CCXXIV. Le christianisme fit-il de la société
(1) M. dcRémusat, Saint Anselme, 1. II, c. 1, p. 421.— (2) Esprit des Lois, 1. XXX, ch. XIV.
du moyen-âge une société supérieure à la société païenne ? — Oui, Saint-Simon, dans un travail très-remarquable, a dit : « La meilleure organisation sociale est celle qui rend la condition des hommes composant la majorité de la société, la plus heureuse possible, en lui procurant le plus de moyens et de facilité pour satisfaire ses premiers besoins.
» C'est celle dans laquelle les hommes qui possèdent le plus de mérite et dont la valeur intrinsèque est la plus grande, ont le plus de facilité à parvenir au premier rang, quelle que soit la position dans laquelle le hasard de la naissance les ait placés.
» C'est encore celle qui réunit dans une même société la population la plus nombreuse, et qui lui procure les plus grands moyens de résistance contre l'étranger.
» Enfin, c'est celle qui donne pour résultat des travaux qu'elle protège, les découvertes les plus importantes et les plus grands progrès en civilisation et en lumière. »
« Première comparaison. Chez les Grecs et chez les Romains, l'esclave appartenait directement au maître, qui avait sur lui le droit de vie et de mort. Aucune loi, aucune institution, aucun principe de morale publique, aucune opinion religieuse ne protégeait l'esclave et n'avait pour but de limiter le pouvoir du maître à son égard. Sous le régime théologique et féodal, l'esclave était attaché à la glèbe ; ce n'était plus que d'une manière indirecte qu'il appartenait au propriétaire du sol qui l'avait vu naître. La loi du rachat des crimes donnait une valeur à la vie d'un esclave, à chacun de ses membres, à toutes les
parties de son corps ; ses yeux, ses oreilles, avaient un prix déterminé, de manière que le maitre qui avait tué un de ses esclaves, ou qui l'avait mutilé, était obligé d'indemniser ses enfants dans la proportion fixée par le tarif, etc., etc.. Ainsi le sort des hommes composant la très-grande majorité de la société a été beaucoup moins malheureux sous le régime théologique et féodal qu'il ne l'avait été sous le système d'organisation en vigueur chez les Grecs et chez les Romains.
» Deuxième comparaison. Chez les Grecs et chez les Romains, ce sont les patriciens qui ont habituellement et presque exclusivement dirigé les affaires publiques. Ce sont eux qui ont occupé les emplois les plus importants du pouvoir spirituel, ainsi que du pouvoir temporel. Les sénateurs étaient patriciens, les grands-prêtres, les aruspices, les augures étaient également patriciens. Les magistratures occupées par les plébéiens n'étaient que d'un ordre inférieur... En un mot, tout homme qui examinera sans préjugés les dispositions principales de l'organisation sociale des Grecs et des Romains reconnaîtra qu'elles étaient toutes à l'avantage des patriciens, qui formaient une aristocratie héréditaire... Le système théologique et féodal s'est fondé sur des principes très-différents. Chez les Européens du moyen-âge, ce furent les plébéiens qui dirigèrent habituellement le pouvoir spirituel, qui se placèrent en tète de la société européenne, et qui lui servirent de guides pendant toute la durée du moyen-âge. C'est au clergé, composé essentiellement de plébéiens, que l'espèce humaine doit les progrès faits par la civilisation depuis Hilde-
brand jusqu'au XVIe siècle... Nous concluons, de cette seconde comparaison, que nous ne croyons pas devoir pousser plus loin, que les hommes de mérite, quelle que fût leur naissance, ont eu beaucoup plus de facilité à s'élever au premier rang chez les Européens du moyen-âge, qu'ils n'en avaient eu chez les Grecs et chez les Romains.
» Troisième comparaison. La nation romaine a été infiniment plus nombreuse que ne l'avait été aucune des nations grecques, et, cependant, jamais elle n'a compté dans la même génération cinq cent mille citoyens. Le territoire national des Romains a été beaucoup plus étendu que ne l'avait été celui d'un peuple grec, cependant, jamais sa population n'a égalé celle de la Normandie. Les Romains appelaient barbare tout ce qui n'était pas Romain. Le même principe antiphilanthropique avait été précédemment adopté par les Grecs, qui considéraient les étrangers comme des ennemis. Les Grecs et les Romains, s'étant constitués ennemis du genre humain, ont dû finir patêtre conquis par lui et anéantis comme société politique. Enfin, en résultat du vice radical de l'organisation sociale que les Grecs et les Romains avaient adoptée, leur société politique a été complètement anéantie. Le contraire est arrivé aux Européens du moyen-âge. Dès le moment qu'ils ont eu adopté le système d'organisation sociale théologique et féodal, leur société politique s'est trouvée composée de plus de soixante millions d'individus, et toute la partie centrale et occidentale de l'Europe leur a appartenu à titre de possession sociale. Cette société s'est ensuite continuellement augmentée, sous le rapport de
la dimension de son territoire, ainsi qu'à l'égard de l'accroissement du nombre des sociétaires. Elle a d'abord été vivement attaquée par les Sarrasins et par les Saxons, mais elle a converti les Saxons qui se sont unis à elle ; quant aux Sarrasins, elle les a vigoureusement chassés. Cette société a également repoussé d'abord, ensuite converti et réuni à elle les peuples du Nord, qui l'avaient longtemps tourmentée par des incursions sur ses côtes. Enfin cette société est parvenue, depuis plusieurs siècles, à un point de supériorité telle, à l'égard de tout le surplus de l'espèce humaine, qu'elle n'a plus rien à craindre de la part de l'étranger. Il est donc évident, en résultat de cette troisième comparaison, que la société théologique et féodale, instituée dans le moyen-âge, a possédé une organisation politique supérieure à celle qui avait été adoptée par les Grecs et par les Romains, puisque cette société a été beaucoup plus nombreuse, qu'elle a possédé de plus grands moyens de résistance à l'égard de l'étranger que toutes celles qui l'avaient précédée et qu'elle a fini par devenir absolument prépondérante à l'égard de tout le reste de l'espèce humaine.
» Quatrième comparaison. Ce sont les peuples de l'antiquité qui ont inventé les langues, l'écriture, la numération, qui ont créé les beaux-arts. Pour l'invention directe, pour l'imagination agissant immédiatement sur les sens, les peuples de l'antiquité sont restés les maîtres. Mais pour les observations approfondies, pour les calculs étendus, pour les idées abstraites, pour les connaissances des lois qui régissent les phénomènes de la nature, les peuples de l'antiquité
sont restés dans l'enfance. Les sciences physiques et mathématiques leur sont restées presque entièrement inconnues ; et les idées de morale générale qu'ils ont conçues, n'ont eu chez eux qu'une valeur théorique ; ils n'ont point imaginé les moyens de les appliquer à la politique. L'idée que le soleil était plus grand que le Péloponèse paraissait aux Grecs une conception extravagante et absurde. La classe militaire leur a paru celle qui devait être à tout jamais prépondérante, ils ont regardé les occupations industrielles comme avilissantes, et, par cette même raison, une classe très-nombreuse, composée d'esclaves, est devenue à leurs yeux nécessaire à l'existence politique. Les Européens du moyen-àge se sont placés au point de vue le plus élevé auquel les peuples de l'antiquité soient parvenus, et ils ont marché en avant. Ils ont porté toute leur force et toute leur attention vers le système de la morale et de la politique. Pendant la totalité des IXe, Xe, XIe et XIIe siècles, les Européens s'occupèrent exclusivement de perfectionner le système d'organisation sociale. Ils avaient une tâche bien difficile à remplir. Cette tâche a été admirablement remplie par Charlemagne, par Alfred, par Grégoire VII et par une multitude d'hommes dont le génie est simplement contesté aux yeux de celui qui observe le résultat de leurs travaux...
» Nous résumons : « Le système théologique et féodal qui s'est formé dans le moyen-àge a poussé la civilisation beaucoup plus loin que ne l'avait fait le système politique et religieux des Grecs et des Romains; il a produit, en résultat final, les travaux du XVe siècle qui ont placé les peuples mo-
dernes infiniment au-dessus des peuples de l'antiquité (1). »
Cette conclusion rappelle ces paroles de Voltaire : « Je voudrais que pour notre instruction tous les grands philosophes de l'antiquité, les Zoroastre, les Mercure, les Trismégiste, les Numa même, revinssent aujourd'hui sur la terre et qu'ils conversassent avec Pascal, que dis-je, avec les hommes les moins savants de nos jours, qui ne sont pas les moins sensés. J'en demande pardon à l'antiquité, je crois qu'ils feraient une triste figure. Les pauvres charlatans, ils ne vendraient pas leurs drogues sur le Pont- Neuf (2).»
CGXXV. Le christianisme, qui a élevé si haut le moyen-âge, s'offre-t-Il encore aujourd'hui à nos regards, loin d'être caduc, comme étant le principe vital de la société? — Ecoutons sur ce point un économiste, M. Blanqui, aîné, parlant du christianisme : « On a beau n'être pas chrétien bien austère, la majesté de ce bel édifice étonne et commande le respect. On ne peut voir sans une vive émotion cette organisation vigoureuse et luxuriante se former tout d'une pièce avec ses magnifiques dépendances et se répandre sur le monde partout semblable à elle-même, comme le flot paisible sur la surface de la grève. Sous le point de vue de la distinction du pouvoir, il n'y a aucune institution humaine qui puisse être comparée à la manière vraiment admirable dont l'Eglise est organisée depuis l'appari-
(1) Cité dans Rligne, Dictionnaire des apologistes involontaires, art. Moyen-Age. — (2) OEuvres, t. MX, p, 203.
lion officielle du christianisme. Un pape siège à Rome et tient sous sa puissance les hauts dignitaires du clergé, qui nomment eux-mêmes aux emplois les membres de la milice inférieure. Toute cette milice est soumise aux mêmes règles et au même costume, de Paris au Japon et de la Chine à Rome. Le même office se célèbre dans la même langue aux deux extrémités du monde ; les noms des Saints du christianisme figurent en tète de tous nos actes de naissance, et nous ne distinguons les jours de Tannée que par la nomenclature de ses apôtres et de ses martyrs. Le dimanche des chrétiens est devenu le jour de repos universel ; partout, quand l'Eglise ouvre ses temples, le travail ferme ses ateliers. Il n'y a pas une seule circonstance de la vie qui échappe à l'influence religieuse, ou qui se passe de son intervention. Le prêtre attend aux fonts baptismaux l'enfant qui vient de naître et lui impose son nom ; plus tard il le précède à l'autel pour bénir son mariage ; enfin, quand le terme de sa vie est arrivé, il l'accompagne, en priant, au tombeau.
» Que de puissants moyens d'action le christianisme a inventés depuis, pour s'emparer de l'existence tout entière de l'homme ! Partout on voit le prêtre se faire instituteur et diriger l'enfance par ses conseils. Le catéchisme lui assure cette conquête sans efforts. Un premier sacrement, la communion, crée un lien de plus, resserré par les communications mystérieuses et redoutables du confessionnal. Puis, comme si ce n'était pas assez de ces premiers succès, l'évêque paraît dans toute la majesté de la puissance ecclésiastique et administre la confirmation, accorde
des dispenses, prononce des censures, lie et délie comme un arbitre suprême et vicaire de Dieu. Ainsi, ni l'enfance, ni l'âge mûr, ni la vieillesse, ni la mort ne peuvent se soustraire, à l'influence du prêtre, la plus complète et la plus inévitable qui ait jamais existé dans le monde.
» Ce n'est pas tout, et nous ne faisons à peine qu'indiquer les attributions illimitées du pouvoir religieux. Quel est aujourd'hui le magistrat qui dispose dans le moindre village, d'un vaste local, pour réunir la population, d'un moyen prompt et sûr de la convoquer, d'une tribune aux harangues pour l'émouvoir et la convaincre ? C'est le prêtre. Lui seul est le maître du temple, de la chaire et des cloches ; il réunit ses ouailles quand bon lui semble et sans la permission de l'autorité civile ; il ordonne et on obéit. Aux yeux même des plus incrédules, Pâques, Noël, la Pentecôte, la Toussaint, toutes les fêtes chrétiennes sont encore des fêtes, les jours de jeûne sont des jours de privations. Nos rues et nos cités portent des noms de saints ; les arts et les métiers prennent des saints pour patrons. Les marins éperdus votent des oraisons à Notre-Dame de la Garde. On fauche à la Saint-Jean, on vendange à la Saint-Michel. De temps à autre, le prêtre irrité donne des avertissements sévères ; tantôt il couvre nos fronts de cendres pour nous apprendre la vanité des choses humaines ; tantôt il refuse son assistance aux prières des héritiers d'un homme mort dans l'impénitence finale. Il monte sur l'échafaud pour y conduire les criminels repentants dans le sein de la miséricorde de Dieu ; et il effraie la jeune fille timide sur les conséquences d'un
simple aveu. Il décrit l'enfer et on tremble ; il entrouvre le paradis et on espère. Quand parfois un hardi scélérat lui vole ses vases sacrés, tout s'émeut et s'indigne ; le coupable s'appelle un impie et le crime un sacrilège auquel on doit une expiation. Une autre création du christianisme, c'est le précepte de la bienveillance mutuelle mis en pratique et converti en obligation sacrée pour tous les citoyens. Quel pas venait de faire l'économie politique ! Et si, depuis, cette grande mission du christianisme ne s'est pas accomplie plus complètement, s'il a été donné à d'autres causes d'arrêter dans sa marche le développement de la pensée sublime qui conviait l'humanité entière au banquet de la vie, sans distinction de fortune et de caste, nous avons la confiance qu'elle y prendra sa place quelque jour, et que la volonté de Dieu sera faite.
» Malgré nos essais nombreux de régénération politique, aucune constitution humaine n'est encore pareille à celle de V Eglise. Aucun pouvoir n'est en mesure de se faire obéir comme elle ; le malheur est qu'on ne sache pas dignement commander en son nom. Il y a des questions d'économie politique qui resteront insolubles tant qu'elle n'y mettra pas la main. L'instruction populaire, la répartition équitable des profits du travail, la réforme des prisons, les progrès de l'agriculture, et bien d'autres problèmes encore ne recevront de solution complète que par son intervention, et c'est justice. Elle seule peut, en effet, bien résoudre les questions qu'elle a bien posées (1). »
(1) Histoire de l'économie politique en Europe.
M. Eugène Robin, publiciste de renom, n'a pas parlé avec moins d'éloquence touchant la force et la vigueur actuelle de l'Eglise. Ecoutons-le.
« Un homme d'esprit et de cœur dit un jour devant moi (j'étais encore enfant alors) : « Aujour- » d'hui, il n'y a rien de fixe et de stable à quoi Ton » puisse rattacher sa vie. Les idées et les rois passent, » tout se déplace, tout s'use avec une dévorante ra- » pidité. La société change dix fois de face entre le » berceau et la tombe d'un mortel. En vérité, au » milieu de cette versatilité des choses, il n'y a qu'une » ville et qu'un homme qui, par leur immobilité dans » l'océan des temps, présentent à notre esprit une » image de suite et de prospérité, Rome et le pape. » Trouvez-moi pour ceux qui sont las d'errer à la » merci de tous les vents, et qui demandent à la vie » le calme de l'éternité, un refuge assuré où chercher » un abri, un port toujours ouvert où amarrer leur » barque, si ce n'est ce rocher plus haut que les » tempêtes, Rome et la Papauté. »
» Cette parole jetée sans prétention au milieu d'une causerie, tour à tour frivole et sérieuse, est tombée en moi, et y est demeurée depuis, tant elle avait frappé mon imagination. En effet, pour les cœurs indifférents et distraits, pour les esprits irrésolus ou ceux que retient la honte d avouer leur erreur, pour l'incrédulité systématique, pour les convictions les plus rebelles, pour tous tant que nous sommes, enfin, âmes égarées dans les ténèbres du doute, n'est-ce pas un spectacle capable de réveiller le sentiment croyant, endormi et étouffé en nous, que cette formidable immutabilité où la guerre, la torture, Je mépris se sont brisé le front; que cette fixité d'un
seul point au milieu de tout ce qui passe ; que cette lumière traversée par le souffle de toutes les tempêtes qu'aucun souffle n'éteint ; que cette foi toute mystique, toute immatérielle, qui éclate surtout aux regards de l'humanité, par l'évidence d'un fait matériel unique dans l'histoire du monde.
» Je ne sais à qui l'on doit cette spirituelle boutade ; rien n'est absurde comme un fait de la veille qui contredit le fait du lendemain. Le fait éclos par hasard dans le travail quotidien d'un peuple qui dément l'idée spéculative sortie du cerveau isolé d'un homme, le fait qui se hâte de se placer derrière le fait pour prouver quelque chose, et dont un fait imprévu jette à bas les rangs à grand'peine alignés.
» Mais un fait comme celui-ci : l'apostolat confié par le Christ, il y a dix-huit cents ans, à l'un de ses disciples, s'est perpétué de pape en pape jusqu'à nos jours; pouvoir dire cela aujourd'hui et être sûr qu'on le dira demain, cela doit bien dire quelque chose. (C'est le cas d'appliquer une autre boutade qui vaut bien la première : Rien n'est plus entêté qu'un fait.) Et si l'on songe que depuis le jour où cette parole a été prononcée en Judée, la barbarie, le schisme, la réforme, la philosophie se sont rués tour à tour, la torche et le fer en main, sur le siège occupé par le même apôtre continué dans mille vies ; que Rome, la ville éternelle dans les temps modernes, comme elle l'était dans les temps antiques, a été prise, reprise, saccagée par tous les fléaux venus de l'Orient et de l'Occident; qu'il n'y a pas plus de trois siècles, des soldats ivres, conduits par un renégat, y sont entrés au nom de Luther ; qu'il n'y a pas trente ans, un
empereur, son souverain par la conquête, lui envoyait un préfet, comme faisaient ceux de Constantinople dans les premiers temps de ses pontifes; oh! alors, le fait grandit à la taille de l'idée, devient immense comme le dogme, et, quoi qu'on en dise, il faut bien, je le répète, que ce fait sans pareil signifie quelque chose.
» C'est en vain que nous voudrions détourner les yeux de cette prodigieuse image de perpétuité. Nous qui sommes venus après les plus grandes persécutions que Rome ait essuyées depuis les persécutions des martyrs, nous sommes forcés de nous dire : Sans doute, les promesses des temps s'accompliront. Le rêve de la philosophie était d'abattre la Papauté, parce qu'elle comprenait que là est la tête, là est le cœur du catholicisme, et que, s'il pouvait mourir, c'était à ce cœur et à cette tête qu'il fallait viser ; car la papauté et le christianisme sont inséparables à ce point que la Réforme n'existe qu'à condition d'entretenir sans cesse le souvenir de sa rébellion, et que sa foi, fondée sur la défiance, ne retrouve un peu de cette vitalité qui lui manque qu'en s'excitant à la haine de ce qu'elle a nommé le papisme. La durée de la papauté était donc pour nos pères toute la question d'avenir. Dix-huit cents ans sont d'une belle haleine, sans doute, dans le cours des choses, mais, la papauté détruite* la philosophie gagnait son procès, qui était de prouver qu'elle n'avait jamais existé qu'à l'aide de l'ignorance et de la barbarie. La révolution est venue ; elle savait le mot d'ordre ; elle a visé au cœur ; elle a traîné le pape dans l'exil ; il y est mort ; un autre pape lui a succédé ; la chaîne de la perpé-
tuité ne s'est pas plus rompue qu'elle ne s'était brisée aux jours les plus mauvais du catholicisme. Maintenant, la philosophie a fait son temps. Les destructeurs dorment dans le passé à côté de Luther : l'Encyclopédie, la République et l'Empire. Rome est toujours debout, et, à ce centre de chrétienté déchirée par les ravages de l'incrédulité et de l'indifférence, il y a un pape comme il y en avait un sous Néron, alors que le christianisme naissant était déchiré dans le cirque parles bêtes féroces.
» Autour de cette miraculeuse continuité, l'Europe a changé trois fois de place, l'antiquité s'est éteinte, le moyen-àge est mort. Trois empires, celui de Charlemagne, celui de Charles-Quint, celui de Napoléon, se sont élevés et ont disparu. Des nations ont brillé qui ne sont plus. Un monde découvert est échu en partage à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle ; celle-ci seule a gardé sa part. Tout a fait son temps, idées, peuples et empires. Rome seule est restée debout. Le pape seul est resté. Il y a dans ce fait, je ne saurais trop le répéter, quelque chose qui vaut bien la peine qu'on y réfléchisse un peu (1). »
CCXXVI. Quelle conclusion tirer à la vue des faits et gestes de l'Eglise depuis dix-huit siècles? —Nous le demandons, en présence de son action saluiaire, ne faut-il pas savoir l'appeler avec M. Cousin : « la nourrice et l'institutrice de la société moderne (2). »
(1) Article publié en Belgique et reproduit dans les principaux organes de la presse catholique du temps. — (2) Du Frai, du Beau et du Bien, XVIIe leçon.
Ne faut-il pas savoir dire avec Portails : « Chez les nations chrétiennes, les lettres et les beaux-arts ont toujours fait une douce alliance avec la religion ; c'est même la religion qui, en remuant l'àme et en l'élevant aux plus hautes pensées, a donné un nouvel essor au talent ; c'est la religion qui a produit nos premiers et nos plus célèbres orateurs et qui a fourni des sujets et des modèles à nos poètes; c'est elle qui, parmi nous, a fait naître la musique, qui a dirigé le pinceau de nos grands peintres, le ciseau de nos sculpteurs et à qui nous sommes redevables de nos plus beaux morceaux d'architecture.
» Pourrions-nous regarder comme inconciliable avec nos lumières et avec nos mœurs une religion que les Descartes, les Newton et tant d'autres grands hommes s'honoraient de professer ? qui a développé le génie des Pascal, des Bossuet, et qui a formé l'àme de Fénelon ?
» Pourrions-nous méconnaître l'heureuse influence du christianisme sans répudier tous nos chefs-d'œuvre en tous genres, sans les condamner à l'oubli, sans effacer les monuments de notre propre gloire ?
» En morale, n'est-ce pas la religion chrétienne qui nous a transmis le corps entier de la loi naturelle ? Cette religion ne nous enseigne-t-elle pas tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable? En recommandant partout l'amour des hommes et en nous élevant jusqu'au Créateur, n'at-elle pas posé le principe de tout ce qui est bien ? N'a-t-elle pas ouvert la véritable source des mœurs ?
» Si les corps de nation, si les esprits les plus simples et les moins instruits sont aujourd'hui plus
fermes que ne l'étaient autrefois les Socrate et les Platon, sur les grandes vérités de l'unité de Dieu, de l'immortalité de l'âme humaine, de l'existence d'une vie à venir, n'en sommes-nous pas redevables au christianisme ?
» Cette religion promulgue quelques dogmes particuliers, mais ces dogmes ne sont point arbitrairement substitués à ceux qu'une saine métaphysique pressent ou démontre : ils ne remplacent pas la raison, ils ne font qu'occuper la place que la raison laisse vide et que l'imagination remplirait incontestablement plus mal
» Tel est le christianisme en soi.
» Est-il une religion mieux assortie à la situation de toutes les nations politiques et à la politique de tous les gouvernements ? Cette religion ne nous offre rien de purement local, rien qui puisse limiter son influence à telle contrée ou à tel siècle plutôt qu'à tel autre siècle ou à telle autre contrée ; elle se montre non comme la religion d'un peuple, mais comme celle des hommes, non comme la religion d'un pays, mais comme celle du monde (1). »
Et en vain voudrait-on alléguer contre l'action de l'Eglise et ses destinées à venir, les abus passés, les abus présents et les abus futurs que l'on peut prévoir. Ces abus sont de l'homme, ils ne sont pas de la religion ; parla même, c'est l'homme qui en est responsable et non la religion. C'est à lui-même que l'homme doit s'en prendre, faisant très-humblement
(1) Discours sur l'organisation des cultes. Séance du i5 germinal an X, S avril 1802.
son mea culpa, son rnea maxima culpa. — Voltaire s'est montré sur ce point admirable de bon sens. Voici quelques-unes de ses paroles : « Combattez avec éloquence ces abus dont nous n'avons cessé de gémir. Il n'y a rien de si innocent et de si simple dont la folie des hommes n'abuse (1).
» Dans l'abus qu'on fait de la religion, vous ne voyez que la démence humaine, et moi, j'y vois la sagesse divine qui a conservé cette religion malgré nos abus (2). »
« On ne jette pas d'odieux sur les arts en rappelant les abus ou les effets funestes, dangereux pour les mœurs, nés de la peinture, de la sculpture ou de la poésie ; ce n'est pas l'art qu'il faut accuser, mais l'homme. Il faut aussi aimer la religion et servir Dieu malgré les cris des hypocrites, malgré les superstitions qui déshonorent souvent le culte (5). »
« Parce que les hommes peuvent abuser de l'imprimerie comme on abuse de l'écriture ou de la parole, faut-il nous priver d'une invention si précieuse? J'aimerais autant qu'on nous rendît muets pour nous empêcher de faire de mauvais arguments, qu'on nous défendît de boire dans la crainte que quelqu'un s'enivrât, ou qu'on ôtât à l'homme son sang, parce qu'il peut tomber en apoplexie. Tout cela n'est autre chose qu'une méprise et une fausse conclusion du particulier au général (4). »
« On ne juge pas tous nos guerriers par la lâcheté
(1) OEuvres, éd. de Kehl, in-12, t. XLIV, p. 56. — (2) lbid., t. LX, p. 180.— (3) lbid., t. XLVI, p. M. - (4) lbid., t. XLIII, p. 146, t. LX, p. 2S0.
d'un seul, et on aurait tort d'attribuer à toute une nation les vices de plusieurs particuliers. Quelques brins d'ivraie détruisent-ils toute l'espérance de la récolte? Une chenille qu'on nous montre dans les jardins de Versailles ou de Saint-Cloud diminué-telle le prix de ces chefs-d'œuvre de l'art (1) ? »
« Il est des écarts des particuliers ou même des corps qu'on ne doit imputer qu'aux malheurs des temps (2). »
Et enfin :
Eh quoi ! si dans le sang quelque main s'est trempée, Sera-t-il défendu de porter une épée ?
En coupables propos si Ton peut s'exhaler Doit-on faire une loi de ne jamais parler ? Un cuistre en son taudis compose une satyre ; En ai-je moins le droit de penser et d'écrire ! Qu'on punisse l'abus, mais l'usage est permis (5).
(1) Œuvres, éd. de Kehl., in-12, t. LX, p. U\. — (2) Ibid., t. LI, p. 225. — (3) Epître au roi de Danemark.