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LES PROMESSES ET LES MENAGES OU LA VIE FUTURE

CCXXVIL Le Christianisme doit - il être accusé d'assombrir la vie parce qu'il nous rappelle la mort? — Non , car partout et toujours on a tenu la pensée et la méditation de la mort comme un antidote très - salutaire contre les passions , comme une pensée éminemment philosophique, et Ton a employé, pour se la rappeler, les moyens les plus singuliers. Philippe, roi de Macédoine, avait ordonné à son valet de chambre de lui dire chaque matin à son réveil : « Philippe , tu es un homme mortel, vis en te souvenant de la mort (1). » Plolémée , roi d'Egypte , avait toujours un crâne sur sa table, pour ne pas oublier sa destinée future. Les sages d'Egypte portaient toujours sur eux de petits ossements réels ou en ivoire, et lorsqu'ils se rencontraient, ils se montraient ces osselets en guise de salutation (2). Comme c'est surtout lorsqu'on arrive

(1) Elien, !, 8. — (2) RadzivU, ep. I.

T. il. 7

aux honneurs que Ton oublie la mort, les triomphateurs romains avaient derrière leur char un esclave chargé de leur écrier : « N'oublie pas que tu es un homme mortel. » Au temps de Jean l'Aumônier, on avait coutume, au couronnement des empereurs, tandis que le souverain était assis sur le trône dans toute sa pompe et sa majesté, et qu'il recevait les hommages des grands, de faire paraître devant lui les sculpteurs qui s'occupaient de tailler les monuments funèbres, et qui lui présentaient et lui donnaient à choisir cinq morceaux de marbre de couleur différente, pour qu'ils pussent se mettre immédiatement à exécuter le tombeau du nouveau souverain. Aujourd'hui encore, quand le pape est couronné, un maître des cérémonies, pour lui rappeler la mort et la fin de toute magnificence terrestre, s'approche de lui, tenant au bout d'un bâton d'argent une touffe d'étoupe, qu'il allume à un cierge porté par un clerc ; puis, s'agenouillant devant le Saint-Père, et poussant dans l'air l'étoupe allumée, il dit : « Très-Saint-Père, ainsi s'évanouit la gloire de ce monde. » Les Trappistes ont toujours dans leur jardin une tombe ouverte qui leur rappelle avec éloquence la fin de cette vie. Il y a un proverbe allemand ainsi conçu : « Regarde souvent dans la tombe et tu t'y coucheras un jour facilement (1). » Quel commentaire et quelle justification de ces paroles de l'Ecriture : Rappelezvous vos fins dernières et vous ne pécherez jamais. Marmontel a dit aussi sur ce point : « Je

[\] Diction t encyclopédique de la théologie catholique, mi. Mémento mort.

définis la morale la science de la vie en vue de l'éternité (1). »

CCXXVIII. L'homme, au moment de la mort, pérît-il tout entier comme la bête ? — « Quoi ! s'écrie Rousseau, je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté et vertu ; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne ; je puis contempler le bien et le faire, et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte! C'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles, ou plutôt, tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes, ton cœur dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi (2). »

D'Alemberl ajoute : « La philosophie fournit des arguments pressants de la réalité d'une autre v ie. Nous avons de très-fortes raisons de croire que notre àme subsistera éternellement, parce que Dieu ne pourrait la détruire sans l'anéantir, que l'anéantissement de ce qu'il produit une fois ne paraît pas être dans les vues de sa sagesse et que les corps mêmes ne se détruisent qu'en se transformant (3). »

M. Cousin, faisant un raisonnement qui, du reste, se trouve partout, a dit : « Le principe qui persuade le mieux au genre humain l'immortalité de l'âme est encore le principe nécessaire du mérite et du démérite, qui ne trouvant pas ici-bas son exacte satisfaction, et devant la trouver pourtant, nous inspire d'en appeler à un Dieu qui n'a pas mis dans nos cœurs la

(1) Morale, Leçon 1. — (2) Emile, livre IV. — (3) Eléments de philosophie.

loi de la justice pour la violer lui-même à notre égard (4). » Et encore : « Un principe qui se rattache à Tidée même du bien nous dit que tout agent moral mérite une récompense quand il fait le bien et une punition lorsqu'il fait le mal. Ce principe est universel et nécessaire, il est absolu ; si ce principe n'a pas son application dans ce monde, il faut ou que ce principe soit menteur ou que ce monde soit mal ordonné. Or, c'est un fait que le bien n'amène pas toujours à sa suite le bonheur, ni le mal le malheur (2). »

M. Jules Simon dit à son tour : « La justice existe et elle a une force absolue. Il suit de là que la justice doit être remplie ; car il ne se peut qu'elle soit et qu'elle soit violée. Donc, si le monde me présente une injustice évidente et si la mort y met le sceau de telle sorte qu'il n'y ait plus à espérer en ce monde une réparation, il faut qu'il y ait un autre monde. Cette conclusion a précisément la même force que ma croyance au principe de la justice. Ou il faut dire qu'il n'y a pas de justice, ou il faut dire que la vertu est toujours récompensée ; si elle n'est pas toujours récompensée sur cette terre, elle l'est infailliblement et incontestablement dans l'autre vie (5). » Et encore : « Périr î Eh quoi ! N'avez-vous jamais vu la justice avoir le dessous dans le monde ? Le crime n'a-t-il jamais triomphé ? N'y a-t-il pas des criminels qui sont morts au milieu de leurs succès, dans l'enivrement de leurs voluptés impies ? Socrate n'a-t-il

(1) Du Frai, du Beau et du Bien, XIIe Leçon, p. 504.— (2) Ibid. Leçon XVI. — (3) La religion naturelle, IIIe partie, l'Immortalité.

pas bu la ciguë? L'histoire elle-même est-elle impartiale? La postérité, cette ombre que le juste invoque, entendra-t-elle son dernier cri ? Qui soutiendra la pensée qu'un innocent puisse mourir dans l'opprobre et dans les supplices et que cette pauvre âme ne soit pas reçue dans le sein de Dieu (1) ? »

Quelle valeur peuvent avoir, après des aveux et des raisonnements aussi décisifs, ces belles phrases dans lesquelles on nous dit que soutenir que l'àme pensera et sentira après la mort, c'est prétendre qu'une horloge brisée en mille pièces marquera et sonnera les heures? L'âme, qui est immatérielle et simple, est-elle une horloge? Si une horloge ne pense pas et ne sent pas, est-elle comparable à l'âme ? Or, qui a jamais prétendu qu'une horloge pense ? 0 désespérante philosophie î ôter l'espoir de l'avenir n'est-ce point dire à un navigateur battu par la tempête, qu'il n'y a plus pour lui ni port, ni rivage, et que, devant être submergé sous les débris de son vaisseau, il ne tient qu'à lui de prévenir ce désastre et de se précipiter dans la mer ? N'est-ce pas favoriser le sensualisme, le matérialisme et toutes ces doctrines malsaines qui peuvent engraisser le corps, il est vrai, mais qui épaississent l'intelligence? Et, ici, rappelons-nous le mot d'un savant. Deux hommes, dont l'un niait et dont l'autre affirmait l'immortalité de l'âme, ayant discuté devant lui et l'ayant consulté pour savoir quel était son avis, il répondit fort bien que l'affirmative lui semblait vraie, mais que la négative était la plus propre à nous donner de l'embonpoint.

(1) Le Devoir ^ IVe partie, L'action, ch. V.

CCXXIX. Est-il d'une saine philosophie d'opposer au dogme de l'immortalité de la personne l'immortalité panthéistique, c'est-à-dire l'immortalité de la substance seule ? — Non, car si ma personne n'est pas immortelle, je serai incapable de récompense et de châtiment, et, par là même, je n'ai plus de point d'appui dans ma lutte contre la vertu, et je suis emporté par la passion.

« Que nous donnent les panthéistes à la place de cette immortalité, de cette identité, se demande M. Jules Simon ? Ils laissent la lutte et ils ôtent la récompense. Ils sondent la blessure, mais ils arrachent l'appareil. Ils étalent nos plaies, et, pour toute consolation, ils nous apprennent que nous, malheureux et difformes, nous sommes l'infime partie d'un tout plein de santé et d'harmonie ; l'homme peut gémir et souffrir, pourvu que la sérénité du tout ne soit pas altérée. Il meurt, mais, en mourant, il sait qu'il ne diminue pas la masse de l'être. Son être dissous va s'unir à d'autres atomes, pour produire d'autres phénomènes dans le sein commun de la nature ; immortalité sourde, insignifiante, dont mon cœur ne veut pas, dont ma conscience a horreur et qui est l'anéantissement de la personne, si elle n'est pas l'anéantissement de l'être. Dans ce système, quand la mort m'atteint, ce qui reste de moi n'intéresse plus mon moi, et n'appartient qu'au tout, entrevu par la raison, ignoré de ma conscience. Ainsi, mon immortalité même me devient indifférente, puisque ma mémoire, mon identité, ma personne ne subsistent pas. Mon àme est absorbée par l'âme universelle, comme les atomes de mon corps par le mouvement qui forme

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. loi

sans cesse et dissout sans cesse les corps. Est-ce que je me soucie de ces parties inertes de ma nature corporelle, qui vont, après ma dissolution, engraisser la terre? Est-ce que je puise une consolation, une force, dans cette théorie physique que pas une molécule ne périt dans le monde des corps? Et quelle différence y a-t-il entre la destinée de mon cadavre et celle que le panthéisme promet à mon àme? Ainsi, je mourrai entier, car l'avenir de ma substance n'est pas mon avenir. Il n'y a que ma souffrance qui soit à moi : celle-là m'appartient en propre, sans compensation. Et vous parlez de la justice de Dieu ? Et vous nous reprochez, à nous, de ne pas la respecter assez quand nous avons le dogme de la vie future, quand nous proclamons la personnalité humaine, la persistance de la personne, les punitions et les récompenses? N'est-il pas évident que si le mal est pour nous un embarras, il est pour vous une impossibilité (1) ? »

« Disparaître en Dieu, dit encore M. Jules Simon, c'est vraiment mourir. Perdre le souvenir de son identité, même en conservant sa substance, c'est vraiment mourir. On dirait que cette phrase sonore : S'absorber dans le sein de Dieu, est autre chose qu'une métaphore et une métaphore qui, quand on la presse, ne rend qu'une contradiction et une absurdité. Est-ce qu'un être fini peut se fondre avec l'infini, de telle sorte que ces deux êtres unis ensemble n'en fassent plus qu'un seul ? Est-ce que cette union et cette identification de deux êtres est possible,

(\) L,a religion naturelle, lrc partie, ch. III, La création et le panthéisme.

même dans la sphère des êtres créés? Est-ce que le retour, dans le sein de Dieu, d'une de ses créatures, ajoute quelque chose à l'être de Dieu ? Et s'il n'y ajoute rien, quelle différence y a-t-il entre cette absorption et l'anéantissement ? Si Dieu est la substance unique, il ne reste rien de moi après que ma substance s'est éteinte ; si les êtres créés ont aussi leur substance, quelle plus monstrueuse pensée que de fondre ces substances contingentes dans la substance absolue, et quelle plus triste équivoque que d'appeler cette mort immortalité, ou de proposer ce néant du cœur et de la pensée comme une récompense ! Nous retrouvons ici le panthéisme à la fm de la philosophie, comme nous l'avons trouvé au commencement, et nous le retrouvons aussi dénué de preuves, aussi contradictoire, et, pour dire le mot vrai, aussi cruel. Oui, c'est une cruelle doctrine qui nous dispute également le présent et l'avenir, qui fait de ce monde un rêve au lieu d'une réalité, et, au moment où nous nous éveillons, nous détruit. L'immortalité à laquelle nous croyons n'est donc pas cette immortalité dérisoire de la substance qui rend l'immortalité inutile, la peine et la récompense impossibles, et qui ne repose que sur des non-sens et des contradictions ; c'est l'immortalité de tout ce qui constitue l'homme, de son cœur et de son esprit ; en un mot, c'est l'immortalité de la personne. Au moment venu, le trépas jette son ombre sur nous, le monde s'enfuit et nous nous retrouvons tout entiers de l'autre côté de la tombe (1). »

(!) La religion naturelle, IIIe partie, L'Immortalité.

CCXXX. La raison peut-elle par elle seule, sans le secours de la révélation, nous éclairer complètement sur l'avenir d'outre-tombe? — Non, Gibbon a dit : « Il n'appartient qu'à la révélation divine d'affirmer l'existence et de représenter l'état de ce pays invisible destiné à recevoir les âmes des hommes après leur séparation d'avec le corps (1). »

Aux paroles citées tout à l'heure, dUAlemberl ajoute : « Mais, d'un autre côté, l'exemple des animaux, dans lesquels la substance immatérielle périt avec eux, et ce grand principe que rien de ce qui est créé n'est immortel dans la nature, suffisent pour nous faire sentir que Dieu ne pouvait créer notre âme que pour un temps. Ainsi, l'impénétrabilité des décrets éternels nous laisserait toujours quelque espèce d'incertitude sur cet important objet si la religion révélée ne venait au secours de nos lumières , non pour y suppléer entièrement, mais pour y ajouter le peu qui leur manque. D'un côté, la vertu, souvent malheureuse en ce monde, exige de la justice de l'Etre suprême des récompenses après la mort ; de l'autre, la révélation nous fait connaître pourquoi Dieu, qui doit des récompenses à la vertu, ne les lui accorde pas dès cette vie même et souffre qu'elle soit malheureuse sans paraître l'avoir mérité. La religion seule, dit Pascal, empêche l'état de l'homme en cette vie d'être un énigme, voilà ce que le philosophe ne doit point perdre de vue en traitant la question de l'immortalité de l'àme, pour distinguer, comme dans l'existence de Dieu, les preuves directes qui sont du ressort de

(I) Histoire de la décadence de l'empire romain, t, XIII, p. 43,

la raison, d'avec les objections dont la révélation fournit la réponse (l). »

Enfin voici ce que pensait Voltaire: « Les hommes ont toujours eu l'espérance d'une vie à venir, espérance à la vérité souvent accompagnée de doute. La révélation détruit le doute et met la certitude à la place (2). »

CCXXXL Y aura-i-il pour l'homme un jugement divin? — Oui, puisque la justice n'existant pas dans le monde présent, il faut qu'elle soit rendue dans le monde à venir. Voltaire a dit : « Quel autre frein pouvait-on donc mettre à la cupidité, aux transgressions secrètes et impunies, que l'idée d'un maître éternel qui nous voit et qui jugera jusqu'à nos plus secrètes pensées ? Nous ne savons pas qui le premier enseigna aux hommes cette doctrine ; si je le connaissais, je lui élèverais un autel (3). » Et encore : « Le devoir d'un souverain est de récompenser les actions vertueuses et de punir les criminelles. Voudriez-vous que Dieu ne fît pas ce que l'homme est tenu de faire ? Vous savez qu'il est et qu'il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses et des crimes impunis ; il est donc nécessaire que le hien et le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C'est cette idée si simple, si naturelle, si générale qui a établi chez tant de nations la croyance de l'immortalité de nos âmes et de la justice divine qui les juge quand elles ont abandonné leur dépouille mortelle. Y a-t-il système

(1) Eléments de philosophie. — (2) OEuvres, éd. de KehJ, in-12. t. XII, p. 142. — (5) Nos crimes et nos sottises. Remèdes, ch. Iï, Philosophie, t. H.

plus raisonnable, plus convenable à la Divinité et plus utile au genre humain (1) ? »

Boulange)^ a fait l'aveu que « les anciens dogmes de grand juge, de jugement dernier, de la vie future, même en se corrompant, ne s'éteignirent jamais totalement (2). »

M. Cousin a fait sentir la nécessité d'un jugement qui redresse les jugements humains, en ces termes : « La justice humaine condamne peu d'innocents, il est vrai, mais elle absout, faute de preuves, plus d'un coupable. D'ailleurs, elle ne connaît que de certains délits. Que de fautes, que de bassesses, s'accomplissent dans l'ombre auxquelles manque le châtiment mérité ! De même, que de dévouements obscurs dont Dieu seul est le témoin et le juge ! Sans doute, rien n'échappe à l'œil de la conscience et l'âme coupable ne peut se soustraire au remords. Mais, le remords n'est pas toujours en rapport exact avec la faute commise ; sa vivacité peut dépendre d'un naturel plus ou moins délicat, de l'éducation, de l'habitude. En un mot, s'il est très-vrai qu'en général la loi du mérite et du démérite s'accomplit en ce monde, elle ne s'y accomplit pas avec une rigueur mathématique. Que faut-il en conclure? Que le monde est mal fait? Non, cela ne peut être et cela n'est pas. Le pessimisme de Voltaire est encore plus contraire à l'ensemble des faits qu'un absolu optimisme. Entre ces deux extrémités systématiques que les faits démentent, le genre humain a placé l'espérance d'une autre vie. Il a trouvé

(I) OEuvres, éd. de Kehl, in-12, f. XLV, p. 147. — (2) Recherches sur l'origine du despotisme oriental, Sect. X, p. 3.

W* LES PHILOSOPHES

très-peu raisonnable de rejeter une loi nécessaire à cause de quelques infractions ; il a donc maintenu la loi, et des infractions il a conclu seulement qu'elles devaient être ramenées à la toi, qu'il y aura une réparation. Ou il faut admettre cette conclusion, ou il faut rejeter les deux grands principes préalablement admis, que Dieu est juste et que la loi du mérite et du démérite est une loi absolue (1). »

CGXXXIL Est-il convenable que le corps soit honoré par des funérailles religieuses ? — Oui. Pierre Leroux, après avoir fait le tableau des maux de la société, s'écrie avec regret : «Oui, voilà la vie, et comme s'il fallait un signe pour en montrer l'aridité et le froid glacial, vous entrez dans cette vie sans solennité, sans bénédiction, vous en sortez de même. L'homme ne sait plus dire un mot ni sur le berceau, ni sur la tombe ; la statistique y a remplacé la religion et la poésie ; quand un homme nait, quand un homme meurt, on écrit son nom sur un registre. Oh ! Quel est celui qui, ayant aimé et perdu l'objet de son amour, n'a pas senti sa tète s'égarer de folie, en voyant comment se consacre la double initiation de la vie et de la mort (2). »

CCXXXIII. Y aura-t-il un Purgatoire pour ceux qui, au jugement de Dieu, seront convaincus d'avoir commis des fautes légères, ou de n'avoir pas suffisamment expié dans la vie présente ? — Kœpper a dit : « La plupart des hommes ne sont pas assez bons pour le ciel, ni assez méchants pourl'en-

i) Du Vrai, du Beau et du Bien, XVIe leçon. — (2) Encyclopédie nouvelle, t. IV, article Culte.

fer. Cela fait comprendre que les théologiens chrétiens enseignent un état intermédiaire, un purgatoire dont la population, par la raison que nous venons d'indiquer, doit être très-grande, et où règne l'espérance d'un meilleur sort. Nous concevons mieux les jugements divins si une justification future des âmes est possible. Si dans le protestantisme, on parle de degrés dans le bonheur et dans les peines de l'autre monde, c'est pour se tirer des embarras résultant de l'ancienne doctrine protestante, qui n'admettait que le ciel et l'enfer, c'est-à-dire un bonheur et un malheur absolus. Mais on a ainsi rétabli un état intermédiaire, une espèce de purgatoire (1). »

Vix a rendu le même hommage au dogme du Purgatoire : « L'usage de prier pour les morts, usage qui remonte aux temps apostoliques et s'est conservé dans l'Eglise jusqu'au XVIe siècle, nous paraît trèsconforme aux fins que la religion se propose. C'est une pratique qui entretient dans les âmes le sentiment et la conviction de leur immortalité ; elle retire le voile qui s'étend sur la tombe et établit des rapports entre ce monde et l'autre. Il est probable que si cette pratique n'était pas tombée en désuétude, nous n'aurions pas à gémir sur tant de scepticisme et d'incrédulité (2). »

Rousseau convainquait les ministres protestants d'admettre le Purgatoire tout en le niant; il a dit en effet : « L'Enfer, un des principaux points de notre

(i) Cilc dans les Entretiens familiers d'un mhiistre protestant 'onverti, Esslingcr, Fribourg, 1840, p. 290. — (2) Cilé, Ibid. . !>. 292.

croyance , n'en est plus un aujourd'hui pour les ministres de Genève. Ils croient qu'il y a des peines d'une autre vie, mais pour un temps. Ainsi le Purgatoire , qui a été une des principales causes de la séparation des protestants d'avec l'Eglise romaine, est aujourd'hui la seule peine que plusieurs d'entr'eux admettent après la mort ; nouveau trait à ajouter à l'histoire des contradictions humaines (1). »

Leibnilz a reconnu que « le sentiment le plus ancien de l'Eglise est qu'il faut prier pour les morts, qu'ils sont aidés par nos prières, que ceux qui sont sortis de cette vie , quoique devenus héritiers du Ciel par la rémission de la peine éternelle, ont encore à subir un châtiment paternel pour leurs péchés et à être purifiés (2). »

Le témoignage de Virgile en faveur du Purgatoire est tellement précis, que Voltaire a été forcé de dire : « Plusieurs graves scoliastes voient évidemment le Purgatoire et la Résurrection dans Virgile. Pour le Purgatoire, je suis obligé d'avouer qu'il est expressément au sixième chant. Cela pourra déplaire aux protestants, mais je ne sais qu'y faire (3). »

CCXXXIV. Ce monde aura-t-il une fin et finira-t-il par le feu ? — « L'attente d'un embrasement général, dit Voltaire, était universelle. » — « Cette idée d'un monde qui devait périr et se renouveler était enracinée dans les cœurs des peuples de l' Asie-Mineure , de la Syrie, de l'Egypte, etc. (4). »

(1) Du gouvernement de Genève. — (2) Système de théologie, Du Purgatoire. — (3) Diction, philosophique, art. Résurrection. — (i) Diction, phil.y art. Fin du monde.

CCXXXV. Y a-t-il un Enfer dans lequel les méchants seront précipités pour jamais ? —

Bayle croyait à la nécessité et, par là même, à l'existence de ce dogme. Ecoutez plutôt : « S'il est commode à chaque particulier de ne pas craindre les supplices de l'autre vie , il est encore plus incommode de songer que l'on a tous les jours à faire avec des gens qui ne le redoutent pas. Il n'est donc point dans l'intérêt des particuliers qu'aucun dogme qui est capable de diminuer la peur des Enfers , s'établisse dans le pays. Il est vrai qu'un méchant homme trouverait son compte, par rapport à sa conscience, dans une doctrine qui lui permettrait tous les crimes et lui assurerait l'impunité, mais par d'autres endroits il ne l'y trouverait point. Il a mère, femme, sœur et nièces qui le chagrineraient mortellement si elles le diffamaient par leur libertinage. Il y a plus de gens qui le peuvent empoisonner, voler, tromper, etc., qu'il n'y en a contre qui il puisse commettre ces mêmes crimes. Chacun est plus capable d'être offensé que d'offenser, car , entre vingt personnes égales, il est manifeste que chacune a moins de force contre dix-neuf que dix-neuf contre une. Il est donc de l'intérêt de chaque particulier, quelque corrompu qu'il soit, que l'on enseigne une morale propre à intimider la conscience (1). » Bayle a dit ailleurs : « Ceux qui approfondissent la chose croient que, généralement parlant, la véritable et principale force de la religion, par rapport à la pratique de la vertu, consiste à être persuadé de X éternité des peines

(1) Diction., art. Socin.

et des récompenses, et qu'ainsi, en ruinant le dogme de l'immortalité de l'àme, on casse les meilleurs ressorts de la religion. On peut fortifier cette pensée par deux remarques : Tune, qu'il n'est pas possible de persuader aux hommes qu'ils prospéreront sur la terre, en vivant bien, et qu'ils seront accablés de la mauvaise fortune, en vivant mal. Chacun croit voir mille et mille exemples du contraire, et où sont les docteurs assez éloquents pour persuader ce qu'on s'imagine être démenti par une suite continuelle d'expériences? Ils pourront bien éluder nos objections en nous disant que les méchants sont assez punis par les remords de leur conscience, au milieu de leurs richesses et de leurs pompes, pendant qu'un honnête homme est dignement récompensé par la seule possession de la vertu et par le bon témoignage qu'il peut se rendre à soi-même. Ils nous diront là-dessus cent belles choses, ils nous étourdiront et ils formeront en nous une espèce de persuasion, mais ils ne

bâtiront pas à demeure Si vous me faites cette

objection, je vous répondrai que les orthodoxes se feront cette ressource, tout comme les Sadducéens, et, qu'ayant de plus la ressource de l 'éternité, ils seront plus en état de faire influer la religion sur la morale pratique (1). »

Rousseau avait la même croyance. Voici ses paroles : « Notre philosophie, en délivrant ses prédicateurs et ses disciples de la crainte d'une autre vie, a détruit pour jamais tout retour au repentir. Ne voyezvous pas que, depuis longtemps, on n'entend plus

(1) Dictionnaire, art. Sadducéens, n. E.

parler de restitutions, de réparations, de réconciliations au lit de la mort; que tous les mourants emportent sans effroi dans leur conscience le bien d'autrui, le mensonge et la fraude dont ils se chargèrent pendant leur vie (1). »

Quant à Voltaire, voici ses aveux : « C'est certainement l'intérêt de tous les hommes qu'il y ait une divinité qui punisse ce que la justice humaine ne peut réprimer. » — « Il faut un Dieu vengeur, qui punisse dans ce monde -ci ou dans l'autre les méchants échappés à la justice humaine. » — On doit se fier davantage à ceux qui pensent qu'un faux serment sera puni, qu'à ceux qui pensent qu'ils peuvent faire un faux serment avec impunité (2). » — Nous avons affaire à force fripons qui ont peu réfléchi, à une foule de petites gens brutaux, ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il nyy a point (fenfer et que l'àme est mortelle, pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu'ils seront damnés s'ils me volent. » — « Il est bon de faire accroire à nos maîtres-d'hôtel et à nos cuisiniers qu'ils seront damnés éternellement s'ils nous volent (3). »

M. Cousin, lui aussi, a implicitement reconnu l'existence d'un enfer, quand il a parlé des craintes et des appréhensions qui s'emparent de l'âme au moment formidable et solennel de la mort. «Quand, dit-il, on a recueilli tous les arguments qui autorisent la croyance à une autre vie, et qu'on est arrivé ainsi à une démonstration satisfaisante, il reste un obstacle à vain-

(I) Contrat social.— (2) Diction. philosophique, art. Athéisme. ■:3) Ibid.y art. Enfer.

cre. L'imagination ne peut pas contempler sa?is effroi cet inconnu que Ton appelle la mort. Le plus grand philosophe du monde, dit Pascal, sur une planche plus grande qu'il ne faut pour aller sans danger d'un bout d'un abîme à l'autre, ne peut songer sans trembler à l'abîme qui est au-dessous, Ce n'est pas la raison, c'est l'imagination qui l'épouvante, c'est elle, aussi, qui produit en grande partie ce reste de doute, ce trouble, cette anxiété secrète que la foi la plus assurée ne parvient pas toujours à dompter en présence de la mort. L'homme religieux éprouve cette terreur, mais il sait d'où elle vient et il la surmonte en s'attachant aux solides espérances que lui fournissent la raison et le cœur. L'imagination est un enfant dont il faut faire l'éducation en la mettant sous la discipline et sous le gouvernement de facultés meilleures, il faut l'accoutumer à venir au secours de l'intelligence au lieu de la troubler par ses fantômes. Reconnaissons-le, il y a là un pas terrible à franchir. La nature frémit en face de cette éternité inconnue. Il est sage de s'y présenter avec toutes ses forces réunies, etc. (1). » Ces paroles, sans doute, ne sont pas aussi explicites qu'on pourrait le désirer, mais nous dirons à M. Cousin : L'imagination qui nous porte à des appréhensions touchant les châtiments qui peuvent nous attendre au-delà du tombeau, n'est-elle pas une faculté de l'âme, et, puisqu'elle y porte tous les hommes en qui n'est pas éteint le sentiment religieux, sentiment qui réside au plus profond de l'âme , ne faut-il pas reconnaître que ces appréhensions ont

(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, XVIe leçon.

leur racine dans les profondeurs mêmes de l'âme et, qu'à ce titre, loin d'être des chimères, elles correspondent à une réalité? Que veut donc dire M. Cousin lorsqu'il nous représente ces appréhensions comme des fantômes, lui qui prouve l'immortalité de l'aine, nous l'avons vu, par la nécessité d'une justice qui récompense et qui punisse, dans la vie future, ce qui n'est pas récompensé et puni dans la vie présente ? La preuve de l'immortalité de l'âme, que l'on tire du fait des injustices du monde actuel et de la nécessité d'une réparation dans un autre monde, n'est-elle pas une preuve de l'enfer ?

CCXXXVI. Peut-on alléguer contre l'éternité des peines, la théorie de la métempsycose, renouvelée des anciens par les modernes, pour échapper à l'éternité, à la perpétuité des peines? — Non, car ce système n'est pas acceptable à quiconque n'a point totalement rompu avec le sens commun contre lequel il n'y a pas, il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de philosophie. Les partisans de cette doctrine sont aussi ridicules et aussi burlesques en philosophie que l'était en littérature cet écrivain qui appelait le soleil le duc des chandelles , les vents, les postillons d'Eole et le tonnerre le tambour des Dieux. On peut leur appliquer ces vers du poète :

Il se trouve entre nous des esprits frénétiques Dont tous les écrits sont des écrits sophistiques, Qui sans cesse créant des systèmes nouveaux, Prouvent que la raison gît loin de leurs cerveaux.

M. Jules Simon a fait justice de la métempsycose en ces termes : « Avant ces derniers venus (les phi-

losophes contemporains qui ont renouvelé l'erreur pythagoricienne), la métempsycose ne pouvait guère passer que pour une légende, puisque, plaçant ici-bas le théâtre de nos métamorphoses, elle nous faisait revivre dans des corps différents, au milieu de nos parents et de nos amis. Quand l'âme en changeant de corps a perdu tout souvenir, le châtiment n'est plus un châtiment, c'est une cruauté, et la récompense aussi n'est plus qu'une générosité sans motif. Pour que le dogme de la transmigration des âmes ne soit pas en contradiction manifeste avec le principe du mérite et du démérite, il faut supposer, comme on l'a fait dans plusieurs écoles, qu'au lieu de passer après cette vie dans le corps d'un autre animal terrestre, nos âmes, sans perdre le sentiment de leur identité, vont animer dans une autre planète un corps d'une autre espèce. A cette condition, la seconde vie peut être la récompense ou la punition de la première. Rien de plus poétique que cette conception qui nous fait voyager d'étoile en étoile. Malheureusement, il ne suffit pas qu'une hypothèse soit brillante et séduise l'imagination ; si on ne l'appuie pas sur des preuves solides, elle reste à l'état de rêve et ne peut entrer dans la science.... Ce qui serait absolument impossible, ce serait d'admettre que Dieu nous punisse en cette vie des fautes dont nous aurions perdu le souvenir. Il n'y a aucune solidarité entre ma vie actuelle et ces vies antérieures dont je ne retrouve en moi aucune trace. Il s'en faut donc bien que la doctrine de la métempsycose soit autre chose qu'une poétique hypothèse. Cette hypothèse, destinée à éclaircir le mystère de la vie future et à donner, comme on le

prétend, un corps à nos espérances, est certainement plus vague que la simple promesse d'une récompense à laquelle se borne le plus souvent la simple philosophie. En effet, cette ascension d'étoile en étoile, dont on compose notre avenir, doit-elle se prolonger à l'infini ? Alors l'hypothèse n'est plus qu'une abstraction vide. C'est une série de transformations dont aucune ne nous est connue, un éternel voyage vers un but qui n'existe pas. Si on répond, au contraire, que l'àme, après plusieurs migrations successives, vient s'abîmer dans le sein de Dieu, pourquoi ne pas être panthéiste plutôt ? Pourquoi faire un si long trajet, s'il faut, à la fin, tomber dans ce gouffre ? Ne dirons-nous pas à ces poètes du monde invisible ce que le courtisan de Pyrrhus disait à son maître : « Reposez-vous dès le premier jour (1). » Un partisan de la métempsycose, qui fait de l'univers un vaste purgatoire, s'obstinait à défendre ce système en présence de Gassendi. Si vous ne savez pas ce que lui répondit le philosophe, le voici : « Je savais bien que l'àme des hommes, selon ce système, devait passer dans le corps des animaux, vous m'apprenez que l'àme des animaux repasse dans le corps des hommes (2). »

CCXXXVII. Peut-on alléguer contre la doctrine de l'enfer qu'il n'existe pas de démons pour tourmenter les réprouvés ? — Bayle a dit sur ce point : « Le dogme de plusieurs génies bons et mauvais, supérieurs les uns aux autres et préposés

(1) La religion naturelle, IIIe partie, L'Immortalité. — (2) Sabatier de Castres, Les trois siècles de littérature, ai t. Gassendi.

à diverses charges, est assez à la portée de la raison... La foi des intelligences préposées à divers emplois dans l'univers est d'une aussi grande étendue que la croyance d'un Dieu, car je ne pense pas que jamais peuple ait eu une religion sans reconnaître d'intelligences moyennes (1). »

Voltaire a dit aussi : « Il n'y a certainement aucune contradiction à reconnaître des substances bienfaisantes et malignes, qui ne soient ni de la nature de Dieu, ni de la nature des hommes (2). »

CGXXXVIII. Peut-on alléguer contre la doctrine de l'enfer que la raison ne peut concevoir un feu qui brûle continuellement sans être alimenté? — Mais le soleil n'est-il pas, quoique non alimenté, un feu perpétuel et inextinguible, qui durerait toujours si la main qui l'a allumé ne devait pas un jour l'éteindre ? Et devant ce fait patent, incontestable, y a-t-il encore lieu à dire, avec le ton superbe des semi-philosophes, que l'enfer est un fantôme qui ne fait de mal qu'à ceux qui en ont peur ?

CCXXXIX. Y a-t-il un ciel ? - Bayle le croyait. « Si l'on ne joignait, a-t-il dit, à l'exercice des vertus ces biens à venir que V Ecriture promet aux fidèles, on pourrait mettre la vertu au nombre des choses sur lesquelles Salomon a prononcé cet arrêt définitif: Vanité des vanités (3). »

Victor Hugo a dit aussi : « Dans le lot des pauvres, dans le plateau des misères, jetez la certitude d'un avenir céleste, jetez le paradis, contrepoids magni-

(1) Diction., art. Caïnites. — (2) Diction, philn art. Ange. (5) Diction., art. Brutus.

fique, vous rétablirez l'équilibre ; la part du pauvre est aussi noble que la part du riche : c'est ce que savait le Sauveur, qui en savait plus long que Voltaire (1). »

CCXL. Le ciel que promet le Christianisme doit-il paraître étrange à la raison ? — Non, car M. Jules Simon a souscrit au dogme du ciel chrétien. Voici, en effet, ce qu'il dit au nom de la philosophie : « Notre cœur, qui a tant aimé et des objets si divers, et si fragiles, et si indignes, n'aimera plus que Dieu, et notre esprit qui s'est tant égaré, qui si souvent a fait fausse route, débarrassé de toutes ses inutilités et de toutes ses chimères, ne pensera plus que Dieu ; et notre amour et notre intelligence, ayant trouvé l'objet qui leur est propre et le possédant pleinement, sans intermédiaire, nous rempliront de tout le bonheur que comporte un être fini. Le divorce qui existe si souvent entre notre volonté et notre raison cessera, parce que nous n'aurons plus qu'une seule idée et qu'un seul amour. Notre liberté sera d'autant plus parfaite que nous ne connaîtrons plus la lutte entre les passions ennemies. Tout notre être pacifié, réconcilié avec lui-même, tendra de toutes ses forces vers la Perfection absolue, qui est à la fois le Vrai, le Beau et le Bien, c'est-à-dire le triple et unique idéal vers lequel aspirent, dès ce monde, notre cœur, notre esprit, notre volonté. Tel est l'avenir que la philosophie peut promettre à l'homme en se fondant sur des déductions infaillibles. Nous résumons toutes nos espérances dans cette parole de Bossuet: «Quelle

(1) Claude Gueux, préface.

sera cette vie ? De voir Dieu éternellement tel qu'il est et de l'aimer sans pouvoir jamais le perdre (1). »

Enfin, Leibnilz a dit : « Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne sommes point dans notre véritable centre, et par conséquent dans notre véritable point de vue : nous voyons, il est vrai, les créatures et les œuvres admirables de Dieu, mais nous les voyons comme un homme placé entre les scènes d'un théâtre peintes suivant les règles de l'optique. Cet homme voit des figures, mais des figures grossières, informes, incohérentes, ce qui ne l'empêche pas cependant de reconnaître l'art du peintre ou de l'architecte. Ainsi, dans notre position actuelle, quoique nous ayons toujours lieu d'admirer les œuvres de Dieu, nous ne pouvons pourtant pas jouir du beau spectacle de leur ensemble. Il en serait autrement si nous étions transportés dans le soleil, ou plutôt dans le lieu qu'habitent les bienheureux. C'est là que, placés dans le véritable centre de tout l'univers, la vue de sa beauté nous remplira d'un plaisir ineffable (2). »

On connaît aussi les sentiments du célèbre astronome Le Verrier. Un prélat lui avait adressé, à l'occasion de ses découvertes, des félicitations, en lui disant : « Monsieur, on ne peut pas dire que vous vous êtes élevé jusqu'aux nues, vous avez mieux fait, vous vous êtes élevé jusqu'aux astres. — Monseigneur, répondit l'illustre interlocuteur, je veux encore monter plus haut. » Toute la société attendait avec anxiété

(1) La religion naturelle, IIIe partie, L'Immortalité. — (2) Otium Hanoveranum^ p. 10.

l'annonce d'une nouvelle découverte astronomique, lorsque, s'inclinant vers le prélat, M. Le Verrier lui dit : « Je l'avoue, Monseigneur, j'ai l'ambition de m' élever au - dessus des astres, je veux aller au ciel (1). »

GCXLI. Le ciel chrétien est -il supérieur au ciel mahométan ? — Oui, car celui-ci respire le sensualisme le plus grossier et paraît promettre aux élus tout excepté Dieu. Le ciel chrétien, au contraire, respire le spiritualisme le plus pur, le plus élevé , le plus noble et le plus ennoblissant, comme on peut en juger par cette description de Voltaire :

Au milieu des clartés d'un feu pur et durable, Dieu mit avant les temps son trône inébranlable. Le ciel est sous ses pieds, de mille astres divers Le cours toujours réglé l'annonce à l'univers. La puissance, l'amour avec l'intelligence, Unis et divisés composent son essence, Ses saints, dans la douceur d'une éternelle paix, D'un torrent de plaisirs enivrés à jamais, Pénétrés de sa gloire et remplis de lui-même, Adorent à l'envi sa majesté suprême (2).

CCXLII. Le corps partagera-t-il, dans la vie à venir, les joies et les douleurs de lame ? — Oui, car à la fin des temps, il y aura résurrection, c'est-àdire réunion du corps à l'àme. Sur ce point, on lit dans Montesquieu : « Ce n'est pas assez pour une religion d'établir un dogme, il faut encore qu'elle le dirige. C'est ce qu'a fait admirablement bien le chris-

(1) Ami de la Religion, 9 nov. 1847.— (2) OEuvres, éd. de Kehl in-12, t. LXI1I, p. MO.

tianisme à l'égard des dogmes dont nous parlons; il nous fait espérer un état que nous croyons, non pas un état que nous sentions ou que nous connaissions; tout, jusqu'à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles (1). »

On lit aussi dans lord Byron : « L'espérance et la terreur reposent ensemble dans la poussière de la tombe ; et, lorsque, selon notre croyance, la vie viendra nous y ranimer ^ la clémence divine pardonnera ou sa justice réclamera les coupables (2). »

(i) Esprit des Lois, I. LXX1V, ch. XIX. — (2) ChUd-Harold, ch. III, strophe 108.

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