.

pas été ainsi, cependant, et pour peu qu'on y réfléchisse, on aperçoit qu'il ne pouvait en être ainsi. D'abord, rien n'est uniquement spirituel ici-bas. Les hommes ne sont pas de purs esprits... Le christianisme devait sortir de l'enfantement du monde moderne, tel qu'il agît notablement sur les institutions, les pouvoirs, les événements, et devînt par conséquent lui-même quelque chose comme une institution, comme un pouvoir, comme un perpétuel événement. Il ne pouvait rester une simple doctrine, une pure croyance qui se tînt écartée des affaires du monde. Est-ce que les affaires du monde ne sont pas l'empire de la volonté humaine ? Est-ce que la volonté humaine n'est pas sujette à la loi de Dieu, et la morale sacrée connaît-elle d'autres limites que celles de la conscience? Les hommes n'ont pas uniquement des devoirs privés, et les gouvernements sont des hommes, en définitive, et non pas des choses ; on ne voit pas bien comment, chez les nations chrétiennes, le monde politique, pouvoirs et citoyens, aurait pu se maintenir absolument hors de la religion sans se placer hors de la loi morale.

» Au fond, la distinction du spirituel et du temporel est celle de l'esprit et du corps. Or, y a-t-il, en ce monde, un pouvoir qui ne gouverne que l'esprit, un pouvoir qui commande seulement au corps ? Tous les actes de l'esprit, lorsqu'ils sortent de l'immobilité apparente de la réflexion, deviennent des mouvements corporels, et l'homme est une âme qui se meut. On dit que parmi ces actes les uns concernent le temps et les autres, l'éternité. Lesquels ? Les actions d'une créature morale sont toujours mo-

raies, elles donnent toujours lieu à responsabilité, elles violent ou attestent une loi suprême. L'homme agit dans le temps, mais pour l'éternité... Insisterezvous et voudrez-vous isoler ce qui est religieux, au sens catholique, de ce qui est moral, au sens politique ? Faisons cette épreuve. Ne parlons pas de ce pouvoir pénitentiel qui rend le prêtre juge du devoir. . . Toujours il restera, dans la vie des sociétés, telles choses que des guerres injustes, que des lois iniques, que des actes d'usurpation ou d'oppression. Or, la religion, oui ou non, la morale religieuse du moins, a-t-elle un avis sur ces choses ? Et si elle a un avis, est-il possible et digne que l'Eglise le taise ? Doit-elle se soumettre docilement à l'iniquité puissante, et, seule sur la terre, sera-elle sans conscience ? Jamais l'opinion des nations catholiques ne Ta fait descendre si bas. Que serait le sacerdoce, si, lui qui règne par la parole, il devait, toutes les fois que la société est en question, se condamner au silence?....

» Le pouvoir indirect, celui qui appuie sa compétence universelle sur l'universalité de la morale, celui qui atteint le temporel par le spirituel, et qui, même en ne prononçant que des peines canoniques, se fait le juge du monde, celui-là, l'Eglise romaine, non plus qu'aucune autre Eglise catholique, n'en saurait renier le principe, ni diminuer la prééminence. Dans sa sagesse, l'Eglise en a pu limiter l'usage, adoucir la forme, taire les conséquences. Par amour pour la paix, il est permis de laisser dans l'ombre cette arme redoutable. Mais des ménagements ne sont pas des renonciations , et la prudence qui modère les

actes n'implique point l'abandon des droits (1). » CXCIII. Les papes, par suite du droit d'intervenir dans les choses temporelles et politiques, devaient-ils naturellement avoir des Etats temporels ? — Oui, afin de pouvoir suffire aux besoins matériels de l'Eglise et afin d'être indépendants dans leur action temporelle et politique. Aussi la Providence leur ménagea-t-elle les Etats-Romains, dont l'acquisition fut la plus juste et la plus légitime des acquisitions. Ecoutons les incroyants justifier, à ces différents points de vue, le pouvoir temporel du Saint-Siège.

Voltaire a dit : « Constantin donne, en effet, non au seul évêque de Rome, mais à la cathédrale qui était l'église de Saint-Jean, mille marcs d'or et trente mille d'argent avec quatorze mille sous de rente et des terres dans la Calabre. Chaque empereur, ensuite, augmenta ce patrimoine. Les évêques de Rome en avaient besoin. Les missionnaires qu'ils envoyèrent bientôt dans l'Europe païenne, les évèques chassés de leurs sièges auxquels ils donnèrent un asile, les pauvres qu'ils nourrirent, les mettaient dans la nécessité d'être très-riches. Le crédit de la place, supérieur aux richesses, fit bientôt du pasteur des chrétiens de Rome l'homme le plus considérable de l'Occident (2). »

Un auteur contraire à la papauté, M. Daunou, établit à la fois et que les papes acquirent légitimement leurs Etats temporels, et qu'ils firent de leurs reve-

(1) Saint Anselme, 1. II, c. I, p. 402 et suiv. — (2) Essai sur les mœurs et l'esprit des nations9%, f.

nus le plus noble et le plus généreux emploi : « Délaissés par leurs maîtres, les Romains durent s'attacher à leurs pontifes alors presque tous Romains , presque tous, aussi, recommandables. Pères et défenseurs du peuple, médiateurs entre les grands, chefs de la religion et de l'empire, les papes réunissaient les divers moyens de crédit et d'influence que donnent les richesses, les bienfaits , les vertus et le sacerdoce suprême (1). »

Le calviniste Sismondi n'est pas suspect, car il se montre partout un ennemi déclaré du catholicisme, un partisan des doctrines réformées, un homme que ses préjugés hérétiques empêchent de voir et de dire la vérité ; or, le calviniste Sismondi parle comme M. Daunou. Il a dit, en effet : « Plus les Romains se voyaient négligés par les empereurs, plus ils s'attachaient aux papes qui, pendant cette période, étaient eux-mêmes presque tous Romains de naissance et que leurs vertus ont fait admettre , pour la plupart, dans le catalogue des Saints. Les papes pour protéger les églises et les couvents contre la profanation des barbares employaient les richesses ecclésiastiques dont ils disposaient et les aumônes qu'ils obtenaient de la charité des fidèles occidentaux, en sorte que le pouvoir croissant de ces pontifes sur la ville de Rome était fondé sur les titres les plus respectables des vertus et des bienfaits (2). »

Gibbon a résumé sa pensée dans cette ligne : « Les besoins publics et particuliers étaient se-

(1) Daunou, Essai historique, etc., t. I. — (2) Histoire des républiques italiennes, t. II, ch. IH. Histoire des Français, t. II. T. II. /

courus par les revenus abondants des papes (1). » Enfin, Voltaire, après avoir discuté avec sa mauvaise foi ordinaire le droit des pontifes, n'a pu s'empêcher de conclure ainsi : « Le Saint-Siège n'a d'ailleurs pas besoin de ces titres équivoques : le temps lui a donné des droits aussi réels sur ses Etats que les autres souverains de l'Europe en ont sur les leurs (2).» Quant à la nécessité d'Etats temporels pour la liberté d'action du Saint-Siège, les aveux se multiplient comme partout. Hurler a fait observer que le pape, s'il n'était pas temporellement indépendant, « pourrait facilement être réduit, comme le voulait l'empereur Henri IV, à devenir un simple patriarche de la cour impériale, et la chrétienté tout entière être livrée aux caprices de ses souverains , comme l'Eglise d'Orient l'était aux caprices de Constantinople (3). »

Voltaire a fait cet aveu : « Les papes d'Avignon étaient trop dépendants des volontés des rois de France et ne jouissaient pas de la liberté nécessaire au bon emploi de leur autorité (4). » Ce qui rappelle le mot du président Hénaut : « Le pape a à répondre dans tout l'univers à tous ceux qui y commandent, et, par conséquent, aucun ne doit lui commander (5). » GXC1V. Les papes méritèrent-ils bien de l'Italie, à considérer les luttes qu'ils soutinrent contre les empereurs d'Allemagne ? — Oui , car ces

(1) Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, t. VI. — (2) Essai sur les mœurs, ch. XIII. — (3) Histoire d'Innocent III, t. I, p. 93. Cf. t. III, p. 216. — (4) Annales de l'Empire, t. I, p. 397. — (S) Abrégé chronologique de l'histoire de France. Remarques sur la 2e race, éd. 1678.

empereurs ne tendaient à rien moins qu'à opprimer l'Italie et le monde en opprimant l'Eglise. Ici, encore, écoutons Voltaire. « Les Italiens avaient un droit plus naturel à la liberté qu'un Allemand en avait d'être leur maître. » — « Ces princes, les empereurs d'Allemagne , tranchaient tout par le glaive (1). » — « Les Italiens n'obéissaient jamais que malgré eux au sang germanique (2). » — « Si cette autorité des empereurs avait duré, les papes n'eussent été que leurs chapelains et l'Italie eût été esclave (3). »

GXCV. Les papes ont-ils bien mérité du genre humain dans tout ce qu'ils ont conçu et exécuté ? — Oui, car tout, dans leurs entreprises, respire le dévouement le plus complet pour l'humanité et a pour but d'assurer, non seulement son salut éternel, mais encore son salut temporel. Témoin ces paroles (VAncillon, luthérien allemand, homme d'Etat et publiciste : « Au moyen-âge, où il n'y avait pas d'ordre social, la papauté sauva l'empire de la barbarie ; elle créa des relations entre les nations les plus éloignées; elle fut un centre commun, un point de rappel pour les nations isolées ; elle s'interposa entre l'oppresseur et l'opprimé, et, renouant les peuples les uns aux autres par des liens d'alliance et d'amitié, elle devint la sauvegarde universelle (4). »

Témoin ces paroles de Jean de Muller, protestant d'une autre secte, et surnommé par ses compatriotes,

(1) Essai sur l'hist., t. II, ch. XLVII, p. 56, 57. — (2) Ibidem, ch. LX1, LXII.— (3) Ibidem, t. I, p. 38.— (4) Tableau du système politique de l' Europe depuis la fm du XV* siècle. Introd., p. J33,

le Thucydide de la Suisse : « Sans les papes, Rome n'existerait pas. Grégoire, Alexandre, Innocent, opposèrent une digue au torrent qui menaçait la terre. Leurs mains paternelles étayèrent la hiérarchie, la liberté de tous les Etats (1). »

Macaulayj également protestant, a rendu la même justice à la papauté. « La suprématie spirituelle que s'arrogeait le pape, ce sont ses paroles, produisit ellemême plus de bien que de mal. Dans ces siècles de ténèbres, elle eut pour effet d'unir les nations occidentales en une seule grande communauté. Rome et son évêque furent, pour les chrétiens de la communion latine, depuis la Calabre jusqu'aux Hébrides, ce que les courses d'Olympie et les oracles pythiens avaient été pour les villes grecques, depuis Trébizonde jusqu'à Marseille. Ainsi grandirent sur une vaste échelle des sentiments de mutuelle bienveillance. Les races séparées par de vastes mers et de hautes montagnes se reconnurent pour sœurs, et adoptèrent un même code de droit public ; même dans la guerre la cruauté du conquérant fut fréquemment tempérée par le souvenir que lui et ses ennemis vaincus étaient tous membres d'une même grande fédération. C'est dans cette fédération que furent enfin admis nos ancêtres saxons (2). »

GXCVL Serait-il facile de démontrer Faction civilisatrice de la papauté en étudiant la vie de quelques papes en particulier ? — Oui, Voltaire a dit d'Alexandre III : « L'homme peut-être qui, au

(1) Hist, universelle» — (2) fltst. d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II, t. ï.

moyen-âge, mérita le plus du genre humain, fut le pape Alexandre III. Ce fut lui qui, dans un concile, au XIIe siècle, abolit, autant qu'il le put, la servitude. C'est ce même pape qui triompha dans Venise, par sa sagesse, de la violence de l'empereur Barberousse, et qui força Henri II, roi d'Angleterre, à demander pardon à Dieu et aux hommes du meurtre de Thomas Becket.il ressuscita les droits des peuples et réprima le crime dans les rois... Si les hommes sont rentrés dans leurs droits, c'est principalement au pape Alexandre qu'ils en sont redevables ; c'est à lui que tant de villes doivent leur splendeur (1). »

Hurler, parlant d'Innocent III , qu'il justifie complètement , en a dit à l'occasion du divorce de Philippe-Auguste : « Le pape demeure inflexible , semblable à l'homme qui est placé sur le terrain du devoir, ni les prières, ni les menaces ne peuvent rébranler. C'est cette fermeté qui a maintenu la puissance du christianisme en Occident, et placé, uniquement par la puissance victorieuse d'une idée supérieure, le siège apostolique au-dessus du trône des rois. Si le christianisme n'a pas été refoulé comme une secte dans un coin du globe, s'il n'a pas été réduit comme une simple formule à la religion des Indous , ou s'il n'a point perdu de son énergie européenne, au sein des voluptés de l'Orient, on le doit à ce grand principe de l'Eglise qui unit, veille et moralise (2). »

Quant au pape Grégoire VII, il a été d'au-

(1) Cité dans Rome et la Civilisation^ par Mahon de Monaghans p. 187. - (2) Innocent Ul, 1. I, p. 57 et 1. II, p. 199.

tant plus vengé qu'il a été plus attaqué, d'autant mieux justifié qu'il a été plus calomnié. Déjà, à une époque où les sciences historiques étaient moins cultivées qu'aujourd'hui, Bayle disait, à l'endroit du saint et grand pape : « La conquête de l'Eglise a été un ouvrage où il n'a pas fallu moins de cœur et moins d'adresse qu'il n'en faut pour la conquête d'un empire. L'autorité où les papes sont parvenus est plus digne d'admiration que la vaste monarchie de l'ancienne Rome. On ne saurait considérer, sans étonnement, qu'une Eglise, qui n'a que les armes spirituelles de la parole de Dieu et qui ne peut fonder ses droits que sur l'Evangile, ait eu la hardiesse d'aspirer à une domination absolue sur tous les rois de la terre, mais il est encore plus étonnant que ce dessein chimérique lui ait réussi. Selon le monde, cette conquête est un ouvrage plus glorieux que celle des Alexandre et des César, et ainsi Grégoire VII, qui en a été le principal promoteur, doit avoir place parmi les grands conquérants qui ont eu les qualités les plus éminentes (1) . n

De nos jours, sir James Stephen, professeur d'histoire à l'Université de Cambridge, a résumé, en ces termes, son jugement sur Grégoire VII : « Le despotisme d'Hildebrand , qu'on l'accuse ou non d'inconséquence, voulait conduire le genre humain par des impulsions morales à une sainteté plus qu'humaine. Le despotisme féodal auquel il faisait la guerre cherchait, au contraire, avec une rigoureuse logique, à dégrader les hommes en faisant d'eux des animaux

(1) Diction,, art, Grégoire VII.

féroces ou des bêtes de somme. Ce fut la lutte de la puissance intellectuelle contre la puissance physique, de l'instruction contre l'ignorance, de la religion contre l'injustice et la débauche. Aux papes du moyen-âge était assigné par la Providence un rôle dont l'abandon eût plongé l'Eglise et le monde dans un esclavage sans espoir. Au pape Grégoire VII furent donnés le génie et le courage nécessaires au niveau d'une si haute mission... Il trouva la papauté dépendante de l'Empire et il l'étaya par des alliances qui embrassèrent presque toute la péninsule italienne. Il trouva la papauté éligible parle peuple et le clergé romains, et il la rendit éligible par un collège à la nomination du pape. Il trouva le Saint- Siège placé de fait sous la suprématie de l'empereur et il arracha cette suprématie des mains de Henri. Il trouva le clergé séculier allié et dépendant du pouvoir laïque, et il fit de ce clergé l'auxiliaire inaliénable de son autorité. Il trouva les plus hauts dignitaires de l'Eglise asservis aux souverains temporels et il les délivra de ce joug pour les soumettre à la tiare romaine. Il trouva les fonctions et les bénéfices ecclésiastiques devenus la proie des princes et une marchandise, et il les fit rentrer sous la dépendance du souverain-pontife. Hildebrand est justement célèbre comme le réformateur des abus profanes et licencieux de son temps. On lui doit encore un autre éloge, c'est d'avoir laissé l'empreinte de son gigantesque caractère sur l'histoire des siècles qui suivirent (1). »

(ij Le pape Grégoire VIL (Edinburg Review, 1845.)

On connaît aussi le travail de Voigt sur Grégoire VII ; il est tout à la justification du pontife.

Si quelques papes n'ont pas toujours été à la hauteur de leur mission, on peut répondre avec Herder qui, on le sait, était protestant : « Beaucoup plus rarement que les couronnes séculières, la tiare romaine a été souillée par la mollesse et par la débauche ; encore le plus souvent ne furent-elles remarquées que parce qu'elles furent les fautes des papes (1). »

CXCVIL Les peuples qui secouèrent l'autorité du pontife romain ont-ils recueilli gloire et honneur pour fruit de leur rébellion ? — Non. Séparés de l'arbre, ils n'ont pu que se dessécher. La Russie nous vient ici en preuve. Son Eglise comme toutes les Eglises schismatique , grecque, arménienne , syriaque, cophte, ont quatre caractères distinctifs : servilisme, ignorance, vénalité, immoralité. « Rien ne peut être comparé à la démoralisation du clergé russe, dont l'ignorance égale les vices, nous dit Xavier de Bell. Le plus grand nombre des moines et des popes passent leur vie dans une ivresse honteuse qui les rend incapables de remplir décemment leurs devoirs religieux ; ils ont perdu toute idée d'une mission sacrée ; la seule vue des popes ou prêtres de paroisse, excite autant de dégoût que d'étonnement. A voir ces hommes à la barbe inculte , à la face bouffie par l'effet du vin, aux vêtements sales, preuve d'une absence totale de respect pour euxmêmes, on ne peut concevoir qu'ils soient les apôtres de la vérité (2). »

(1) Idées sur la philosophie de L'histoire, 1. XÎX, ch. II. — (2) Les Steppes et la mertlaspienne, par Xavier Hora maire de Helî,

Un écrivain protestant, examinant ce même sujet, a dit : « De tous les pays celui qui perdit le plus à cette séparation (de Rome), ce fut incontestablement la Russie qui se trouva par ce seul fait exclue, en quelque sorte, de la communauté européenne, et étrangère aux progrès de la civilisation. Isolée comme elle Tétait, les réformes, les institutions nouvelles, tous les nobles sentiments enfin qui agitaient et régénéraient l'Europe, passèrent inaperçus pour elle. Les croisades, ces grandes et aventureuses entreprises auxquelles toutes les nations chrétiennes prenaient part, les croisades lui firent en vain leur appel... Jusqu'à quel point la religion grecque a-t-elle été favorable aux progrès moraux de ceux qui la professent ? C'est une question résolue suffisamment sans doute par Tisolement de la Russie pendant les luttes de la civilisation européenne (1). » Quant aux autres schismatiques, ils donnent lieu à la même observation ; ils n'ont gardé du christianisme que le nom, au rapport de protestants anglais et américains. « On ne peut s'empêcher, dit le docteur Carne, de reconnaître l'extrême abaissement des malheureux Grecs. »

— « L'ignorance grossière du clergé inférieur nonseulement de tout ce qui concerne la théologie, remarque M. Spencer, mais même des premiers éléments de l'éducation ; les habitudes dissolues d'un grand nombre de dignitaires du haut clergé et les infamies pratiquées dans les monastères, sont devenues proverbiales dans toute la Grèce. Ceci s'appli-

chevalier de l'ordre de Saint-Vladimir, t. I, ch. VIII, p. 120 (1843).

— (1) British and forci gn Riview> 1840, l'église Grœco Busse,

que à la Grèce propre, dont les habitants sont plus démoralisés qu'ils ne Tétaient sous l'empire des Turcs. » — « La patriarchat, rapporte un auteur américain en 1861, est le centre d'une corruption sans honte. Les neuf dixièmes du clergé grec sont ignorants, vulgaires, ivrognes, débauchés... Ils sont, en conséquence, détestés par la grande majorité des membres de cette religion (1). »

CXCVIII. L'Eglise favorisa-t-elle la civilisation en instituant la chevalerie ? — Oui. Le chevalier, en effet, vouait son épée à la protection de la faiblesse, quelque nom qu'elle portât, au triomphe de la justice. Elle s'opposait aux désordres et aux violences, résultats de l'anarchie. Or, c'est l'Eglise qui créa la chevalerie ; la chevalerie fut une institution chrétienne. « L'esprit aventureux de la chevalerie, dit Heeren, fut accompagné d'une certaine rudesse guerrière , parce que les armes étaient l'unique occupation de nos preux. Mais tout rude que fût cet esprit, il était susceptible d'un effort noble et généreux qui, en effet, eut lieu et résulta de deux différentes causes. L'une fut la religion... Le christianisme, qui donnait de la divinité, du monde surnaturel et du culte, des idées plus épurées que la mythologie des Grecs, disposait ces âmes neuves à une dévotion fervente, à une mysticité pieuse qui les exaltait et les rendait capables des plus grands sacrifices. L'ordre sacerdotal, ou la hiérarchie, qui avait alors une si grande puissance,

(1) Voir ces témoignages cités dans Les Missions chrétiennes, par T.-W.-M, Marshall, t. II, p. 9 et 10.

nourrissait ces idées et y joignait celle d'une soumission religieuse aux ministres des saints autels, aux vœux et aux pénitences qu'ils imposaient (1). » CXCIX. L'Eglise favorisa-t-elle la civilisation en instituant la Paix de Dieu, la Trêve de Dieu? — Oui. On sait ce qui donna naissance à ces institutions ; ce fut le besoin de mettre un frein aux abus de la féodalité. Sous les derniers successeurs de Gharlemagne, plus de lois, plus d'institutions, l'arbitraire de chaque seigneur, la guerre devenue la raison suprême de quiconque possédait un village, un château, un simple manoir, plus de magistrats ni de justice, le brigandage exercé sans résistance sur les routes par les seigneurs puissants, le pillage des marchands et des laboureurs érigé presque en droit, les taxes, les impôts arbitraires détruisant ou rendant illusoires, aux mains des artisans, le droit même de propriété, voilà quel était alors le fait social. Que fit l'Eglise ? Ne désespérant pas de la société, elle parla, elle excommunia, et, surtout, elle organisa, contre la formidable puissance des seigneurs, des associations, des confréries auxquelles elle faisait jurer de protéger la paix, de combattre les violateurs de la paix, de défendre les clercs, les femmes, les faibles, les marchandises , tous les biens de la terre , les paysans et les marchands ; en un mot, l'Eglise établit la Paix de Dieu qui consistait en ce que nous venons de dire, qui fut une réaction de l'ordre et de la liberté contre les excès de la féodalité. Cette Paix se révèle à l'œil attentif comme une institution chrétienne, née de

(1) Estai sur l'influence des Croisades, p. 118, 119, Paris, 1808.

l'inspiration du clergé, des conciles, ainsi que le prouvent .les monuments du temps et que l'a établi victorieusement un avocat, M. Ernest Semichon (1). Elle ne sortit pas de la ghilde germanique dont il n'est question que quatre fois au VIIIe et au IXe siècle, et qui n'a pu produire, deux siècles plus tard, l'immense résultat que lui attribue Augustin Thiéry, aujourd'hui réfuté et abandonné.

En établissant la Paix de Bien pour la protection de tous, l'Eglise fit aussi jurer la Trêve de Dieu (TreugaDeï), c'est-à-dire la suspension de la guerre même entre ceux qui se livraient au métier des armes. Cette trêve devait durer quarante jours depuis le moment de l'offense et être observée toutes les semaines, du mercredi soir au lundi matin, tous les jours de fêtes annoncées au prône, les fêtes de la sainte Vierge, les vigiles de toutes ces fêtes, depuis le commencement de l'Avent jusqu'au dimanche qui suit l'Epiphanie, du commencement du Carême jusqu'à l'Octave de la Pentecôte, c'est-à-dire la plus grande partie de l'année (2). Il est facile de comprendre, à la simple lumière de ces notions, quel service immense l'Eglise rendit à la société en établissant et la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. Mais il nous faut citer ici des aveux plus textuels.

« L'Eglise, dit M. Guizot, essayait par toutes les voies de réprimer, dans la société, le recours à la violence, les guerres continuelles. Il n'y a personne qui ne sache ce que c'était que la Trêve de Dieu, et

(1) La Paix et la Trêve de Dieu, Résumé et Conclusion, Paris, Didier, 1857. - (2) Ibidem.

une foule de mesures du même genre par lesquelles l'Eglise luttait contre l'emploi de la force, et s'appliquait à introduire dans la société, plus d'ordre, plus de douceur (1). »

« La Trêve de Dieu, dit Henri Martin, sans être jamais complètement observée, fut un grand bienfait pour l'Occident et aida notre patrie à gagner l'époque à laquelle un véritable pouvoir public fut enfin constitué en France (2). »

M. L. Binaut, reconnaissant, dans la Revue des Deux-Mondes, que les Tribunaux de la Paix, c'està-dire, dans lesquels on jugeait toutes les questions relatives à l'observation de la paix et les infracteurs de la Paix, M. Binant, reconnaissant que ces tribunaux furent à la fois et des tribunaux établis par l'Eglise, et des tribunaux ecclésiastiques, a dit dans son travail sur la Trêve de Dieu : « La trêve de Dieu devint comme une personne morale ; on met sous sa garde, les clercs, les pèlerins, les marchands, les cultivateurs, les femmes ; on lui voue les animaux domestiques, les bergers et leurs troupeaux, les bêtes de labour, les instruments d'agriculture, les oliviers. Autant que possible on attachait à ces objets mêmes quelque idée pieuse qui les protégeait. Néanmoins, comme tout ce qui procède d'un enthousiasme éphémère ou d'une forte commotion du cœur humain est éphémère et caduc, si on ne le fixe en institution organique, les évèques, en confirmant la trêve par les conciles, instituèrent une juridiction pour réprimer

(1) Histoire de ta civilisation en Europe. — (2) Histoire de France , t III.

les infracteurs, ils y intéressèrent sagement des seigneurs laïques en les appelant à ces assises, et en leur abandonnant une part des amendes. Seulement, pour ne pas altérer le principe de la trêve, qu'il eût été dangereux d'abandonner à la race guerrière, ces tribunaux restèrent essentiellement ecclésiastiques; les causes d'infraction de la paix étaient de la compétence de ïévêque, les seigneurs n'étaient là que pour rendre les jugements plus efficaces par leur adhésion ou leur coopération (1). »

Mais c'est surtout M. Ernest Semichon qu'il nous faut entendre comme ayant étudié d'une manière spéciale la question qui nous occupe. L'importance du sujet et l'autorité de l'écrivain, empêcheront sans doute le lecteur de reculer devant une citation de trois pages, qui, du reste , a demandé plus de temps pour pouvoir être écrite , qu'elle n'en demande pour être lue. Donc, parlant de la Paix et de la Trêve de Dieu, notre auteur dit :

« Ainsi, pour les clercs, pour les marchands et les laboureurs, la paix devait régner toujours, même dans les contrées dont les princes ou les seigneurs étaient en guerre; on ne pouvait s'attaquer qu'à ceux qui portaient les armes. Les hommes et les choses de Dieu devaient toujours être respectés; les hommes et les instruments de travail étaient sacrés aussi.

» Lorsque la loi de la paix était obéie, quelle sécurité succédait, pour les malheureux habitants de nos villes et de nos campagnes, aux affreuses guerres

(1) Revue des Deux- Mondes, 15 novembre 1857.

privées et au brigandage du Xe siècle et du commencement du XIe !

» En se pénétrant de l'esprit et de l'application de cette loi , on ne peut plus s'étonner du développement si rapide et de la richesse de la classe moyenne au XIIe siècle , développement prodigieux et dont aucun autre fait ne peut rendre compte.

» La guerre naissait entre deux seigneurs ; ils voulaient, comme autrefois, faire appel à la force et ravager la contrée , aussitôt les victimes de leurs violences, sujets de l'un ou de l'autre des adversaires, faisaient clameur à Vévêque ou à V archidiacre ; l'évêque ordonnait de cesser la guerre pendant quarante jours, et citait les deux ennemis devant le tribunal de la paix, car la paix avait ses tribunaux, ses juges, ses impôts, sa force publique.

» Le règne des tribunaux et de la justice régulière succédait à la loi barbare du combat et de la vengeance. Ainsi l'Eglise préparait les voies à la royauté qui créa ou développa singulièrement, à partir du XIIIe siècle, ses juridictions, bailliages, échiquiers, cours judiciaires de toute nature.

» Mais ne nous éloignons pas du XIe siècle, et revenons à la juridiction de la paix.

» Cette juridiction, qui appartenait souvent à l'archidiacre, avait pour chef suprême ïévëque; elle ne dut pas étonner les peuples, car, de tout temps, dans la société chrétienne, les évêques avaient eu une juridiction civile, ils étaient arbitres d'une foule de différends que les fidèles leur soumettaient et la juridiction de la paix n'était qu'une transformation de

cette juridiction arbitrale, autrefois reconnue par les empereurs romains.

» Nous savons comment procédait cette juridiction de la paix.

» Si la cause était de la compétence des tribunaux ecclésiastiques, question de mariage, de testament, etc., le tribunal de l'archevêque ou de Févêque la retenait et la jugeait; si la cause était de la compétence du roi ou du comte, Févêque ou l'archidiacre renvoyait devant eux. Mais, dans toutes les causes, le seigneur qui refusait de comparaître devant ia justice, et qui voulait, comme autrefois, trancher les questions par la guerre, était excommunié; si les peines spirituelles ne suffisaient pas, il était mis au ban de la confrérie.

» Alors la confrérie marchait a la voix de l'évêque, du comte ou de l'archidiacre, sous la conduite des curés, contre tous les ennemis et les violateurs de la paix.

» C'était créer une force publique qui manquait à la société, et qui par la guerre, au nom du droit et de la paix, porta le plus terrible coup à la puissance absolue des seigneurs. Nous citons à l'appendice Fexemple d'un de ces dignes pasteurs s'élançant, sans armes et sans autre protection qu'une planche qu'il portait dans ses mains, à l'assaut du château d'un seigneur excommunié (le seigneur du Puiset) : héros pacifique dont le nom n'a pas été transmis à la postérité, et qui, ne craignant pas de recevoir la mort, sans vouloir la donner, animait l'ardeur de ses paroissiens pour la défense du droit et de la justice.

» Ces associations, imposées par les conciles, embrassèrent bientôt la plupart des diocèses de France.

» Au XIIe siècle, le roi Louis-le-Gros se déclara leur protecteur : son appui leur donne une puissance presque irrésistible , et la royauté prépare ainsi, par cette union avec le clergé et le tiers-état, ses grandeurs futures.

» Ces confréries de la paix, d'abord diocésaines, se transformèrent au XIIe siècle ; plusieurs deviennent les communes jurées des villes ; le mouvement

COMMUNAL SUCCÈDE AU MOUVEMENT DIOCÉSAIN et COUVre

la France.

* Au XIIIe siècle, les associations se corrompent souvent; elles dégénèrent dans le pays pyrénéen en sociétés secrètes, organisant la révolte et l'hérésie, fomentant dans l'ombre les révolutions...

» L'Eglise les abandonna alors.

» Une nouvelle ère commença : la royauté, les légistes et les seigneurs, sans attaquer encore, comme on le fit sous Philippe-le-Bel, l'autorité souveraine du pape, s'unirent, au XIIIe siècle, pour restreindre et presque détruire l'action politique, jusque-là incontestée du clergé et des évèques.

» Au XIIIe siècle, la royauté, dégagée de toute entrave, continue l'œuvre d'émancipation du tiers-état que l'Eglise avait inaugurée seule au XIe siècle et continué au XIIe (4). »

(1) La Paix et la Trêve de Dieu, Résumé et Conclusion, p. 315- 530. Cf. Henri Martin, Histoire de France, t. M, et Diction, encyctopéd, de la Théologie catholique^ art. Trêve de Dieu.

GC. L'Eglise se montra-t-elle hostile au mouvement communal , aux libertés municipales ?

— On a prétendu qu'elle s'en était montrée l'adversaire systématique, soit pour maintenir son autorité temporelle et sa juridiction féodale, soit en faveur de l'absolutisme des rois. Ici encore, les adversaires, se démentant eux-mêmes, ont vengé l'Eglise contre cette accusation. Augustin Thierry a dit : « Dans le midi de la France actuelle, pays situé alors en dehors du royaume, les évêques se montrèrent en général amis des libertés bourgeoises, et protecteurs des communes (1). » Et encore : « Dans le Midi, ce fut contre les seigneurs laïques (qu'éclata la révolution communale), avec l'aide et l'appui des évêques restés fidèles à leur ancienne mission de membres et de soutiens du régime municipal (2). »

M. Michelet a fait aussi les aveux que voici : « Le prêtre et le roi favorisèrent également l'affranchissement des serfs ; tout homme qui échappe à la servitude locale delà terre leur appartient, appartient au pouvoir central, abstrait, spirituel. Prêtres et rois s'avisent enfin d'affranchir des villes entières, de créer les communes et de chercher en elles une armée anti-féodale (5). » Et encore : « Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies ecclésiastiques. L'Eglise avait jeté là les fondements d'une forte démocratie (4). »

Du reste, la participation de l'Eglise au mouvement

(1) Lettres sur l'histoire de France, Ue lettre, p. 207. — (2) Récits des temps mérovingiens, t. I, dans les Considérations, c, V, p. 499.

— (3) Introduction à l'histoire universelle, p. 84. — (4) Histoire de France, t. II, p. 265.

communal est attestée par les monuments contemporains. Il y a dans l'histoire de nos municipalités un texte fameux, qui prouve que le clergé n'eut pas aussi peur de la liberté qu'on le prétend. « Louis (le Gros) dit l'historien Orderic Vital, réclama l'assistance des évêques dans toute la France, pour réprimer la tyrannie des brigands* et des séditieux. Alors les évêques instituèrent en France la communauté populaire, afin que les prêtres (les curés) accompagnassent le roi aux sièges et aux batailles avec leurs bannières et leurs paroissiens (1). »

Si quelquefois les évêques se montrèrent les adversaires de la liberté des communes, ils avaient grand'raison, car, trop souvent, cette liberté était turbulente et se tournait contre l'Eglise, ce que M. Guizot a constaté en ces termes : « Vous auriez grand tort si vous vous représentiez le régime intérieur d'une commune, une fois conquise et constituée, comme un régime de paix et de liberté ; rien n'en était plus loin... Dans l'intérieur de ses murs les dissensions étaient extrêmes, la vie continuellement orageuse, pleine de violence, d'iniquité et de péril. Les bourgeois étaient grossiers, emportés, barbares, pour le moins aussi barbares que les seigneurs auxquels ils avaient arraché leurs droits... La liberté de ces temps n'avait guère partout qu'une lugubre et déplorable histoire... La liberté y était si orageuse, si redoutable, que les hommes la prenaient bientôt, sinon en dégoût, du moins en terreur, et cherchaient, à tout prix, un ordre politique, qui leur donnât

(1) Orderic Vital, I. 1J.

quelque sécurité, but essentiel et condition absolue de l'état social (1). »

CCI. L'Eglise a-t-elle bien mérité du genre humain en provoquant et en organisant les Croisades? — Oui, car ces expéditions furent fécondes en résultats dont on ne pourra jamais apprécier l'importance. Constatons, toujours d'après les adversaires, quelques-uns de ces résultats :

Les Croisades ont d'abord refoulé le mahométisme qui menaçait d'envahir l'Europe et d'y implanter la barbarie dont il est le propagateur ; or, c'est là un bienfait immense.

Qu'est-ce, en effet, qu'est-ce que le mahométisme ? C'est une religion qui ne rattache pas l'homme à Dieu, et qui, par là même, n'est pas une religion : « Point de Christ, point de Médiateur, de Dieu- Homme, dit M. Michelet, parlant du mahométisfrie. Cette échelle que le christianisme nous avait jetée d'en haut et qui montait vers Dieu par les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet l'a supprimée, toute hiérarchie périt, la divine et l'humaine, Dieu recule dans le ciel à une profondeur infinie ou bien pèse sur la terre et l'écrase (2). »

Qu'est-ce que le mahométisme ? C'est une religion voluptueuse qui introduit jusque dans son paradis les voluptés charnelles, tandis que dans la religion chrétienne, tout porte au spiritualisme, même le dogme delà résurrection des corps. « Le côté ignoble n'a pas manqué à Mahomet, cet envoyé du ciel ; il a fait de la femme, dans une loi écrite, un instrument de

(1) Histoire de la civilisation en France, t. IV, leçon XIX, p. 272 et suiv. — (2) Histoire de France, t. II, p. 214.

débauche, en établissant qu'on pourrait en avoir quatre, et en en prenant lui-même quatorze pour son compte personnel, » comme Fa dit M. Barthélémy Saint- Bilaire (1).

Qu'est-ce que le mahométisme? Cest le fatalisme \ par là même c'est l'abrutissement moral. Il c n'est, dit encore M. Barthélémy Saint- Bilaire, qu'une paresse insurmontable et une stupidité nées de la débauche (2). »

Voltaire, faisant justice du fatalisme, et, par là même, du mahométisme, en a montré les suites et les conséquences dans ces vers :

D'un artisan suprême, impuissantes machines, Automates pensants, mus par des mains divines, Nous serions à jamais de mensonges occupés, Vils instruments d'un Dieu qui nous aurait trompés, Comment sans liberté serions-nous ses images ? Que lui reviendrait-il de ses brutes ouvrages ? On ne peut donc lui plaire, on ne peut l'offenser, Il n'a rien à punir, rien à récompenser. Dans les cieux, sur la terre, il n'est pas de justice, Caton est sans vertu, Catilina sans vice. he destin nous entraîne à nos affreux penchants, Et ce chaos du monde est fait pour les méchants ! L'oppresseur insolent, l'usurpateur avare, Cartouche, Miriwitz, ou tel autre barbare Plus coupable enfin qu'eux, le calomniateur Dira : Je n'ai rien fait, Dieu seul en est l'auteur; Ce n'est pas moi, c'est lui qui manque à ma parole. Qui frappe par ma main, pille, brûle, viole, C'est ainsi que le Dieu de justice et de paix Serait l'auteur du trouble et le Dieu des forfaits* Les tristes partisans de ce dogme effroyable Diraient 'ils rien de plus s1 Us adoraient te diable (3) ?

(1) Journal des Savants, année 1863, n08 d'août à septembre. -— (2) Ibidem. — (5) Discours sur la liberté de l'homme.

Qu'est-ce que le mahométisme ? C'est Yabrutissement intellectuel , comme il est l'abrutissement moral, puisqu'il s'impose par la force, l'épée à la main, le cimeterre sur la gorge et ne sait dire que crois ou meurs, au lieu de s'adresser à l'esprit et au cœur, de recourir aux armes de la science, à des motifs de persuasion. — Tel est le mahométisme, c'est une religion stupide et fangeuse.

Or, qui a refoulé le mahométisme? Ce sont les Croisades. Qui a suscité les Croisades? C'est l'Eglise. Dès lors, ici, comme partout, n'y a-t-il pas déjà lieu, en voyant le premier résultat de ces expéditions lointaines, à dire : Gloire, louange, amour et gratitude à l'Eglise qui s'est montrée une mère vigilante , une sentinelle avancée contre l'ennemi qui menaçait l'Europe! «Quels moyens de défense avait alors la république chrétienne, dit Michaud, où la plupart des Etats se trouvaient livrés à la licence, troublés par la discorde, plongés dans la barbarie. Si la chrétienté, comme le remarque un écrivain , ne fût sortie alors par toutes ses portes et à plusieurs reprises , pour attaquer un ennemi formidable, ne doit-on pas croire que cet ennemi eût profité de l'inaction des peuples chrétiens, qu'il les eût surpris au milieu de leurs divisions et les eût subjugués les uns après les autres ? Qui de nous ne frémit d'horreur en pensant que la France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie pouvaient éprouver le même sort que la Grèce et la Palestine (1)? » Oui, on frémit d'horreur à cette pensée quand on considère les ruines entassées par le ma-

(i) Michaud, Histoire des Croisades, 1. XXII, cb. I.

hométisme, les ruines d'Hippone et de Carthage, les temples chrétiens transformés en mosquées, les asiles de la pureté et de l'innocence devenus des sérails infâmes, quand on considère la misère morale et physique qui pèse sur la population musulmane, et dont la vue a fait dire au poète :

Que t'ont produit tes Dieux, quel bien t'ont-ils pu faire? Quels lauriers vois-tu croître aux pieds de leurs autels ? Ta secte obscure et basse avilit les mortels, Enerve le courage et rend l'homme stupide. La mienne élève l'âme et la rend intrépide, Ma loi fait les héros.

GCII. Les Croisades ont-elles produit d'autres effets salutaires?— Oui; ce sont-elles, entr'autres, qui ont affaibli le pouvoir féodal et contribué par là à l'unité nationale. « La noblesse, dit le protestant Heeren qui, au commencement de ce siècle, professait l'histoire à l'Université de Gœttingue, la noblesse, placée entre le trône que souvent elle bravait, et le peuple qu'elle opprimait, perdit des deux côtés une partie de sa puissance par l'effet des Croisades. Disons mieux, elle subit une métamorphose entière ; elle fut contrainte de dépouiller peu à peu, à la longue, son ancienne existence pour en prendre une toute nouvelle et toute différente. Dès lors, au lieu d'être une réunion de petits souverains et de petits tyrans, vassaux souvent rebelles , maîtres toujours durs , quelquefois faisant le métier de brigands désolant le pays, enfin aussi redoutables à la royauté qu'au commerce, à l'agriculture et à toute bonne police, la noblesse va devenir un des ordres de l'Etat, un corps

de citoyens, de sujets, les premiers près du trône, à qui ils ne feront plus ombrage, et placés en face de ce tiers-état dont les membres ne seront plus leurs serfs et qui partagera avec eux les soins de la commune patrie (1). »

On lit aussi dans Y Encyclopédie nouvelle : « Un bouleversement inouï eut lieu dans le sein de la société féodale ; une foule de barons croisés, forcés de faire argent de tout pour les préparatifs d'une si grande expédition, vendirent ou engagèrent leurs fiefs soit aux rois, soit aux seigneurs ecclésiastiques, ou octroyèrent à prix d'or les libertés communales aux villes de leurs seigneuries ; les serfs, les manants (manentcs, ceux qui demeurent fixés au sol), brisant les chaînes qui les attachaient à la glèbe, s'attroupèrent par myriades sans que personne pensât à les retenir... Il est plus facile de sentir que d'exprimer quel invincible attrait dut transporter ces hommes condamnés à se courber éternellement sur le même sillon, quelle soif de l'inconnu dut s'éveiller dans leurs âmes comprimées, lorsqu'à la voix de Pierre l'Ermite, laissant derrière eux le manoir seigneurial, ils se virent au milieu de nouveaux horizons, avec le ciel libre sur leurs têtes et la terre devant eux... De ces multitudes de vilains et de serfs qui s'étaient mises en chemin vers le soleil levant, prenant les astres pour guides, ou demandant leur route à l'instinct des animaux comme dans les migrations des races primitives, bien peu revinrent sur le sol natal ; ils semèrent le monde de leurs os sans sépul-

(1) L. Heeren, Essai sur l'influente des Croisades.

ture, mais le fruit du grand pèlerinage ne fut pas perdu pour les frères et les fils qu'ils avaient laissés dans la patrie. Ce n'est pas chose fortuite que le synchronisme de la première Croisade avec le grand mouvement communal de France, etc. (1). »

Ce sont elles qui ont donné un nouvel élan au génie européen, et lui ont ouvert des horizons nouveaux, selon ces paroles de M. Guizot : « Elles ont tiré la société européenne d'une ornière très-étroite pour la jeter dans des voies nouvelles et infiniment plus larges; elles ont commencé cette transformation des divers éléments de la société européenne en gouvernements et en peuples, qui est le caractère de la civilisation moderne (2). »

Ce sont elles qui ont fait progresser la navigation, la géographie, etc., etc., etc.

Ce sont elles qui ont contribué pour une large part à l'émancipation des serfs. « Les papes, dit le protestant Heeren, déjà cité, mirent en jeu de puissants ressorts pour entraîner les habitants des campagnes. Il fut ordonné qu'on ne pourrait empêcher aucun chrétien, dans quelque condition qu'il fut né, de prendre la croix et de partir pour la Terre-Sainte. C'était briser d'un seul coup les liens qui attachaient le serf, l'homme de main-morte à la glèbe, à la terre de son seigneur (3). »

Et quand même les Croisades n'auraient pas pro-

(1) Encyclopédie nouvelle, t. IV, p. 115-122, art. Croisades. — (2) Histoire de la civilisation en Europe. Cf. Robcrtson, Histoire du règne de Charles-Quint, Introduction, p. &b à 62. — (3) Heeren, ouvrage cité. Voyez aus4 l'ouvrage du protestant J.-H. Bœhiner, De varia jurium innovatione per exped. crue, signatorum, p. 55. T. II. 5

duit tous ces résultats dans Tordre temporel, ne suffirait-il pas, pour les justifier, de cette réflexion faite par Y Encyclopédie nouvelle : « La première Croisade eut des causes politiques aussi puissantes que sa cause religieuse, ou plutôt, ces deux natures de cause se confondirent entièrement : la question de la religion et celle de la société étaient absolument identiques? Mais avouons-le, fùt-il possible d'isoler de tout autre mobile le but d'enlever les Saints- Lieux aux mécréants, dût-on prendre à la lettre le motif avoué de la guerre sacrée, et ne pas jeter plus loin ses regards, ce but ne paraîtrait point encore si méprisable à quiconque se transportera en esprit dans la phase catholique de l'histoire européenne. On ne s'étonne pas de voir un peuple attacher une sorte de superstition respectable à la possession de son berceau, du théâtre de ses origines et de son antique tradition ; eh bien, à cette époque de morcellement politique et d'unité religieuse, il n'y avait qu'un seul peuple en Occident, le peuple chrétien : le Calvaire était son Capitole (1). »

CCIII. L'Eglise, en même temps qu'elle travailla au développement du droit civil et politique, travaiila-t-elle au développement de l'esprit humain ? — Oui, témoin ces paroles de M. Guizot : « L'Eglise a dû exercer une très-grande influence sur l'ordre moral et intellectuel dans l'Europe moderne, sur les idées, les sentiments et les mœurs publics. Le fait est évident. Le développement intellectuel et moral de l'Europe a été essentiellement

(1) Encyclopédie nouvelle^ t. IV? art. Croisades.

théologique. Parcourez l'histoire du Ve au XVIe siècle, c'est la théologie qui possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de théologie; les questions philosophiques, politiques, historiques sont considérées sous un point de vue théologique... L'esprit théologique est en quelque sorte le sang qui a coulé dans les veines du monde européen jusqu'à Bacon et Descartes. Le même fait se retrouve dans toutes les branches de la littérature ; les habitudes, les sentiments, le langage théologique y éclatent à chaque instant. A tout prendre, celle influence a été salulaire; non-seulement elle a entretenu, fécondé le mouvement intellectuel en Europe, mais le système de doctrine et de précepte au nom duquel elle imprimait le mouvement était très-supérieur à tout ce que le monde ancien avait jamais connu. Il y avait à la fois mouvement et progrès (1). » M. Guizol a dit encore : « En Occident, et malgré l'imitation de l'Orient, les monastères ont eu une autre origine ; ils ont commencé par la vie commune, par le besoin, non de s'isoler, mais de se réunir. La société civile était en proie à toute sorte de désordres : nationale, provinciale ou municipale, elle se dissolvait de toutes parts ; tout centre, tout asile manquaient aux hommes qui voulaient discuter, s'exercer, vivre ensemble ; ils en trouvèrent un dans les monastères; la vie monastique n'eut ainsi, en naissant, ni le caractère contemplatif, ni le caractère solitaire; elle fut au contraire très-sociale, trèsactive, elle alluma un foyer de développement intel-

(1) Histoire de la civilisation en Europe.

lectuel, elle servit d'instrument à la fermentation et à la propagation des idées. Les monastères du midi de la Gaule sont les écoles philosophiques du christianisme : c'est là qu'on médite, qu'on discute, qu'on enseigne; c'est de là que partent les idées nouvelles, les hardiesses de l'esprit... Les écrivains chrétiens s'adressent en même temps aux plus grands intérêts de la pensée et de la vie ; ils sont actifs et puissants dans le domaine de l'intelligence et dans celui de la réalité ; leur activité est rationnelle et leur philosophie populaire, ils traitent des choses qui remuent les âmes au plus profond de la solitude, et les peuples au milieu des cités... On peut le dire sans exagération ; l'esprit humain proscrit, battu de la tourmente, se réfugia dans l'asile des églises et des monastères; il embrassa, en suppliant,, les autels pour vivre sous leur abri et à leur service (1). »

CCIV. Les couvents, en particulier, rendirentils à îa science des services éminents et signalés par la transcription des manuscrits ? — Oui, témoin ces paroles d'une des revues protestantes qui font autorité en Angleterre :

« Les progrès de la religion chrétienne donnèrent bientôt une impulsion nouvelle à la profession des copistes. Il fallait sans cesse combattre avec les armes de l'intelligence et propager le raisonnement sous toutes les formes. Les couvents multiplièrent à l'envi les manuscrits. A Constantinople , dans les îles de la mer Egée, en Calabre, aux environs de Naples, sur le mont Athos, dans les couvents de

(1) Hisl. de la civilisât, en France, IVe leçon.

l'Asie Mineure, on copiait nuit et jour, non-seulement les traditions chrétiennes, mais les principaux chefs-d'œuvre de l'antiquité (1). »

Macaulay a proclamé la même vérité : « Assurément il était bon que dans un âge d'ignorance et de violence, il y eût des cloîtres paisibles où les arts de la paix pussent être cultivés avec sécurité, où les douces et contemplatives natures pussent trouver un asile, où tel moine pût s'occuper à transcrire YEneïde de Virgile, tel autre à méditer les Analytiques d'Aristote, où celui qui possédait le génie artistique pût enluminer un martyrologe ou sculpter un crucifix, et où cet autre, dont l'esprit était tourné vers la philosophie naturelle, pût faire des expériences sur les propriétés des plantes et des minéraux. Si de telles retraites n'avaient été disséminées, çà et là, parmi les huttes de misérables populations rustiques, et les châteaux d'une féroce aristocratie, la société européenne n'aurait été composée que de bêtes de somme et de bêtes de proie (2). »

Turgot, parlant de la religion chrétienne, a dit : « Elle seule a transmis dans nos mains ces ouvrages immortels, où nous puisons encore les préceptes et les exemples du goût le plus pur et qui, à la renaissance des lettres, nous ont du moins épargné l'excessive lenteur des premiers pas. Par elle seule, enfin, ce génie qui distinguait la Grèce et Rome d'avec les barbares, vit encore aujourd'hui dans l'Europe, et si tant de ravages, coup sur coup, retinrent si long-

(1) Foreign and Quarterly Review, De l'imprimerie au XV' siècle, 1840. — (2) Histoire a" Angleterre, t. I.

temps l'Europe dans une ignorance grossière, du moins, les monuments du génie furent conservés comme des dépôts, pour être ouverts dans des temps plus heureux. L'intelligence des langues anciennes fut perpétuée par la nécessité du service divin ; cette connaissance demeura longtemps sans produire des effets sensibles, mais elle subsistait comme des arbres, dépouillés de leurs feuilles par l'hiver, subsistent au milieu des frimas pour donner encore des fleurs dans un nouveau printemps (1). »

Du reste, dans les cloîtres, il n'y eut pas que des érudits, il y eut aussi des penseurs profonds ; tels saint Anselme, saint Thomas, saint Bonaventure. M. Girizot a dit de Mamert : « A coup sûr, ni l'élévation, ni la profondeur ne manquent à ces idées ; elles feraient honneur à tous les philosophes de tous les temps (2). »

Herder a pu dire sans exagérer : « Le bénédictin Grégoire-le-Grand en a plus fait, lui seul, que n'auraient pu faire dix souverains ensemble (3). »

Enfin Robertson a écrit : « Le peu de lumières qui servirent à guider les hommes, dans le moyen-âge, étaient en dépôt chez les ecclésiastiques. Eux seuls étaient accoutumés à lire, à réfléchir, à faire des recherches, etc., etc. (4). »

CGV. La scolastique est-elle uniquement digne de nos dédains et de nos mépris ? — Non ,

(1) Discours en Sorbonne sur les avantages que rétablissement du Christianisme a procurés au genre humain. OEuvres, t. II. —

(2) Histoire de la civilisât, en France, t. I, leçon VI, p. 109. —

(3) Idées sur la philosophie de l'histoire, I.VH, eh. IV.— (4) Histoire de Chartes Quint, Préface.

M. Cousin, parlant d'elle et la considérant au point de vue du fond, des idées sur lesquelles elle s'exerçait et qu'elle mettait en lumière , n'a pas craint de dire à rencontre des préjugés du XVIIIe siècle : « Les théologiens sont les philosophes d'alors ; ils se recommandent par un caractère de naïveté et de gravité, par une profondeur de sentiment et une hauteur d'idées qui leur assignent un rang très-élevé dans l'histoire de la philosophie (1). »

Condorcet a dit également : « Nous devons à ces scolastiques des notions plus précises sur l'idée que l'on peut se former de l'Etre suprême et de ses attributs, sur la distinction entre la cause première et l'univers, sur celle de l'esprit et de la matière, sur les différents sens que l'on peut attacher au mot liberté, sur ce que l'on entend par la création ; sur la manière de* distinguer entr'elles les diverses opérations de l'esprit humain et de classer les idées qu'il se forme des objets réels et de leurs propriétés (2). »

Si maintenant nous considérons la scolastique au point de vue de la forme, il est à remarquer que c'est elle qui, par la rude discipline à laquelle elle soumit le génie européen, lui donna cette clarté, cette précision, cette sévérité, cette marche logique, cette rigueur de déduction qui en sont les caractères distinctifs. « Elle aiguisait les esprits, a dit Condorcet, et ce goût des distinctions subtiles, cette nécessité de diviser sans cesse les idées, d'en saisir les nuances figuratives et de les représenter par des mots nou-

(i) Cours d'histoire de la philosophie moderne, Ire série, t. V, p. 17. — (2) Esquisse d'un tableau, etc. VIIe Epoque.

veaux, tout cet appareil employé pour embarrasser un ennemi dans la dispute , ou pour pouvoir échapper à ses pièges fut la première origine de cette analyse philosophique qui , depuis, a été la source féconde de nos progrès (1). »

Quant à Turgot, voici ses appréciations : « Rappellerai-je l'obscurité, la bizarrerie, l'incertitude de presque tous les philosophes dans leurs raisonnements, les idées de Platon, les nombres de Pythagore, les extravagances théurgiques de Plotin, de Porphyre et de Jamblique ? Nos théologiens scolasîiques, tant décriés pour la sécheresse de leur méthode, n'ont-ils pas eu, dans le sein même de la barbarie, des connaissances plus vastes, plus sûres et plus sublimes sur les plus grands objets ? La théologie, cette science qui participe à l'immutabilité de la religion, porta la métaphysique au point où l'éloquence et le génie de la Grèce et de Rome n'avaient pu l'élever (2). »

CCVI. Doit-on imputer à crime aux scolastiques d'avoir fait d'Âristote un de leurs maîtres humains ? — Non , car il est digne de l'être. Cicéron a dit du grand homme : « C'est un fleuve qui roule de l'or à grands flots (3). »

Leibnitz donne à Aristote le titre de profundissimus philosophus, et le regarde comme un des plus grands hommes de l'antiquité, comme un homme « que peu

(1) Esquisse d'un tableau, etc. VIIe époque. — (2) Discours en Sorbonne sur les avantages que l'établissement du Christianisme a procurés au genre humain. Œuvres, t. IL — (3) Plut. Vitœ, Cicero.

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. 10b

ont égalé en étendue, en subtilité, en pénétration d'esprit et par la force du jugement (1). »

Herder a dit du philosophe de Stagyre : « Le génie d'Aristote est le plus pénétrant, le plus ferme, le plus profond qui fut jamais (2). »

Enfin, Laharpe a ajouté, malgré les mépris de Bacon : « Ce fut certainement une des têtes les plus fortes et les plus pensantes que la nature ait organisées. Il embrasse tout ce qui est du ressort de l'esprit humain, si Ton excepte les talents de l'imagination ; encore s'il ne fut ni orateur ni poète , il dicta d'excellents préceptes à l'éloquence et à la poésie. Son ouvrage le plus éloquent est, sans contredit, la logique. Il fut le créateur de cette science qui est le fondement de toutes les autres, et, pour peu qu'on y réfléchisse, on ne voit qu'avec admiration ce qu'il a fallu de sagacité et de travail, pour réduire tous les raisonnements possibles à un petit nombre de formes précises... Il paraît avoir senti quel honneur cet ouvrage devait lui faire, car, à la fin de ses analytiques, où ce chef-d'œuvre de méthode est contenu, il a soin d'avertir que les autres sujets qu'il a traités lui sont communs avec beaucoup d'auteurs, mais que cette matière est toute neuve et que tout ce qu'il en a dit n'avait jamais été dit avant lui (5). »

Du reste, on sait que si les scholastiques ont pris Aristote pour maître, c'est au point de vue de la

(i) Nouveaux essais sur l'entendement humain, 1. IV, ch. XVII, n. 4.— (2) Idées sur ta philosophie de l'histoire de l'humanité, ch. V. — (3) Cours de littérature, I. I, ch. I.

forme de la pensée, et non pas de la pensée ellemême. « Aristote, a dit Riller, n'a influé que sur la forme extérieure des oeuvres de la scolastique, qui, par le fond intime de sa pensée, se rapprochait infiniment des Pères de l'Eglise (1). »

CC VII. Est-il vrai que saint Thomas n'ait connu Âristote que par une informe traduction latine faite sur une traduction arabe? — Non. « La vieille traduction qui accompagne toujours le texte de saint Thomas, disent MM. Pierron et Zéwort, et à laquelle renvoie ce commentaire, est loin d'être entièrement méprisable. Nous l'avons eue constamment sous les yeux et nous l'avons mise plus d'une fois à profit. Elle a été faite sur le texte, comme il est facile de s'en convaincre en comparant le mode d'expression à celui de l'original auquel il est entièrement conforme, ce qu'on ne pourrait pas dire des traductions arabes-latines. Une autre preuve encore plus concluante, c'est l'interpolation d'un grand nombre de mots grecs, tels que automata, diathygê, ecrnagium, mycrologia, sophia, etc. Les Arabes avaient un tout autre procédé, ils traduisaient tout et donnaient des équivalents même aux noms propres. On a prétendu que saint Thomas savait peu la langue grecque ; il suffirait de lire la traduction qui lui sert de guide habituel pour se convaincre du contraire ; il lui eût fallu deviner la moitié de la métaphysique. D'ailleurs, les rectifications qu'il fait subir non-seulement à cette version, mais à toutes les versions qu'il semble avoir eues sous les yeux, ses discussions sur

(1) Histoire de la philosophie êhret. Introd,, p. 47.

le sens des mots grecs, sont, à notre avis, des arguments péremptoires (1). »

CCVIII. L'Inquisition, que l'on prétend avoir comprimé l'essor de l'esprit humain, fut-elle, en tant que tribunal ecclésiastique, aussi sanglante qu'on l'a dit? — Non, car elle n'eut jamais pour but que la correction des pécheurs et cela suffit. Le malentendu sur cette question vient de ce que l'on confond l'Inquisition ecclésiastique avec l'Inquisition espagnole qui en diffère du tout au tout, attendu quelle fût une Inquisition politique. M. Gaizol, parlant de cette dernière Inquisition, a dit : « Elle fut d'abord plus politique que religieuse, et destinée à maintenir l'ordre, plutôt qu'à défendre la foi (2). »

Léo l'a appelée une « institution religieuse, complètement dépendante de la couronne, et dirigée à la fois contre les laïques et le clergé (3). »

llanke a prononcé le même jugement : « Il est évident que l'Inquisition était un tribunal royal, muni d'armes spirituelles. D'abord, les inquisiteurs étaient des fonctionnaires royaux. Les rois avaient le droit de les instituer et de les destituer ; les tribunaux de l'Inquisition étaient comme les autres autorités, soumis aux visites royales ; le plus souvent, les assesseurs de ces tribunaux étaient les membres du tribunal suprême de Castille. Ximénès, hésitant à admettre dans le conseil de l'Inquisition un laïque, nommé par Ferdinand le Catholique, le roi lui dit :

(1) La métaphysique d'Arislote^ traduite par Pierron et Zéwort. Introd., p. J30-152. — (2) Cours d'histoire moderne, Paris, 1828. — (3) Histoire univ,, II, 431.

Ne savez-vous pas que si ce conseil a une juridiction, il la tient du roi ? En second lieu, tous les avantages des confiscations prononcées par ces tribunaux étaient pour le roi. En troisième lieu, l'Inquisition était comme le complément de l'Etat; elle mettait entre les mains du roi une juridiction à laquelle aucun grand, aucun archevêque, ne pouvait échapper (1). »

CCIX. Galilée fut-il aussi maltraité par l'Inquisition qu'on l'a prétendu ? Fut-il mis à la torture, plongé dans un cachot pour avoir découvert et proclamé le mouvement rotatoire de la terre ? — Non, Galilée, qui méritait une répression pour ses virulentes attaques contre l'Eglise, pour avoir manqué à la parole qu'il avait donnée de ne plus professer sa théorie du mouvement de la terre, que bon nombre de savants croyaient contraire aux dogmes de l'Eglise, Galilée, après récidive, fut condamné, non pas à la question, non pas au cachot, mais simplement à l'emprisonnement, emprisonnement qui fut commué, par le pape, en une détention dans la villa Médicis, détention qui ne dura que quelques jours, attendu qu'il fut permis à Galilée d'habiter le palais d'Ascanio Piccolomini, archevêque de Sienne, qui l'honorait de son amitié. Telle est l'histoire vraie. Ecoutons plutôt.

« Prétendre, dit la Revue britannique, que le pape Urbain VIII, bon et bienveillant, condamna à l'emprisonnement, pour le reste de ses jours, nous ne voulons pas dire mit à la torture, pour se venger d'une

(i) Princes et peuples, t. I, p. 248.

injure personnelle, l'un des plus grands génies que la science ait produits, prétendre que les cardinaux qui composaient son conseil et qui étaient tous des hommes de mérite, abdiquèrent entre les mains du Saint-Père leur raison et leur conscience, prétendre que le Saint-Office ne regarda pas les doctrines de Copernic comme contraires et nuisibles à l'autorité de l'Ecriture, c'est calomnier l'Eglise de Rome... Sa Sainteté traita Galilée avec une douceur inattendue, et, peut-être, excessive. Elle accéda à toutes les demandes présentées en sa faveur, elle convertit son emprisonnement, d'abord, en une résidence délicieuse, dans le palais de son ami, l'archevêque de Sienne, puis en une détention qui n'avait rien de bien dur, assurément, dans sa propre maison, et au sein de sa famille (1). »

CCX. Le christianisme, qui s'est montré favorable au culte du Vrai, s'est-il encore montré favorable au culte du Beau? — Oui, car il a offert au génie des poètes les sujets les plus nobles, les caractères les plus élevés, les âmes les plus héroïques. Quel homme que saint Louis, dont Voltaire a été obligé de dire : « Louis IX paraissait un prince destiné à réformer l'Europe, si elle avait pu l'être, à rendre la France triomphante et policée, à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité ; il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte, et, peut-être, est-il le seul sou-

(1) Revue britannique, année 1861, Le martyre de Galilée,

verain qui ait mérité cette louange ; prudent et ferme dans les conseils, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu (1). »

Quel homme encore que saint Bernard, dont le même Voltaire a dit : « Jamais religieux n'avait mieux concilié le tumulte des affaires avec l'austérité de son état, aucun n'était arrivé comme lui à cette considération purement personnelle, qui est au-dessus de l'autorité. Son contemporain, l'abbé Suger, était premier ministre de France, son disciple était pape, mais Bernard, simple abbé de Clairvaux, était l'oracle de la France et de l'Europe (2). »

Quels sujets encore pour la muse épique, que les sujets chrétiens! Milton, chantant le Paradis perdu, ne s'est-il pas élevé à l'égal des anciens, et Voltaire, parlant de l'œuvre de ce poète, n'a-t-il pas dit : « Ce poème est mis par les Anglais au niveau de Ylliade, et beaucoup de personnes le préfèrent à Homère, avec quelque apparence de raison (5) ? »

Le Tasse, enchantant La Jérusalem ^délivrée, ens'inspirant des Croisades, ne s'est-il pas élevé, lui aussi, à une hauteur qui ne peut guère être dépassée par un mortel et cela selon le jugement de Voltaire encore dont voici les paroles : « Le temps qui sape la réputation des ouvrages médiocres assure celle du Tasse? La Jérusalem délivrée est aujourd'hui chantée en

(1) Essai sur les Mœurs, De saint Louis, ch. LV1II. — (2) Essai sur les Mœurs. Croisades après !a prise de Jérusalem. — (5) Essai sur la poésie épique.

plusieurs endroits de l'Italie comme les poèmes d'Homère en Grèce. On ne fait nulle difficulté de le mettre à côté de Virgile et d'Homère, malgré ses fautes et malgré la critique de Despréaux. La Jérusalem paraît à quelques égards être d'après Y Iliade, mais si c'est imiter que de choisir dans l'histoire un sujet de ressemblance avec la fable de la guerre de Troie, si Renaud est une copie d'Achille et Godefroi d'Agamemnon, j'ose dire que Le Tasse a été bien au-delà de son modèle. Il a autant de feu qu'Homère dans la bataille avec plus de variété ; ses héros ont tous des caractères différents comme ceux de Ylliade, mais ses caractères sont mieux annoncés, plus fortement décrits, mieux soutenus, car il n'y en a presque pas un qui ne se démente dans le poète grec, et pas un qui ne soit invariable dans l'italien. Il a peint ce qu'Homère crayonnait, il a perfectionné l'art de nuancer les couleurs et de distinguer les différentes espèces de vertus, de vices, de passions qui, ailleurs, semblent les mêmes (1). »

Voltaire, faisant justice de la prétention qu'avait Boileau de démontrer que le beau n'existe pas en dehors de la mythologie païenne, a dit ailleurs : « Boileau a dénigré le clinquant du Tasse, mais qu'il y ait une centaine de paillettes d'or faux dans une étoffe d'or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes dans les grands bâtiments de marbre élevés par Homère ; Boileau le savait, le sentait, il n'en parle pas, il faut être juste (2).

(1) Essai sur la poésie épique, Le Tasse. — (2) Diction phil., art. Epopée.

Enfin, Voltaire encore, rendant justice aux modernes s'inspirant du christianisme , contre les anciens qui s'étaient inspirés du paganisme, a dit : « Je ne prétends pas que la scène française Fait emporté en tout sur celle des Grecs et doive la faire oublier. Les inventions ont toujours la première place dans la mémoire des hommes, mais quelque respect que l'on ait pour ces premiers génies, cela n'empêche pas que ceux qui les ont suivis ne fassent souvent beaucoup plus de plaisir ; on respecte Homère, mais on lit Le Tasse. On trouve en lui beaucoup de beautés qu'Homère n'a point connues. On admire Sophocle, mais combien nos bons auteurs tragiques ont-ils de traits de maître que Sophocle eût fait gloire d'imiter, s'il fût venu après eux (1)! »

CCXI. L'esprit humain eut-ii raison de s'engouer, à l'époque de la renaissance, pour le paganisme et de s'inspirer de la mythologie, au lieu de s'inspirer de l'Evangile? — Non, parce que le christianisme, qui est la vérité, est éminemment favorable à la culture du beau, plus favorable que le paganisme qui n'est que fable et mensonge. Fontenelle, trouvant que l'on peut substituer avec avantage les images tirées de la nature aux images tirées de la mythologie, et réduisant les vers de Boileau à leur juste valeur, a fort bien dit : « Cette âme que l'on veut que la Divinité répande partout y sera également répandue, si l'on sait personnifier, par une figure reçue de tout le monde, les êtres inanimés et même ceux qui n'existent que dans l'esprit, mais qui

(1) Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne.

ont un fondement bien réel. Les ruines de Carthage peuvent parler à Marius exilé et le consoler de ses malheurs. La patrie peut faire des reproches à César qui va la détruire. Cet art de personnifier ouvre un champ bien moins borné et bien plus fertile que Vanvienne mythologie... Si on a la curiosité, peut-être un peu superflue, de les comparer aux images réelles, lesquelles sont à préférer par elles-mêmes, on dit à l'avantage des fabuleuses qu'elles animent tout, qu'elles mettent de la vie dans tout cet univers; j'en conviens, mais les grandes figures d'un discours noble et élevé n'y en mettent-elles pas aussi sans avoir besoin de ces divinités qui tombent de vieillesse? Notre sublime consistera-t-il donc toujours à rentrer dans les idées des plus anciens Grecs encore sauvages ? Il est vrai, cependant, que comme nous avons une facilité presque honteuse d'y rentrer et que cette facilité même les rend agréables, les poètes ne doivent pas s'en priver ; seulement, il me semble que s'ils les emploient trop fréquemment, ils ne sont guère en droit d'aspirer à lagloire d'esprits originaux. Ce qui a pu passer autrefois pour une inspiration surnaturelle n'est plus, aujourd'hui, qu'une répétition dont tout le monde est capable. D'ailleurs on ne ferait pas mal d'avoir un peu plus d'égard pour l'incrédulité d'Horace (1).»

Voltaire était du même avis que Fontenelle et trouvait la mythologie grecque et romaine du dernier ridicule. Voici ses paroles : « La pluralité des Dieux est le grand reproche dont on ait accablé les

(1) Poésie en général.

M^ LES PHILOSOPHES

Romains et les Grecs. Ils eurent mille superstitions, ils eurent mille fables ridicules. Il y a de quoi se moquer des nations dont nous tenons notre alphabet. Le second objet de nos reproches, c'est la multitude des Dieux admis au gouvernement du monde. C'est Neptune qui préside à la mer, Junon à l'air, Eole aux vents, Vesta à la terre, Mars aux armées ? Les généalogies de tous ces Dieux sont des aventures dignes des Mille et Une Nuits. Y a-t-il une plus mauvaise philosophie (1) ? »

Marmontel trouvait aussi que l'on peut décrire une tempête sans faire intervenir, comme le veut Boileau, les divinités maritimes ou nautiques, et, après avoir lui-même fait cette description de main de maître, il ajoute : « C'est ainsi que l'imagination féconde le sujet qu'elle embrasse ; pour cela il suffit de réfléchir aux circonstances qui l'environnent et de s'en retracer l'image avec toute la vérité et toute l'énergie possible (2). »

Fontenelle reconnaissait de même, à rencontre des poètes qui prétendent que « les images fabuleuses l'emportent infiniment sur les images réelles, » que la réalité l'emporte sur la fable qui n'ajoute rien à la réalité, et, souvent même, jette sur elle un voile qui l'empêche de paraître dans toute sa vivacité, de briller de tout son éclat. Dès lors, loin d'admirer la renaissance qui fut un retour à la fable, œuvre des passions, une répudiation du christianisme et de la nature qui sont les œuvres de Dieu, loin de devenir des païens fanatiques, sachons au moins dire avec

(1) Œuvres, t. XLI, p. 10. — (2) Eléments do littérature.

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. i 15

Voltaire, ce n'est pas sans doute trop demander : « Admirons les anciens, mais que notre admiration ne soit pas une superstition aveugle et ne faisons pas cette injustice à la nature humaine et à nousmêmes de fermer les yeux aux beautés qu'elle répand autour de nous pour ne regarder et n'aimer que ses anciennes productions (1). »

CCXII. A la découverte du Nouveau -Monde, l'Eglise se montra-f-elle ce qu'elle avait été dans l'Ancien? — Oui, car ses missionnaires furent dévoués autant qu'on peut l'être à l'égard des indigènes contre des conquérants féroces. « Les missionnaires envoyés en Amérique, dit l'Anglais Robertson, se conformant à l'esprit de la religion qu'ils étaient chargés de prêcher, blâmèrent hautement les maximes de leurs compatriotes, au sujet des Américains, et condamnèrent les répartitions d'Indiens en qualité d'esclaves, comme contraires à la justice naturelle, aux préceptes du christianisme et à la véritable politique. Les Dominicains, auxquels on avait d'abord confié l'instruction des Indiens, furent ceux qui s'opposèrent le plus à ces partages. L'an 1511, le Père Montérino, un de leurs plus fameux prédicateurs, invectiva contre cette coutume dans la grande église de Saint-Domingue, avec toute l'impétuosité d'une éloquence populaire. Le gouverneur, les principaux officiers de la colonie et tous les laïques qui avaient assisté à son sermon s'en plaignirent à ses supérieurs, lesquels, loin de le condamner, approuvèrent sa con~

(1) Essai sur ta poésie épique.

M6 LES PHILOSOPHES

duite comme pieuse et convenable aux circonstances actuelles (1). »

CGXIII.lEn fut-il ainsi du missionnaire protestant? — Non, car partout il se fit commerçant et ne montra, en aucune manière, le feu sacré du dévoûment. Macaulay, après s'être écrié, à la vue des travaux gigantesques de François Xavier : « Noble enthousiasme, abnégation rare et sublime, devant lesquels on peut se prosterner sans craindre par là de leur susciter des imitateurs nombreux ! » Macaulay, tournant ses regards vers le protestantisme, continue : « L'enthousiasme, hélas ! n'est plus de notre temps qu'un fantôme vain contre lequel s'épuise, également vaine, l'aride et fade éloquence de nos froids prédicateurs ; mais, en réalité, où le chercher ? Sera-ce sur ces marchés de dîmes hantés par les dévots les plus sincères, ou bien sous le toit fastueux de nos bénéficiaires opulents ? Le trouveronsnous dans le cœur de nos missionnaires régulièrement appointés ? Et les mitres étincelantes de nos évêques, pompeusement anoblis, n'en préserventelles pas leur front tout comme ces conducteurs métalliques qui détournent la foudre appelée par l'élévation même de nos édifices ? Oui, nous avons le fade enthousiasme de nos faiseurs d'expériences dévotes, l'enthousiasme sentimental de nos bazars de religion, l'enthousiasme rhéteur des tréteaux où notre charité pérore, l'enthousiasme écrivassier de nos ascètes bien rentes ; mais en quoi tous ces enthou-

(1) Histoire d'Amérique,

siasmes ressemblent-ils à la ferveur intime, au frémissement divin, à la foi pleine de transports, apanage de François Xavier (1) ? »

CCXIV. Le protestantisme, en alléguant comme motif de sa révolte la vente des indulgences et les sommes considérables qui, selon lui, en revenaient à la Papauté, allégua - t - il un motif fondé sur la vérité? — Non. Il revenait, en effet, si peu de chose de la concession des indulgences , entre les mains des papes, que, d'après le protestant Ranke, Pie II, « qui jouissait de l'obéissance universelle dans toute l'Europe, avait été obligé, lui et son entourage, de se restreindre à un seul repas par jour, à cause du défaut d'argent (2). »

CCXV. Le protestantisme se révéla -t- il au monde avec les signes d'une religion divine ? — Non, car si nous considérons son mode de propagation, nous voyons qu'il n'a pas reculé devant les moyens matériels pour conquérir et gouverner les consciences, et qu'ainsi, comme le mahométisme, il a eu recours à des arguments peu théologiques. Le fait est tellement incontestable que Voltaire a dit : « Il n'y a point de pays où la religion de Luther et de Calvin ait paru sans exciter des persécutions et des guerres (3). » Si maintenant, nous considérons le fond même de la doctrine, il est inacceptable. « La religion réformée, a dit un écrivain tout à fait désintéressé dans la question, dépouille les hommes de toute confiance au mérite. Le sentiment de la pré-

(1) Macaulay, Les premiers Jésuites, — (2) Histoire de ta Papauté, t. I, p. 211. — (5j Siècle de Louis XIV \ du Jansénisme.

destination dont elle se dégoûte, et qu'elle n'oserait quitter pour ne se démentir pas, laisse une âme languissante, sans affection et sans mouvement, sous prétexte de tout attendre du ciel avec soumission. Elle ne cherche pas à plaire, elle se contente d'obéir, et, dans un culte exact et commun, elle fait Dieu l'objet de sa régularité plutôt que de son amour (1). »

CCXVI. Peut-on dire que l'Eglise a rendu la pareille à l'hérésie, par la révocation de l'édit de Nantes? — Non. En effet, cette révocation peut être envisagée au point de vue politique ou au point de vue ecclésiastique. Or, au point de vue politique, elle peut être justifiée par les principes et les aveux des incroyants eux-mêmes. Leibnitz, bien que protestant, a dit : « On ne doit pas souffrir les opinions qui enseignent des crimes, et on a le droit de les étouffer par la rigueur, comme on a droit de détruire une bête venimeuse (2). »

Voltaire a écrit ces lignes qui se recommandent à la méditation de tant d'esprits mous, qui ne savent que dire tolérance, tolérance, et cela, n'en doutons pas, parce qu'ils sentent instinctivement en avoir besoin : « Quand un peuple est rassemblé, quand une religion est devenue loi de l'Etat, il faut se soumettre à cette loi (3). » Et encore : « Pour qu'un gouvernement ne soit pas en droit de punir les hommes, il est nécessaire que leurs erreurs ne soient pas des crimes. Elles ne sont des crimes que quand elles

(1) Saint-Evremonf, Œuvres complètes, t. III. — (2) Nouveaux Essais sur P entendement humain, 1. IV, ch. IV. — (3) Essai sur les mœurs, Introduction, Des Romains,

troublent la société, elles troublent la société dès qu'elles inspirent le fanatisme, il faut donc que les hommes commencent par n'être pas fanatiques pour mériter la tolérance (1). »

Si, maintenant, nous examinons la révocation de Tédit de Nantes au point de vue ecclésiastique, nous trouvons que l'Eglise y resta étrangère, et de plus, que Rome désapprouva les rigueurs de Louis XIV, Innocent XI déclara que « le Christ ne s'était pas servi de cette méthode, qu'il fallait conduire les hommes dans les temples, mais non pas les y traîner, » ainsi que l'a reconnu Ranke (2). Plus tard, le nonce du pape pria Jacques II d'intervenir auprès de Louis XIV, pour qu'il traitât plus doucement les malheureux huguenots (3). Bossuet a été complètement mis hors de cause, dans cette affaire, par d'Alembert, quia écrit ces paroles aussi explicites qu'on peut le désirer : « Les protestants, et surtout le fanatique Jurieu, dont les calomnies auraient déshonoré la meilleure des causes, ont taxé Bossuet de barbarie à leur égard, et d'avoir autorisé, par ses conseils, la persécution violente, si contraire au christianisme, à l'humanité, à la politique même, que Louis XIV eut le malheur d'ordonner ou de permettre contre les réformés. Personne n'ignore que des hommes, alors très-accrédités, et plus ennemis encore de Bossuet vivant que de Calvin, qui n'était plus, furent les détestables auteurs de cette persécution, dont ils vou-

(i) Traité de la Tolérance, ch. XVIII. - (2) Papes Rom., II, 166. — (3) Raumer, Histoire de l3 Europe depuis la fin du quinzième siècle, VI, 206, Ling>rd, Histoire d'Angleterre, XV, 89. Dictionnaire eneyetop., art. Huguenots.

laient faire retomber la haine sur l'évèque de Meaux, mais il se défendit hautement d'être leur complice. Il ne craignit point de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamations contre ces expéditions militaires et cruelles, si connues sous le nom de mission dragone. Accoutumé à ne soumettre que par les armes de la persuasion ses frères égarés, il ne pouvait, disait-il, se résoudre à regarder les baïonnettes comme des instruments de conversion (1). »

CCXVIL Le gallicanisme mérite-t-il les réprobations dont il a été l'objet ? — Oui, car Ranke n'a pas hésité à dire que la Déclaration de 1682 eut des tendances si schismatiques que, « aux yeux des contemporains, si la France se trouvait encore dans le sein de l'Eglise catholique, elle était sur le seuil pour en sortir (2). » Quand donc tfAlembert a dit de la célèbre Défense de la Déclaration par Bossuet : <r Cet ouvrage, en mettant le comble à la gloire épiscopaïe et théologique de l'évèque de Meaux, le priva d'un chapeau de cardinal (5), » il a émis une réflexion qui aujourd'hui fait sourire de pitié les aspirants au titre de bachelier en théologie.

CCXVIII. Le Jansénisme fut-il une hérésie aussi funeste à l'Etat qu'à l'Eglise ? — Oui , car il est prouvé aujourd'hui que le but du jansénisme était de détacher la France du Saint-Siège par le schisme, pour la protestantiser, et de détruire la monarchie qui, étant catholique, était un obstacle à l'accom-

(î) D'AIembert, Eloge de Bossuet. —- (2) Hist. de la Papauté, t. IV, p. -457, 459. — (5) Eloge de Bossuet.

plissement de ce dessein. Du fond de leur solitude de Port-Royal, les sectaires conspiraient à la fois et contre le gouvernement et contre l'Eglise. De Malines, où ils s'étaient réfugiés, Quesnel et le bénédictin Gerberon soufflaient le feu de la révolte etSchœll, rapportant leur arrestation, a écrit ces paroles remarquables : « Parmi leurs papiers, on trouva la preuve que cette secte travaillait à changer la constitution politique et religieuse de la France (1). »

Voltaire n'est pas moins explicite quand il dit : « On saisit tous les papiers et on y trouva tout ce qui caractérise un parti formé. » Après ^quoi il ajoute : « On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable, s'il n'avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684, le comte d'Avaux, avec plein pouvoir d'admettre à une trêve de vingt années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le nom de disciples de saint Augustin, avaient imaginé de se faire comprendre dans cette trêve comme s'ils avaient été, en effet, un parti formidable tel que celui des calvinistes le fut pendant si longtemps (2). »

Enfin, on lit dans la Revue Parisienne : « Les doctrines de Port-Royal étaient sous le masque de la dévotion te plus outrée, sous le couvert de l'ascétisme, de la piété, une opposition tenace aux principes de l'Eglise et de la monarchie. MM. de Port-Royal, malgré leur manteau religieux, furent les précurseurs des économistes, des encyclopédistes du temps de

(1) Cours d'histoire des Etats européens, p. 94. — (2) Siècle de Louis XIV, t. III, ch. XXXVII.

T. il. 0

Louis XV, des doctrinaires d'aujourd'hui, qui abritaient des révolutions sous le mot de tolérance et de laisser-faire. La tolérance est, comme la liberté, une sublime niaiserie. Port-Royal était une sédition commencée dans le cercle des idées religieuses, le plus terrible point d'appui des habiles oppositions. L'Eglise et le monarque n'ont point failli à leur devoir, ils ont étouffé Port-Royal (1). »

CCXIX. Le cartésianisme moderne, qui n'est qu'un pur rationalisme , peut-il revendiquer Lescartes comme un rationaliste ? — Non. L'on se dit souvent que, puisque Descartes doutait de tout, il n'adhérait probablement pas plus aux décisions de l'Eglise qu'à tout autre chose. C'est là une erreur. Il dit positivement : « J'ai excepté de cette abdication toutes les choses qui regardent la piété et en général les mœurs (2). » Du reste, il proteste souvent de sa docilité à l'Eglise, comme on peut le voir dans ses Principes de philosophie. Il y dit en effet : « Il faut profondément graver dans notre esprit cette règle suprême que les vérités révélées par Dieu doivent être crues comme les plus certaines de toutes, et quelles que soient les objections qui puissent nous être suggérées par la raison, il faut ajouter foi à la seule autorité divine plutôt qu'à notre propre jugement (3). »

(1) De Balzac, Revue parisienne, 20 août 1840. — (2) Discours sur ta méthode, 4e partie, 7e alinéa. — Septièmes objections. Remarques sur les septièmes objections. Q. et T. — (3) Mémorise nostrae pro summa régula est infigendum ea quae nobis a deo revelata sunt ut omnium certissima esse credenda et quantum lumen rationis quam maximum clarum et evidens aliud quid nobis

CCXX. Le philosophisme du XVIIIe siècle était-il, au point de vue scientifique, aussi redoutable qu'il se le croyait lui-même et que quelques esprits l'ont pensé ? — Non. V Alemberi écrivait ces paroles, d'autant plus remarquables qu'elles ont encore actuellement leur application : « On ne saurait se dissimuler que les principes du christianisme sont aujourd'hui indécemment attaqués par un grand nombre d'écrits. Il est vrai que la manière dont ils le sont, pour l'ordinaire, est trèscapable de rassurer ceux que ces attaques pourraient alarmer. Le désir de n'avoir plus de frein dans les passions, la vanité de ne pas penser comme la multitude ont bien plus fait d'incrédules que l'illusion des sophismes, si, néanmoins, Ton doit appeler incrédules ce grand nombre d'impies qui ne veulent que le paraître et qui, selon l'expression de Montaigne, tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent (1). »

Dupuis faisait aussi cet aveu : « De nos jours les philosophes sont moins crédules que le peuple, mais ils ne sont pas plus instruits (â). »

CCXXI. Le XVIIIe siècle, siècle de Tincrédulité, peut-il être sérieusement comparé au siècle de Louis XIV, qui fut un siècle de foi ? — Non. Au XVIIe siècle, je vois de vrais grands hommes qui ont mérité le suffrage des adversaires mêmes du christianisme : tel Bossuet, tel Bourdaloue. Voltaire, parlant du Discours sur l'Histoire universelle , a

suggerere vidcrctur, soli tamen autoritati divinae potiùs quàm proprio nostro judicio fidem esse addendara. Lib. I, c. LXXVI. Cf. n. XXIV el XXV et Lib. IV, n. 207.- (1) De l'abus de la critiqua en matière de religion. — (2) Abrège de l'origine des cultes.

dit : « Composé pour l'éducation du Dauphin, il n'a eu ni modèles ni imitateurs. Si le système qu'il adopte, pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n'a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs des gouvernements, l'accroissement et la chute des grands empires et de ces traits rapides d'une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations (1). »

D'Alembert, parlant de ce même Discours, a dit aussi dans son Eloge de Bossuet : « On admire dans cette grande esquisse un génie aussi vaste que profond, qui, dédaignant de s'appesantir sur les détails frivoles si chers au peuple des historiens, voit et juge d'un eoup-d'œil les législateurs et les conquérants, les rois et les nations, les crimes et les vertus des hommes, et trace d'un pinceau énergique et rapide le temps qui dévore et engloutit tout, la main de Dieu sur les grandeurs humaines et les royaumes qui meurent comme leurs maîtres, »

Quant à Bourdaloue,roto>e encore a dit : « 11 étala dans la chaire une raison toujours éloquente (2). »

Or, que peut opposer le dix-huitième siècle à de tels hommes ? Rien qui puisse supporter la comparaison et cela toujours d'après Voltaire, qui n'a pas craint d'écrire ces paroles : « Le siècle présent n'est presque composé que des excréments du grand siècle de Louis XIV (3). » Et encore : « Nous sommes impor-

(1) Siècle de Louis XIV, ch. XXXIL— (2) Ibidem.- (3) 3 mars 1761, à Madame de Saint-Julien,

tunés d'une foule de petits artistes qui dissèquent les siècles passés. On créait alors, aujourd'hui on épluche, on dissèque la création (1) ; » paroles qui rappellent ce mot de Chateaubriand ( Vie de Rancê, 1. II) : « Le dix-huitième siècle a voulu effacer Louis XIV, mais sa main s'est usée à gratter le portrait. »

CCXXIL Le grand œuvre scientifique du XVIIIe siècle fut-il un véritable monument élevé à la science?— Non. Les encyclopédistes eux-mêmes furent les premiers à dénigrer l'Encyclopédie. Diderot disait : « L'Encyclopédie fut un gouffre où des espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, incohérentes et toujours disparates (2). »

Voltaire, qui avait mis tout son espoir impie dans l'Encyclopédie, ajoute : « L'Encyclopédie est bâtie moitié de marbre, moitié de boue (5). »

Enfin, tfAlembert lui-même prononçait ce jugement : « C'est un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et trop de haillons (4). »

CCXXIII. Faut-il accepter les jugements du XVIIIe siècle, sur le christianisme, comme des jugements difinitifs ? — Non ; M. de Rémusat a dit : « L'Eglise a eu raison d'en appeler du jugement du XVIIIe siècle. C'était le temps où les plus éminents esprits, refusant de se placer sur son terrain, lui appliquaient la règle de leur incrédulité, et, à cette

(1) Mélanges littéraires, t. J>, Lettre à M. de la Visclède. - (2) Ap. Feller, Diction., art. Diderot.-' — (5) 12 mars 1758, au comte d'Argental. — (4) A Voltaire, 22 février 1770.

mesure, une institution religieuse quelle qu'elle soit n'est plus même compréhensible. Les meilleurs écrivains ne s'identifiaient jamais, alors, avec les générations d'un autre âge, laissant entre eux-mêmes et le passé toute la distance qui sépare un juge d'un accusé. Or, il n'y a pas en histoire de justice sans sympathie, et, avec l'équité, l'intelligence échappe à celui qui ne sait pas, au moins par l'imagination, vivre quelques moments de la vie des hommes qui ne sont plus. C'est ce qu'on eût demandé vainement à Hume et à Voltaire, pour ne citer que des esprits supérieurs. Aussi, pendant de longues années, l'histoire a-t-elle été écrite avec sévérité pour l'Eglise. Mais cette sévérité n'est pas uniquement le fait des philosophes modernes ; elle se retrouve chez des historiens peu suspects de philosophie. Nous ne parlons pas des écrivains protestants, l'injustice leur serait permise si elle pouvait l'être. Mais les publicistes et les jurisconsultes monarchiques, mais les amis des droits populaires ont toujours pris parti contre la puissance spirituelle ; et l'Eglise a été attaquée tour à tour au nom du pouvoir et au nom de la liberté. Elle pourrait dire que l'histoire n'a été écrite que par ses adversaires (1). »

Montesquieu a fait aussi cette remarque : « Transporter dans des siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est, des sources de l'erreur, celle qui est la plus féconde (2). »

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