‹ Les Philosophes aux prises avec eux-mêmesChapitre 8 sur 16 · PRÉÉMINENCE ET AVENIR DU CHRISTIANISME SUR L'HÉRÉSIE · texte numérisé non relu

PRÉÉMINENCE ET AVENIR DU CHRISTIANISME SUR L'HÉRÉSIE

CCXLIIL Le protestantisme mérite-t-il le nom de réforme ? — Non ; car les premiers protestants auraient eu eux-mêmes besoin d'être réformés, et, de fait, ils ont tenté plusieurs réformes, tant ils en sentaient le besoin. Erasme, protestant d'esprit, écrivait à Mélancthon : « Non, je ne saurais croire que des hommes dont les mœurs sont si contraires à la doctrine du Christ, soient guidés par l'esprit du Christ. Autrefois l'Evangile donnait de la douceur aux esprits colères, des remords aux spoliateurs, du calme aux turbulents, de la charité aux médisants. Aujourd'hui, nos évangélistes font de la fureur, s'emparent par fraude du bien d'autrui, excitent partout des troubles et maudissent même leurs bienfaiteurs. Je vois bien des hypocrites et des tyrans, mais je ne vois pas une étincelle d'esprit évangélique (1). »

Calvin, de Y Institution duquel on a dit qu'elle est,

(1) Ep. LXIX, ad Metancth.

i72 LES PHILOSOPHES

après les écrits des apôtres, un livre non pareil,

Prœter epistolicas post Christi tempora chartas Huic peperere libro nulla sœcula parem ;

Calvin exhalait les mêmes plaintes qu'Erasme : « Dans le petit troupeau de ceux qui se sont séparés de l'idolâtrie papistique, le plus grand nombre, dit-il, est plein de parjure et de tromperie. Ils font bien mine d'avoir du zèle, mais, quand on y regarde de près, on les trouve pleins de fausseté et d'artifice (1). » Et encore : « Les pasteurs, oui, les pasteurs eux-mêmes, qui montent en chaire, sont aujourd'hui les plus honteux exemples de la perversité et des autres vices. De là vient que leurs sermons n'obtiennent ni plus de créance ni plus d'autorité que les fables débitées sur la scène par un histrion. Et ces Messieurs, pourtant, osent encore se plaindre qu'on les méprise et qu'on les montre au doigt pour les tourner en ridicule ! Quant à moi, je m'étonne plutôt de la patience du peuple, je m'étonne que les femmes et les enfants ne les couvrent pas de boue et d'ordure (2). »

Ne suffit-il pas d'étudier la réforme à ce seul point de vue pour dire avec Leibnitz : « Toutes nos larmes ne suffiraient pas pour pleurer cette funeste scission (3). »

CCXLIV. Le principe du protestantisme, le libre examen, est-il un principe délétère et par là même inacceptable ? — Oui, au jugement des protestants eux-mêmes. Madame de Staël disait fort

(1) Comment, sur Daniel, ch. II, v. 34.— (2) Livre sur (es scandales, p, 128.— (3) Lettre à Madame de Brinon.

bien : « Le droit d'examiner ce qu'on doit croire est le fondement du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l'entendaient pas ainsi. Us croyaient pouvoir placer les colonnes d'Hercule de l'esprit humain au terme de leurs propres lumières, mais ils avaient tort d'espérer qu'on se soumettrait à leurs propres décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique (1). »

Mosheim a dit que F « on peut comparer l'Eglise protestante à un grand Etat composé de communes régies par une législation contradictoire (2). »

Un autre protestant, Hammerschmidt, s'écrie, en poussant un profond soupir : « Hélas ! parmi les pasteurs, il n'y en a pas deux qui soient d'accord ; de même que chacun a sa propre physionomie, chacun a aussi ses idées (3). »

Bayle disait déjà de son temps : « Pour peu qu'on lâche la bride à la passion de disputer, on se fait un goût de fausse gloire qui engage à trouver toujours des sujets de contredire, et dès lors on n'écoute plus le bon sens et l'on s'abandonne à la passion de passer pour un grand maître de subtilités. L'esprit de dispute dégénère facilement en fausse subtilité. Ceux qui le cultivent tombent dans leurs propres pièges, et, après avoir embarrassé leur antagoniste, ils se trouvent eux-mêmes incapables de se soutenir contre les sophismes qu'ils ont inventés et que l'on peut employer contre leurs dogmes (4). » Et encore : « La

(1) De l'Allemagne, IVe partie, t. II, p. 23 —(2) Mignc, Diction, des apol. inv.f art. Protestantisme. — (3) Darmst. Allgm. Kirchen Ztitung, 1830, n. 50. — (4) Diction., art. Euclide.

voie de la dispute ne peut servir qu'à fomenter l'opiniâtreté des parties et qu'à éloigner de plus en plus la conclusion (1). »

Et, de grâce, consultons les faits. Qu'a produit le principe du libre examen ? Il a, dès le début, produit la division et la lutte, il a fait naître de nouvelles guerres sans apaiser les anciennes, il a suscité des théologiens qui cherchaient non pas la vérité, mais la victoire, et qui prétendaient, au sortir de la dispute, avoir eu, chacun contre son adversaire, l'avantage de la vérité. Bayle, parlant du théologien protestant Illyricus, qui vivait à l'origine de la Réforme, a fait cette réflexion : « On n'eut pas sujet d'avoir regret à sa mort, car les divisions, toujours scandaleuses de droit, étaient alors plus pernicieuses qu'à Tordinaire, à cause des avantages que la communion de Rome en tirait pour insulter la Réformation (2). »

Avec le temps, le mal ne fit que se développer comme un cancer, le protestantisme devint de plus en plus mouvant pour finir par l'être autant que le sable du désert, il marcha fatalement d'un pas rapide vers la dissolution, attendu que, comme le dit Salluste dans Jugurtha : Concordiâ parvœ res crescunl, discordiâmaximœ dilabunlur. Bayle, jetant un coupd'œil sur les variations du protestantisme , ajoute à ce qui a été dit : « Considérons seulement le luthéranisme. Bon Dieu ! Quelles divisions ne vit-on pas entre les théologiens de ce parti-là ! et avec quelle chaleur et quelle aigreur ne furent-elles pas soute-

(1) Diction., art. Dureus. — (2) Ibid.^ri, Illyricus.

nues ! Tout ce que l'Afrique et l'Asie ont produit d'esprits ardents n'étaient que flegme en comparaison de ces docteurs germaniques (4). »

En vain, pour arriver à un simulacre d'unité, les protestants ont-ils négocié des accommodements entre toutes les sectes ; en vain ont-ils fait du latitudinarisme ; en vain se sont-ils sacrifié réciproquement les uns aux autres la vérité qui est le lien de l'unité , ils n'ont par là réussi qu'à augmenter le mal par le remède même qu'ils avaient voulu lui donner. Ce mal est aujourd'hui incurable. Après que les Luthériens et les Calvinistes n'ont pu se mettre d'accord, comment espérer, dans l'avenir, l'union entre toutes les sectes en lesquelles s'est décomposé le protestantisme ? Aussi le grand argument qu'opposent aux missionnaires protestants les infidèles à qui ils proposent la Bible, c'est l'esprit de division qui les morcelle et les pulvérise, c'est la multiplicité des formes que revêt le protestantisme. « Us auraient, dit un écrivain anglican, beaucoup meilleure opinion du christianisme, s'il n'y en avait pas autant d'espèces différentes (2). »

CCXLV. Si le principe d'examen est délétère, ne faut-il pas en revenir au principe d'autorité, au principe catholique ? — Oui, et c'était la conclusion de Bayle, qui trouvait la méthode catholique courte et sûre. Voici ses paroles : « Jetez les yeux sur la fameuse controverse des catholiques et des protestants au sujet du caractère des vérités du

(1) Ibld., art. Morison.— (2) Life, ch. V, p. 152, cilé dans Les Missions chrétiennes, par Marshall, l. I, p. 284, Paris, 18(iS.

christianisme. Ce caractère, selon les uns et les autres, est la conformité avec la parole de Dieu. Mais, pour connaître cette conformité, les protestants se contentent de comparer une doctrine avec l'Ecriture. Les catholiques, au contraire, veulent qu'on la compare avec l'Ecriture et avec la tradition de tous les siècles. Ils veulent que cette tradition soit la véritable clef de l'Ecriture, et que, pour être certain de la vérité d'un dogme, l'on soit obligé de voir qu'il a toujours été cru et enseigné dans l'Eglise ; ils dispensent les particuliers de la peine de vérifier si ce qu'on leur dit a cette marque ; ils leur ouvrent un chemin beaucoup plus court. Il suffit, disent-ils, qu'on sache que l'Eglise a décidé ceci ou cela, car, comme elle est infaillible, dès qu'on sait ses décisions, on conclut qu'elles sont vraies, et, par conséquent, conformes à la tradition et à la foi de tous les siècles, et on n'a nul besoin, après cela, de consulter aucun livre ; on sait, sans s'en informer, ce qu'ont dit les pères de tous nos prédécesseurs. Cette manière de fixer la foi des simples est sans doute très-commode. Elle se réduit à un point de fait, qui est de savoir si le concile de Trente a décidé telle ou telle chose (1). »

Après avoir fait observer que le principe protestant a abouti à la destruction des Ecritures et au rationalisme, Bayle ajoute : « Il faut que dans toutes les sociétés il y ait un tribunal qui prononce en dernier ressort sur les disputes des particuliers et qui ait le droit d'infliger les peines delà rébellion à ceux qui refusent de se soumettre à ses arrêts, car, autrement, il ne

(1) Continuât, des pensées diverses, t. III, p. 148.

serait pas possible de remédier à aucun désordre ni d'empêcher que les disputes ne durassent éternelle ment (1). »

Ailleurs encore Bayle fait sentir en ces termes à quoi on aboutit en dehors du principe d'autorité, à quoi a abouti l'hérésie : « En niant la divinité de l'Ecriture, on renverse toute la révélation, ensuite de quoi tout n'est que dispute des philosophes (2) . »

Dès lors, les Nestoriens n'avaient-ils pas grand'raison de répondre aux missionnaires américains, qui les pressaient de se convertir, en leur rappelant tout l'or dépensé pour eux : « Eussiez-vous dépensé tout l'or de l'Amérique, nous ne voudrions pas embrasser une religion qui est le renversement de toute religion (3). *

CCXLVI. Les protestants subséquents se montrèrent-ils dignes de leurs patriarches, qu'on sait avoir été mus par la cupidité? — Oui, car ils ne furent pas plus désintéressés qu'eux. Voici sur ce sujet les paroles de Bayle, qui ne manquent pas de sel. Parlant du testament de Calvin qui, il le dit, ne laissa à ses héritiers, y compris sa bibliothèque, que la valeur de trois cents écus, le trop célèbre critique ajoute : « C'est une des plus rares victoires que la vertu et la grandeur d'âme puissent remporter sur la nature dans ceux mêmes qui exercent le ministère évangélique. Calvin a laissé des imitateurs pour ce qui est de la vie active, zélée, affectionnée au bien du parti ;

(1) Diction., art. Maimbourg.— (2) Ibidem, art. Socin. — (3) Cité par Marshall, Les Missions chrétiennes^ Missions du Levant, t. II, p. 119.

ils emploient leurs pas, leurs plumes, leurs voix à la sollicitation, à l'avancement du règne de Dieu, mais ils ne s'oublient pas eux-mêmes et ils sont, ordinairement parlant, un exemple que l'Eglise est une bonne mère au service de laquelle on ne perd rien. Ils vérifient la parole de saint Paul que la piété a les promesses de la vie présente et celles de la vie à venir. En un mot, Dieu répand de telle sorte la bénédiction sur la vigilance avec laquelle ils prennent soin de leurs affaires domestiques, qu'on les voit jouir de pensions considérables et laisser an bon patrimoine et de bons établissements à leurs héritiers. Ils distribuent des aumônes, ils font de grandes charités, cela n'est pas difficile ; on les rend dépositaires et non comptables de sommes que d'autres destinent à des œuvres pies. En un mot, un testament comme celui de Calvin, un désintéressement comme le sien est une chose tout-a-fait rare et capable de faire dire : Non inveni tanlam fidem in Israël (1). »

Une des grandes questions du protestantisme a toujours été la question d'argent, la même question qui, du temps de saint Paul, suscita contre le christianisme une émeute à Ephèse, et fit répéter mille fois ce cri : Grande est la Diane des Ephésiens (2). Avec lui, on reste ou l'on va là où se trouve le profit, l'on trafique de sa conscience, et l'on fait de la religion un mercantilisme.

CCXLVII. Les protestants subséquents se montrèrent-ils encore, sous un autre rapport, dignes de leurs patriarches, qu'on sait avoir fait appel à

(i) Diction., art. Calvin. — (2) Act. XIX.

la concupiscence de la chair ? — Oui encore. On a fait remarquer, l'histoire à la main, que le premier soin des protestants, en faveur d'un prêtre ou d'un simple fidèle qui passait dans leur communion, était de lui chercher une femme. C'était là le ciment qu'ils employaient pour l'incorporer à leur secte et l'y tenir fermement collé. Ils étaient persuadés que de tels oiseaux de proie ne pouvaient être mieux attirés ni mieux apprivoisés que par ce morceau de chair.

CGXLVIII. Le protestantisme, à son état actuel, est-il une religion sous les étendards de laquelle on doive se ranger ou même rester? — Non, car tout en lui trahit une religion humaine.

Examinerons-nous le protestantisme dans ses ministres ? Rousseau, qui les connaissait, nous les dépeint ainsi : « Ils ne savent plus ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent... On ne sait ni ce qu'ils croient ni ce qu'ils font semblant de croire... Un philosophe jette sur eux un coup-d'œil rapide ; il les pénètre, il les voit ariens, sociniens, il le dit ; aussitôt alarmés, effrayés, ils s'assemblent, ils discutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel saint se vouer, et, après force délibérations, consultations, conférences, le tout aboutit à un amphigouri où on ne dit ni oui ni non, et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux plaidoyers de Rabelais (1).^ » Et encore : « Un grand avantage que vous avez, c'est que votre clergé s'y tient bien (au principe d'autorité), au lieu que le nôtre, composé de petits barbouillons à qui l'arrogance a tourné la

(1) Lettres écrites de (a Montagne, IIIe Lettre.

tète, ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il dit, et n'ôte l'infaillibilité à l'Eglise qu'afin de l'usurper chacun pour soi (1). »

S'il est un fait certain c'est que le ministre protestant tranche du pape. Richard Stêele, après avoir fait observer que chaque ministre s'attribuait l'autorité interprétative de l'Ecriture sainte, a fort bien dit : « Le peuple demeure toujours persuadé que nous admettons l'Ecriture comme la règle de foi, et que tous peuvent la lire et la consulter quand il leur plaît. Ainsi, quoique par nos paroles nous conservions à l'Ecriture toute son autorité, nous avons cependant l'adresse d'y substituer réellement nos propres explications, et les dogmes tirés de ces explications. De là, il nous revient un grand privilège, c'est que chaque ministre, parmi nous, est revêtu de l'autorité plénière d'un ambassadeur de Dieu : ce qui a été dit aux apôtres a été dit à chaque ministre en particulier, et, ce préjugé une fois établi, il n'y aura point de simple ministre ou pasteur qui ne soit un pape absolu sur son troupeau. Cela fait voir combien nous sommes subtils et adroits dans le changement des mots, suivant l'occasion, sans rien changer au fond des choses (2). »

CCXLIX. Considérerons-nous le protestantisme dans sa vertu intrinsèque? — Il ne peut pas même produire une Sœur de charité, tandis que le catholicisme en produit par milliers. La Gazette évangélique, dans un article intitulé ; La disette des Sœurs,

(4) Correspondance, 31 mars 1766. •— (2) Stéele, dans sa L'ttre satyrique au pape Clément XL

poussait naguères ce cri de détresse : « De toutes les contrées du monde, on nous demande avec instance des Sœurs pour le service des malades, des pauvres, des orphelins, des maisons d'éducation, des communes, des familles, des prisons. Et nous aimerions tant pouvoir venir en aide. Mais où sont les vierges chrétiennes qui veulent se dévouer corps et âme au service du plus fidèle des maîtres ? Il y en a des milliers qui ne sont liées par aucun devoir particulier, et il n'en vient que très-peu, tandis que, dans l'Eglise romano-catholique, il entre tous les ans des centaines de Sœurs de charité dans la pratique des œuvres charitables. 0 vous, vierges allemandes, qui vivez dans l'oisiveté, qui cependant avez goûté du doux miel de l'éternité, et qui pouvez recevoir une vocation si chère au Seigneur et si heureuse pour vous, ne voudrez-vous pas être diaconesses pour soigner les malades ou pour les instruire? Sommes -nous donc actuellement en un temps où l'on peut rester les bras croisés, ou s'occuper uniquement de coudre un peu, tricoter un peu, toucher un peu du piano, et se réjouir de voir s'écouler les jours dans l'oisiveté, tandis que les puissances des ténèbres s'évertuent à la ruine de la pauvre chrétienté ? Puisse donc le Seigneur vous secouer du souffle de sa bouche et vous crier bien profondément dans la conscience : Ah ! voulezvous maintenant dormir et vous reposer (1) ? »

GCL. Examinerons-nous le protestantisme en tant qu'il ne connaît d'autre source de la vérité religieuse que la Bible ? — La Bible, on le sait, ne

(1) Cité dans Le Monde, 5 novembre 1862.

se suffit pas à elle-même, il lui faut un interprète divin ; par là même, le protestantisme repose sur un fondement ruineux. Ecoutons plutôt.

Le protestant Staudlin a dit : « Si dans la religion on part dïin principe supernaturalistique, tel qu'une révélation écrite, la Bible, par exemple, il faut nécessairement admettre que la Divinité, qui a donné une révélation à l'homme, doit avoir songé aussi à empêcher que le sens de cette révélation ne fût pas abandonné à l'arbitraire d'un jugement subjectif (1). »

Le docteur W. - T. Krug a fait cette remarque touchant le travail qu'il faut faire, dans le protestantisme, pour arriver à la vérité chrétienne : « C'est une tâche bien difficile, car tout écrit qui ne puise pas en lui-même sa clarté, qui l'attend d'un interprète, obéit à cet interprète et court à chaque instant le danger d'être faussé. Lorsque les hommes veulent écrire ou parler, ce danger n'est pas grand chose. Mais si l'on admet que Dieu ait parlé, qu'on a devant soi la parole divine qui doit conduire au salut, quel est celui qui osera assurer la responsabilité d'une interprétation ? N'est-il pas à craindre qu'on ne traduise mal la parole divine et, qu'ainsi, on ne conduise les hommes à leur perte éternelle ? D'où la nécessité d'une interprétation légitime, authentique, solennelle, s'il en faut une en général. L'Eglise catholique a parfaitement raison sur ce point (2). »

On lit dans le Mercure du Rhin : « Les théologiens

(1) Magasin de l'histoire de la religion, IIIe partie, p. 85. — (2) Pkilosophischcs Gutachlen in Sachsen des Rationalismus und des Supranaturalismus, 1827-

catholiques, qui ne veulent permettre la lecture de la Bible qu'à certaines conditions, n'ont nullement tort ; c'est que dans la Bible, toutes les sectes, toutes les passions trouvent leurs preuves, leur justification et leurs armes (1). »

Etienne Gardinier, évèque protestant de Vinchester, grand défenseur de l'Eglise Romaine, avait coutume de dire que les protestants qui s'appuient sur l'Ecriture ressemblent à des messagers qui portent la vérité dans leurs lettres et le mensonge dans leurs bouches, paroles que Fr. Bacon rapporte et approuve (2).

Rousseau, dans sa Lettre à M, de Beaumont, archevêque de Paris (51-75), a dit : « Les livres sont une source de disputes intarissables, le langage humain n'est pas assez clair. »

Voltaire a reconnu la même vérité : « S'il n'y avait pas eu dans le monde chrétien une autorité qui fixât le sens de l'Ecriture et les dogmes de la religion, il y aurait autant de sectes que d'hommes qui sauraient lire (3). »

Aussi des protestants eux-mêmes ont-ils reconnu que le christianisme a été établi et a existé indépendamment de la Bible. « C'est faire preuve d'ignorance en fait d'histoire, a dit Semler, que de confondre la religion chrétienne avec la Bible, comme s'il n'y avait pas eu de chrétiens avant l'existence de celle-ci, comme si tels ou tels n'avaient pu être bons chrétiens

(I) 1814, ï». 158- — (2) Cité dans Migne, Dictionnaire des apo logistes involontaires, art. Ecriture sainte. — (5) Essai sur l'histoire générale, l 111, p. 119.

en ne connaissant qu'un seul des quatre évangiles, ou quelques épîtres seulement de la collection entière. On ne peut pas songer à un Testament complet avant le quatrième siècle (1) ! » Lessing a dit aussi : « Toute la religion du Christ existait avant qu'aucun des évangélistes ou des apôtres n'eût écrit ; on priait le Pater avant qu'on ne le lût dans saint Matthieu, car Jésus lui-même l'avait enseigné à ses disciples. La formule du Baptême était en usage avant que le même saint Matthieu l'eût écrite, car le Christ l'avait prescrite aux apôtres. Or, si les premiers chrétiens n'ont pas eu besoin d'attendre les écrits apostoliques pour ces points, pourquoi l'aurait-il fallu pour d'autres ? S'ils priaient et baptisaient d'après les ordres du Christ qui leur étaient parvenus par la tradition orale, ne pouvaient-ils pas s'en tenir à cette même tradition pour tout ce qui fait partie du christianisme ? Si le Christ a enseigné verbalement ces choses, n'en a-t-il pas fait de même relativement à tout ce que les apôtres devaient enseigner et à ce que le monde devait croire? Dira-t-on qu'il n'est fait mention d'aucune disposition de cette nature dans le Nouveau Testament? Ceux qui l'ont écrit ont-ils prétendu avoir écrit absolument tout ce que Jésus avait fait ou dit ? N'ont-ils pas annoncé formellement le contraire pour faire place ainsi à la tradition à côté de l'Ecriture (2) ? » CCLI. Examinerons-nous le protestantisme au point de vue du respect qu'il a eu pour la Bible, du cas qu'il en a fait ? — Ecoutons Luther. Il a dit sur

(1) Eléments historiques de Hirsching , I. XXII, p. 193. — (2) Theologisches Nachlass., p. 4 et suiv., Cf. Hœninghaus, ch. V.

le Pentateuque : « Nous ne voulons ni voir, ni entendre Moïse. Laissons-le donc aux Juifs pour leur servir de Miroir des Saxons sans nous en embarrasser, car Moïse a été donné aux Juifs seuls et ne nous regarde pas. De même que la France se soucie fort peu du Miroir des Saxons, tout en s'accordant avec lui pour la loi naturelle, de même la Loi convient très-bien aux Juifs, mais ne nous lie plus du tout. Moïse est le maître de tous les bourreaux ; personne ne le surpasse quand il s'agit de frapper de terreur, de torturer, de tyranniser. »

Sur YEcclésiaste : « Ce livre aurait besoin d'être plus complet ; il est tronqué, il n'a ni bottes ni éperons, il chevauche en chaussons, absolument comme moi quand j'étais encore moine. »

Sur Judith et Tobie : « Judith, ce me semble, n'est qu'une tragédie qui nous apprend quelle est la fin des tyrans. Quant à Tobie, c'est une comédie où on parle beaucoup de femmes et qui renferme bien des choses risibles et folles. »

Sur Y Ecclésiastique : « L'auteur de ce livre était un bon prédicateur de la loi, ou un juriste, et il enseigne la manière de se bien comporter à l'extérieur, mais ce n'est pas un prophète, il ne sait absolument rien du Christ. »

Sur le IIe livre des Machabeés : « Je suis tellement l'ennemi de ce livre et de celui d'Esther, que je voudrais qu'ils n'existassent pas, parce que l'on y trouve une foule de juiveries et de corruptions païennes. »

Sur les quatre Evangiles : « Les trois autres évangélistes ayant beaucoup plus parlé des œuvres du

Seigneur que de ses paroles, l'Evangile de saint Jean est le seul vraiment tendre, le seul véritable Evangile, celui qu'il faut préférer de beaucoup aux autres. De même les Epîtres de saint Pierre et de saint Paul sont au-dessus des trois autres évangélistes. »

Sur YEpître aux Hébreux : « Nous ne devons pas nous arrêter si nous rencontrons sur notre route un peu de bois, de foin et de paille. »

Sur YEpître de saint Jacques : « C'est pourquoi l'Epître de saint Jacques est une véritable épître de paille, en regard des épîtres de saint Paul ; elle ne renferme rien qui rappelle la manière évangélique. »

Sur Y Apocalypse : « Je ne trouve absolument rien d'apostolique ni de prophétique dans ce livre. Car les apôtres n'ont pas coutume de parler en figures, ils prophétisent en termes clairs et nets. Que chacun en pense ce que lui dicte son esprit ; pour moi, mon esprit y répugne et cela me suffit pour le repousser (1). » Voilà le ton léger de Luther à l'endroit de la Bible ; voilà comment il la mutile ; voilà comment le protestantisme en arrache les feuillets, non seulement un à un , mais livre par livre. N'était-il pas grandement prudent, cet agent des Sociétés bibliques, qui avait soin de faire distribuer des bibles solidement reliées, afin que personne ne pût ajouter ou retrancher quoi que ce soit à la parole de Dieu ?

CCLII. Examinerons - nous le protestantisme au point de vue du respect qu'il inspire aux: païens pour la Bible, ou du cas qu'il leur en fait

(1) Cite par Alzog, Histoire universelle de l9Eglise) $ 503.

faire? — Sous ce rapport, Faction du protestantisme est nulle, et aucun doute que si les membres ou les protecteurs des Sociétés bibliques savaient où vont ces bibles distribuées si largement et à si grands frais, comment elles sont reçues, ils n'aimassent mieux soulager les pauvres. On sait avec quelle profusion les livres saints sont expédiés aux missionnaires et distribués aux infidèles. En quelques années, la seule Société des missions américaines a imprimé quatre cent millions de pages, et ses publications totales, entre 1812 et 1861, se sont élevées au chiffre énorme de cinq millions de volumes de trois cents pages chacun (1). Eh bien ! quel a été le résultat de cette profusion, de cette avalanche, de cette inondation de bibles ? Il a été si pauvre que le docteur Grant, après avoir examiné sérieusement l'effet des distributions de bibles, s'est écrié devant l'Université d'Oxford : « Le complet mécompte obtenu par la distribution seule des Ecritures chez les païens, peut nous prouver jusqu'à l'évidence que l'Evangile n'était pas destiné à triompher ainsi (2). » Et, en effet, que deviennent ces caisses pleines de pain de vie ? que deviennent les bibles hérétiques ? Souvent le missionnaire qui les reçoit gratuitement, les vend aux indigènes à de fort bonnes conditions pour lui. C'est ainsi qu'en 1844, M. Earp déposa devant un comité de la Chambre des Communes « que les missionnaires de la Nouvelle-Zélande font un grand commerce de livres imprimés en langue indigène. »

(1) Marshall, Les Missions chrétiennes, t. \, p. U} &>, Paris, 1865. — (t) Bampton Lectures, III, 9o

Il informa ensuite la Chambre d'un fait qu'elle fit reproduire, savoir, que « les missionnaires échangent leurs traités contre des cochons et des pommes de terre (1). » C'est ainsi qu'un membre du Conseil législatif de cette colonie, en 1845, a dit : « Il est une forme d'avarice à l'usage des missionnaires de l'Eglise anglicane, elle s'oppose tout particulièrement à leur influence; je fais allusion à cette pratique d'exiger un paiement pour les Ecritures. C'est ordinairement un cochon de bonne taille, valant trente schellings ; les naturels s'en plaignent beaucoup (2). » Quant aux indigènes, ou ils troquent les Bibles qui sont en leur possession , ou ils les emploient à des usages qui ne répondent pas tout-à-fait à leur destination. En Abyssinie, l'indigène à qui on a fait présent d'une Bible la vend pour une jarre de bière qui l'enivre complètement, ou il s'en sert pour envelopper du tabac. A Ceylan, il s'écrie, à la vue des exemplaires de la Bible : « Excellentes choses pour bourrer nos fusils, quand nous irons chasser les jungles (5). » En Portugal, le seul résultat appréciable des opérations de la Société biblique est de trouver, à Lisbonne et dans les faubourgs, tous les articles achetés sur les marchés, tels que fruits, beurre et poissons, enveloppés avec des feuilles de bibles protestantes. En Espagne, l'expédition évangélique de M. Borrow n'eut d'autre résultat, d'après un auteur protestant, que de fournir aux commerçants espagnols de quoi envelopper les

(1) Marshall, ouvrage cité, p. 31. — (2) New Zealand and its Aborigines, par William Brown, ch. II, p. 84. — (3) Marshall, ouvrage cité, p. 30, 36, 37.

oranges qu'ils expédiaient à Londres, de telle sorte que les marchands d'oranges de cette métropole furent surpris de trouver, vers cette même époque, pendant plusieurs semaines, leurs envois accoutumés d'Espagne protégés par des feuillets d'Evangile et des fragments des Epîtres de saint Paul. Ce fut de cette manière que les livres de M. Borrow revinrent en Angleterre (1). A Turin, la femme chargée de vendre les bibles qui y sont en dépôt, jouit, d'après un correspondant du Times, d'une parfaite sinécure (2). Quant aux Juifs, ils reçoivent la Bible avec grand plaisir, car c'est pour eux une économie, attendu qu'après avoir détruit avec soin le Nouveau-Testament, ils placent l'Ancien dans leurs synagogues, en riant de leurs bienfaiteurs (5). Bref, partout on fait de la Bible protestante ce que le boutiquier se garde de faire avec le dernier de ses livres ; on s'en sert pour envelopper le lard, le beurre, le tabac, les épices, pour tapisser les maisons, pour faire des pantoufles, etc., etc., etc., etc. « Les bibles protestantes traduites en chinois par Morisson, dit le Nouveau journal asiatique, et envoyées en Chine, y furent publiquement vendues à l'enchère, et en grande partie achetées par les cordonniers, qui s'en servirent pour doubler leurs pantoufles (4). »

CCLIII. Examinerons-nous le protestantisme au point de vue de ses envoyés, de ses missionnaires ? — Leur vie n'est pas tout-à-fait apostolique. Ils quittent leur patrie, il est vrai, mais souvent c'est

(1) Marshall, 40, 41.— (2) Times, 29 avril 1862.— (3) Marshall, p. 47. — (4) Nouveau journal asiatique, 1858, t. III, p. 40.

pour faire fortune ou par suite de pertes financières. Ils vont en pays infidèle, mais sans s'aventurer, ne dépassant pas la portée du canon européen ou se contentant, en restant sur le vaisseau, de jeter une bible sur la rive là où elle est à sec. Ils restent de longues années loin de la mère-patrie, mais ils les passent occupés de commerce de bétail, d'huile, de noix de coco, d'épiées, de terres, de denrées, de bœufs, de moutons, faisant argent de tout, et marchandant à outrance, etc., etc. Tels sont les faits avoués, reconnus, proclamés par les écrivains anglicans eux-mêmes.

« Tout ce qui va dans l'Inde, dit Bernouilli, militaire, médecin, missionnaire, est marchand ou le devient (1) ; » assertion confirmée par cette parole de Haafner , aussi précise qu'on peut le désirer : « Personne ne part pour l'Inde que dans l'intention de faire fortune (2). »

La femme d'un des missionnaires écrivait, de l'Inde, à M. Marshall , auteur du livre Les Missions chrétiennes , auquel nous empruntons ces détails : « Vous seriez choqué du genre qu'adoptent, ici, les membres du clergé. Ils ne restent, semble-t-il, qu'en vue du salaire, sans s'inquiéter de leur ministère, mettant à part tout scrupule. De Vor, de Vor^ est ici le cri général. » Ce à quoi cette dame ajoutait : « Dieu merci , mon mari n'est pas de ce nombre (3). »

(\) Description de l'Inde, t. III, supplém., p. 10S. — (2) Voyage dans la péninsule occidentale de l'Inde, t. I, p. 8. — (3) Les missions chrétiennes, ch. III, p. 289.

Un témoin oculaire accusait la situation par ce simple mot : « Le Christ a dit : Laissez tout. Nos missionnaires disent . Prenez tout (1). »

Quant au genre de vie des missionnaires protestants, il n'est rien moins qu'apostolique. Ils ont de magnifiques campagnes dans lesquelles ils donnent des soirées, des dîners ; leur vie se passe à courir les plaisirs. M. Sirr exprime sur ce point ses sentiments en ces termes indignés : « En Chine, nous sommes blessés jusqu'au fond du cœur de voir les serviteurs de l'Eglise de Rome, infatigables dans leurs œuvres de zèle, faisant des œuvres de conversion, ne s'arrêtant ni devant les difficultés, ni devant les sacrifices, tandis que trop de missionnaires protestants emploient leur temps à s'enrichir par le commerce et le trafic ; chose d'autant plus odieuse qu'ils ont tous de bons salaires. Hélas ! la manière de vivre des missionnaires que nous avons rencontrés, en Chine et ailleurs, est tout-à-fait étrangère et opposée à leur vocation sainte ; ils consacrent la plus grande partie de leur temps à suivre les enchères, achetant à un prix pour revendre avec bénéfice, et, cependant, leurs salaires sont plus que suffisants pour leurs besoins... La conduite de plusieurs d'entre eux est tout-à-fait inconvenante, au point de vue chrétien ou social. Aussi, ajoute-t il d'après ses propres observations, les Chinois païens, pleins de mépris pour ces prétendus docteurs de religion, les appellent généralement des démons prêche -mensonge (2). »

(1) ïbic/em,, p. 371. — (2) China and te chinense} t. II, ch. X, p. 21G.

Jaguemont disait, il y a déjà longtemps : « Les missionnaires anglais s'étonnent de ne pas opérer de conversions ! Ils ont une femme, des chevaux, des domestiques ; ils habitent des maisons vastes et commodes, et ils se disent missionnaires ! Mais il y a d'autres missionnaires qui parcourent le pays à pied, souvent même à pieds nus, dans le but de convertir les infidèles. Ces derniers en ont converti un grand nombre, ils en convertissent tous les jours. Ils imitent l'exemple des apôtres et souvent aussi leurs succès (1). »

Le Révérend Howard Malcolm, chargé par une Société de missions de faire un rapport sur ses collègues en Orient, s'exprime comme il suit : « Les gouverneurs et les princes n'ont pas toujours les moyens de vivre comme les missionnaires. Il est triste de voir leurs meubles somptueux, leurs canapés couverts de soie rouge et leur vaisselle en argent ; leurs demeures ressemblent à nos plus belles habitations de campagne. Beaucoup d'entre eux oqt avoué qu'en arrivant dans l'Orient, ils étaient trèschoqués du train de vie mené par nos frères. Ils avaient été entraînés par l'exemple des autres, leurs successeurs les imiteront (2). »

Un autre voyageur, qui avait vu, de ses propres yeux vu, les missionnaires protestants , nous en fait ce tableau trop piquant, pour que nous ne le placions pas ici : « Je les trouvai vivant tout autrement que je ne m'étais imaginé. Ils mènent tout-à-fait la vie de

(1) Cité par de Warren, l'Inde anglaise, t. III, ch. XII, p. 230. — (2) Travelsin S. Easterne Asia, vol. II, p. 319.

riches gentlemen, et ont de belles maisons, meublées avec le luxe et le comfort désirables. Les missionnaires reposent sur des divans bien rembourrés , leurs femmes président à la table à thé, leurs enfants se régalent de bonbons et de confitures, leur position est sans comparaison plus agréable et plus exempte de soucis que celle de beaucoup d'autres; leurs appointements sont exactement payés et ils prennent leurs fonctions très à Taise. Dans les lieux où plusieurs missionnaires se sont établis, ils ont, trois ou quatre fois par semaine, ce qu'on appelle des meetings, en apparence consacrés aux affaires, mais qui ne sont guère autre chose que des assemblées auxquelles leurs femmes et leurs enfants viennent en toilette. Chez l'un des missionnaires , le meeting sera un déjeuner, chez l'autre un dîner, chez le troisième un thé ; vous verrez plusieurs équipages et des domestiques stationnant dans la cour. Or, dans ces occasions, on parle bien un peu d'affaires, et ces Messieurs restent ensemble peut-être une demi-heure à les discuter , mais le reste du temps se passe en purs amusements (1). »

Tel est le missionnaire protestant qui se représente, dans les rapports officiels envoyés par lui, comme le modèle de l'apôtre. Or, cependant, ce n'est point là l'idéal. Peut-on, je le demande avec un écrivain protestant, se représenter saint Paul réclamant des milliers d'arpents en Thrace ou une propriété dans les environs de Corinthe, saint Barnabe

(i) Ida Pfeiffer, Voyage round the TVorld, 22 1-222, cité par Marshall, ch. IV, p. 329-350.

T. il. 9

échangeant des ustensiles domestiques contre une vigne, dans l'île de Chypre , saint Augustin prenant le porc des Gallois pour le vendre aux Saxons, saint Boniface prêtant de l'argent, à vingt pour cent, sur les bords du Danube, ou saint François Xavier, marchand de bétail florissant, sur les côtes du golfe Persique ? Se représente-t-on tel autre missionnaire que Ton voudra, semant la Bible à profusion et laissant à ses feuillets le soin de prêcher à sa place ?

GCLIV. Examinerons-nous le protestantisme au point de vue des succès qu'il obtient chez les infidèles ? — Loin de compter ses tentatives par ses victoires, il ne les compte que par ses défaites et sert admirablement à prouver, par là, que l'Eglise catholique seule reçoit de Dieu la grâce qui convertit les gentils. Les missions protestantes ont tous les moyens humains de succès ; elles ont des sommes fabuleuses, l'appui du gouvernement, de riches vêtements à distribuer, une religion commode à proposer, et surtout un nombreux personnel. Qu'on en juge par la liste des Sociétés qui , depuis vingt ans, ont des représentants en Chine :

.1° Société des Missions de Londres ;

2° Société des Missions de l'Eglise ;

5° Société générale des Baptistes;

4° Société de l'Eglise libre presbytérienne;

5° Société méthodiste ;

6° Société évangélique de la Chine ;

7° Société évangélique rhénane ;

8° Société évangélique d'Allemagne ;

9° Société évangélique de Suède ;

10° Société évangélique de Berlin;

11° Le Conseil américain des Missions étrangères;

12° Missions baptistes américaines;

13° Missions presbytériennes d'Amérique;

14° Missions épiscopaliennes d'Amérique;

15° Missions méthodistes américaines ;

16° Missions baptistes de l'Amérique du Sud;

17° Missions baptistes du septième jour, américaines (1).

Eh bien! avec ces ressources immenses, avec ces moyens colossaux, à quoi le protestantisme aboutit-il? A rien. Voulez-vous les preuves à l'appui de cette assertion? Ecoutez. L'organe d'une des écoles les plus influentes de l'opinion protestante en Angleterre disait en 1859, parlant d'une manière générale : « Il ne nous est pas permis de nous vanter de quelques succès isolés obtenus, ça et là, au point de nous aveugler sur ce que nous devrions appeler r inutilité complète des efforts des missionnaires dans les temps modernes (2). »

En Chine , dès 1839, les missionnaires protestants avaient imprimé, en langue chinoise, trente mille fragments séparés de l'Ecriture et plus d'un million de traités. A la même date, ils avaient publié cent cinquante mille traités en langue malaise. A Canton et à Malacca , il y a environ trente ans, ils avaient imprimé plus de quatre cent cinquante mille volumes. Or, cette énorme et coûteuse distribution se faisait avec une prodigalité si stérile qu'un missionnaire protestant écrivait, naguères, à ses patrons : « Nous

(1) Les Missions chrétiennes , p. 179. — (2) Christian Remem* branccr, t. XXXVH, p. 69.

n'avons pas eu de preuves que les milliers de livres jetés parmi ce peuple aient excité un seul esprit à s'en inquiéter, une seule âme à aller trouver un maître parmi les étrangers en Chine, ou qu'ils aient été un moyen de conversion pour un seul individu (1). »

Chez les Birmans, même insuccès. Le révérend Howard Macolm, spécialement député pour rechercher la destinée subséquente des nombreux exemplaires et des nombreuses traductions de la Bible, s'expliquait en ces termes significatifs : « Nous avons visité quatre-vingt-deux villes , cités et villages, en leur distribuant des traités, nous en avons pourvu six cent cinquante-sept bateaux et navires , sans compter une multitude de caisses, déposées le long du rivage. Ce fait est loin de prouver parmi ce peuple un désir général de connaître la nouvelle religion. Un traité est, à tous égards, une curiosité. Ils n'ont jamais vu un pareil papier. La forme du livre les intéresse. De plus c'est une acquisition : aucun Birman ne refuse un don sans motif grave (2). »

Telle est la stérilité des Missions protestantes et bibliques. Bemerkungen, après avoir tracé le tableau des succès obtenus parles missionnaires catholiques, ajoutait : « Des peuples tout entiers de chrétiens ont été formés ainsi, par la seule parole des missionnaires. Nous, nous avons des Sociétés bibliques et nous envoyons des Bibles en immense quantité dans toutes les parties du monde , afin de répandre le christia-

(1) Voir Docteur Brown's, Histoire Prop. of Christ ianity, vol. II, p. 2b'G. — (2) Cité dans les Missions chrétiennes, p. 17.

nisme. Cette mission de livres est, sans doute, bien plus commode que la mission des prêtres , mais aussi quel en est le succès ? Je n'ai point encore entendu parler d'un peuple converti par la Bible, mais il est notoire que des peuples incivilisés ont' accepté nos Bibles avec beaucoup d'empressement, pour les envoyer, immédiatement après , dans les pays voisins, où on leur donne en échange des couteaux de poche et de l'eau-de-vie... N'est-ce pas là la preuve la plus éclatante que la lettre , alors même qu'elle est l'image de la parole divine, est toujours morle, à moins d'être animée, vivifiée par la parole du missionnaire? En vérité, pour ma part, je ne tiens pas beaucoup aux Sociétés bibliques, et je leur préférerais, quand il s'agit du christianisme, les Sociétés bibliques vivantes des Jésuites (1). »

Il est vrai que les missionnaires, comptant le nombre des convertis par le nombre des Bibles qu'ils distribuent, font des rapports qui paraissent rassurants et mirifiques de style et de chiffres, mais ces rapports ne sont qu'enflure , charlatanisme et mensonge, à tel point que Ward, ancien missionnaire à Madras, avouait que le nombre des convertis, quels qu'ils soient, n'est pas un dixième de celui porté sur les rapports (2). »

Il est vrai encore que , dans certaines circonstances, les missionnaires protestants paraissent obtenir des conversions , mais si on examine de près leurs convertis , on demeure convaincu qu'il n'y a pas lieu

(1) Eines Prolestantens in Prcussen , etc., 1824 , p. 32. 2) India and the Hindoos, ch. XXII, p. 337.

pour eux à s'applaudir de les avoir recrutés. Tantôt ce sont des âmes mercenaires qui se laissent séduire par une somme modique, par la promesse d'un emploi ; tantôt ce sont des cerveaux en l'air qui, après avoir reçu le Baptême, se livrent à tous les délires d'une imagination qui n'a d'autre règle que le sens privé et se vantent d'appartenir à ce qu'ils appellent la religion intuitive ; tantôt ce sont des orphelins qui se vendent et retournent à leurs idoles après avoir reçu le prix de leur conversion. Peu de baptêmes sérieux ou qui ne s'expliquent humainement. Le comité baptiste de l'établissement important de Sérampore disait sans la moindre intention de plaisanter : « En 1861, notre église n'a pu enregistrer aucun baptême, mais vers la fin de l'année précédente, le missionnaire Robinson eut la satisfaction de baptiser ses deux propices enfants (1). » — Toutes les dépenses sont de l'argent jeté à l'eau, toutes les Bibles sont des livres sans lecteurs , toutes les démarches sont temps et peine perdue ; l'utilité des missionnaires ne s'étend pas au-delà de leur cabinet, ils ne font pas plus de prosélytes que s'ils n'avaient jamais quitté les rivages britanniques , et l'on pourrait citer tel d'entr'eux qui, s'étant mis fondateur de journal à l'en- . droit des infidèles, vit son œuvre mourir après le premier numéro (2).

CCLV. Mettrons-nous en regard le missionnaire catholique ? — Il civilise, il convertit, il sanctifie, il recueille une moisson abondante qu'il amène au grenier du Père de famille ainsi que l'attestent à chaque

(1) Les Missions chrétiennes, th. III, p. 303. — (2) Ibid., 159.

page les Annales de la propagation de la foi et que l'ont reconnu les écrivains protestants cités plus haut. Voilà les faits, voila le double phénomène opposé : infécondité du protestantisme, fécondité de l'Eglise catholique. D'où vient ce double phénomène? Ne viendrait-il pas de ce que l'Eglise catholique est la véritable épouse du Christ, sans cesse fécondée par le Christ? Un jeune indigène disait avec beaucoup de justesse : « Le filet de saint Pierre est seul propre à prendre du poisson. Le filet des hérétiques ne prend rien parce que Jésus-Christ ne préside pas à leur pêche et n'est pas entré dans leur barque. »

Du reste, on connaît l'esprit de l'Angleterre, et, par là même, il est facile de connaître l'esprit qui anime ses représentants officiels. Oui, disons-le à la honte du XIXe siècle, à la honte de la civilisation, à la honte de bientôt deux mille ans de christianisme, le gouvernement anglais, loin de chercher sérieusement à christianiser les idolâtres, favorise leur idolâtrie quand il y trouve son intérêt. Il restaure et réapproprie, à leur destination primitive, les pagodes aussi bien que les mosquées ; il donne l'ordre à ses agents de tirer des salves en l'honneur des plus infâmes idoles de l'Inde, et révoque ceux d'entr'eux qui ne veulent pas se prêter à cet avilissement ; il établit un impôt sur les pèlerins qui vont rendre à leurs divinités de boue un culte dégradant ; il fait, à Londres même, fabriquer des idoles pour les vendre ; il veut que ses nationaux participent aux fêtes païennes. Tout, de la part du gouvernement anglais, dans les missions, est sacrifié à l'intérêt, au commerce, au mercantilisme, sans qu'on voie percer dans sa politique la moindre inspi-

ration d'une pensée supérieure. Cela est si patent, si connu, si incontestable qu'un Anglais, étant devenu l'objet du culte d'une réunion de Shanars, ces indigènes, pour manifester leur appréciation critique du caractère anglais, déposèrent, sur son tombeau, des offrandes consistant en spiritueux et en cigares (1). »

CCLVI. Le protestantisme est-il une religion condamnable et condamnée par cela même et par cela seul qu'il a nié la nécessité et l'utilité des œuvres ? — Oui. Franklin a dit : « Adorer Dieu est un devoir. Il peut être utile d'écouter et de lire les sermons, mais se borner à écouter et à prier, comme le font trop de gens, c'est ressembler à un arbre qui se croirait de la valeur parce qu'il serait arrosé et qu'il pousserait des feuilles sans jamais porter aucun fruit.

» Notre sublime Maître attachait moins de prix à ces apparences et démonstrations extérieures que beaucoup de ses disciples modernes; il préférait celui qui mettait sa parole en pratique à celui qui se bornait à l'écouter ; le fils qui semblait refuser d'obéir à son père et qui cependant exécutait ses ordres , à celui qui déployait de l'empressement à les recevoir et qui les négligeait; l'hérétique mais charitable Samaritain au prêtre sans charité , quoique orthodoxe , et au Lévite sacré.

» Il déclare que ceux qui ont donné à manger à celui qui avait faim, à boire à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était nu, serait reçu au dernier jour, tandis que ceux qui crient : Seigneur, Seigneur, et qui se mesurent eux-mêmes sur leur foi,

(1) Cité par Marshall, Les Missions chrétiennes , ch III, p. 192.

fût-elle assez forte pour faire des miracles , s'ils ont négligé les bonnes œuvres, seront rejetés (1). »

Ici reviennent aussi ces paroles de Voltaire : « Toute religion dont les dogmes offensent la morale est nécessairement fausse (2). »

CCLVII. Le protestantisme, qui reproche sans cesse à l'Eglise d'être intolérante, s'est-il montré tolérant? — Non, et Rousseau a pu s'écrier : « Quel homme, par exemple, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin , pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu ? Ce n'est pas au seul Scrvet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui (5). »

On connaît aussi les vers de Voltaire :

J'ai vu naître autrefois le calvinisme en France,

Faible, marchant dans l'ombre, humble dans sa naissance,

Je l'ai vu sans support exilé dans nos murs.

S'avancer à pas lents par cent détours obscurs.

Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière,

Ce fantôme effrayant lever sa tcte altière,

Se placer sur le trône, insulter aux mortels,

Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels (4).

CCLVIII. Le protestantisme a-t-il su se conserver indépendant et libre, vis-à-vis du pouvoir temporel? — Non. Saint-Simon a dit dans son ap-

(1) Dans les Mélanges de morale , recueillis en 1825, par Charles Renouard, conseiller à la Cour de Cassation.—- (2) OEuvres, cd, de Kehl, par Beaumarchais, in-12, t. IV, p. 45.— (3) Deuxième lettre de la Montagne, note. — (i) La Henriade, ch. 1.

prédation de Luther : « La partie de ses travaux relative à la réorganisation du christianisme a été bien inférieure à ce qu'elle aurait dû être ; au lieu de prendre les mesures nécessaires pour accroître l'importance sociale de la religion chrétienne , il a fait rétrograder cette religion , il l'a replacée en dehors de l'organisation sociale, il a, par conséquent, reconnu que le pouvoir de César était celui dont tous les autres émanaient, il n'a réservé à son clergé que le droit d'humble supplique à l'égard du pouvoir temporel, et, par ces dispositions, il a voué les capacités pacifiques à rester éternellement dans la dépendance des hommes à passions violentes et à capacité militaire. Il a resserré de cette manière la morale chrétienne dans les étroites limites que l'état de la civilisation avait imposées aux premiers chré tiens (1). »

CGLIX. Les protestants doivent-ils regretter de n'être pas catholiques? — Oui, car bon nombre de protestants marquants ont manifesté ce regret en proclamant la supériorité du christianisme. Ecoutez plutôt. Ici c'est Marheinecke : « Nous, protestants, quand nous contemplons ce merveilleux édifice (du catholicisme), depuis le fondement jusqu'au comble, nous ne pouvons nous empêcher d'avouer que, la base posée, il n'y a pas de doctrine qui ait été édifiée avec plus d'art, de pénétration et de logique dans toutes ses parties et dans tous ses détails. C'est un système qui n'a pas à craindre la critique la plus rigoureuse de la plus profonde science (2). »

(1) Nouveau christianisme, p. 15-69. — (2) Symboliky 1810.

Là , c'est Koppen qui , comparaison faite du christianisme avec le protestantisme , conclut par ces paroles : « Il saute aux yeux que le catholicisme est plus conséquent que le protestantisme (1). »

Ailleurs , c'est Borne faisant l'aveu que voici : «Loin d'énerver les peuples, le catholicisme leur rendit la force et l'énergie qu'ils avaient perdues sous la domination romaine, et que perdirent pour la seconde fois ceux d'entre les peuples modernes qui se séparèrent du catholicisme (2). »

Plus loin, c'est Marheineckc, encore, ajoutant: « Soyons justes, rappelons-nous qu'un édifice que tant d'hommes , sans distinction de rang et de fortune, tant de nations diverses, habitèrent si longtemps, dans la joie commune d'une sainte union, ne doit pas être méprisée. Il y a là bien des choses bonnes et recommandables (3). »

Plus loin encore, c'est Lavater écrivant à Stolberg : « Je vénère l'Eglise catholique comme un antique et majestueux édifice qui conserve les traditions primitives et des titres précieux. La ruine de cet édifice serait la ruine de tout christianisme positif (4). »

Enfin, c'est Filz- Villiam : « Je me demande si une religion qui contribue d'une manière si puissante au bonheur des hommes , n'est pas dans tous ses préceptes une religion divine? Combien je suis émerveillé aussi, lorsque je songe à la vieillesse de l'Eglise romaine, à ses immenses conquêtes , aux splendeurs

(1) Philosophie des Christenthums, t. I, p. 152. — (2) In reformatcuv, Paris, 1855. — (3) Symbolik. — (i) Schrciben^ an F.-L. Slolbcrg.

de son culte; lorsque je contemple les édifices magnifiques qu'elle éleva, sa merveilleuse discipline qu'on dirait instituée par une sagesse surnaturelle , son inébranlable fermeté dans les persécutions, l'impuissance de ses adversaires , les vertus et les talents de ses défenseurs, les vices et l'ignorance de ses accusateurs , la disparition de tant de sectes qui s'élèvent contre elle , tout cela me surprend et me confond. Que de sectes qui, nées hier, tomberont peut-être demain ! Que si, à cette heure , quelqu'un s'avisait de vouloir bien entrer dans l'une d'elles, il pourrait bien lui survivre et se trouver ainsi dans la triste et honteuse nécessité de se jeter dans les bras d'une nouvelle Eglise (1). »

CCLX. Les protestants peuvent-ils mettre leur confiance dans le protestantisme? — Non, car le protestantisme n'a pas d'avenir, il se meurt, il n'a plus de vie. Peut-être fera-t-il encore entendre quelques cris, mais ce ne seront que les derniers ràlements de l'agonie qui précède la mort. Dans un temps qui n'est pas éloigné, les protestants seront ou catholiques, ou rationalistes, ou indifférents ; ils ne seront plus protestants. L'anglicanisme, lui-même, qui a conservé plus que les autres sectes les apparences d'une Eglise, verra ces apparences s'évanouir de plus en plus, et l'aurore nouvelle qu'il prétend naître sur lui rentrer bientôt dans la nuit. L'impossibilité d'une autorité qui commande aux esprits fera que la grande hérésie du XVIe siècle se pulvérisera de plus en plus. Là où le droit qu'a chaque disciple de contrecarrer

(1) Lettres d'Atticus. p. Îi2.

chaque maître, est aussi grand qu'a été le droit du maître de contrecarrer ses prédécesseurs et ainsi de suite en remontant jusqu'au premier point de partage et en descendant à l'infini, là, dis-je, on aboutit fatalement à la dissolution. Mais ici comme partout, il nous faut des aveux.

Au dernier siècle, d'Alembert, triomphant de voir Genève devenue par sa corruption la Sodome de la chrétienté, s'écriait déjà : « 0 Bossuet, où êtes-vous ? Quatre-vingts ans ont passé depuis le jour où vous annonciez que les principes des protestants les conduiraient au socianisme, quelle reconnaissance ne devez-vous pas à l'auteur, qui proclame à la face de l'Europe la vérité de votre prophétie (1) ?»

Un pasteur moderne, parlant collectivement au nom de ses confrères, n'a pas craint de s'écrier : « On pourrait nous placer, nous autres pasteurs, dans la catégorie de ces anciens augures dont parle Gicéron qui ne pouvaient se rencontrer sans rire (2). »

Meyer est allé beaucoup plus loin dans ces paroles : « Lorsque nous ne voyons dans la réforme et le protestantisme que la signification propre du mot, c'est-à-dire une liberté entière d'opposition, de contradiction, de protestation enfin, liberté qui a osé même s'arroger le droit de critique sur les saintes Ecritures, faut-il s'étonner encore que les termes de proies tan lisme et de satanisme soient synonymes (5) ? »

Evald est allé plus loin encore quand il a dit : « Le démon est meilleur croyant que beaucoup de nos

(1) OEuvres de d'Akmbert, t. V, p. 272. - (2) Uber die Granzl'^ nienpar A«sklarung,\). oi. — (3) Krit Kiianze, p. 208.

exégètes etMahometleur est préférable (1). » Bref, les protestants célébrant la mort du protestantisme, sous mille formes diverses, disent, tantôt, que le protestantisme se dissout dans le néant, tantôt, que le protestantisme a poussé si loin le goût des réformes, qu'il n'offre plus maintenant qu'une série de zéros sans nombre numérateur, tantôt, que les chaires protestantes ne sont occupées que par des mercenaires incrédules et gastrolâtres, ou par des chiens muets, tantôt, qu'après une pierre en est venue une autre et que c'est le tour de l'édifice, tantôt, que l'Eglise protestante est tellement corrompue que rien ne peut la raviver (2).

Quant aux pays extra-européens les symptômes ne sont pas plus favorables. Un auteur anglais écrivant ses impressions disait : « Si la présence d'un ministre n'était pas nécessaire pour l'accomplissement des rits civils prescrits par les canons de l'Eglise anglicane, la plupart des chapelains pourraient tout aussi bien demeurer en Angleterre qu'aux Indes (5). »

Un fonctionnaire indien disait en 1845 : « Je suis un des opposants à l'érection de la nouvelle cathédrale aux Indes ; et cela pour des raisons qui me paraissent invincibles. Sur six églises au pouvoir de la religion anglicane, à Calcutta, une seule, la plus ancienne, paraît fréquentée assez régulièrement par un certain nombre d'habitués (4). »

(1) Cilé dans Migne, Diction, des apologistes involontaires, art. Protestantisme, col. 790. — (2) Ibidem. — (5) Modem Indla par Henry Spry, t. \i ch. V, p. 196. — (i) Te Stanger In Indiâ, par G.-W. Johnson, avocat à la Cour suprême de Calcutta, t. I, p. 297.

Enfin un autre écrivain a tracé les lignes que voici sur les conquêtes du protestantisme moderne : « En regardant autour de moi dans l'église, je fus surpris de voir que les seuls indigènes présents étaient des esclaves qui agitaient lespunkahs (éventails). D'après les rapports enthousiastes que j'avais lus en Angleterre et à Ceylan sur les succès des missionnaires aux Indes, ceci devait nécessairement m'étonner ; mes regards cherchaient à découvrir quelque endroit dans le temple réservé aux néophytes et aux prosélytes, il ne s'en trouvait pas. Avant la fin du sermon, l'aspect de l'auditoire me rappela le tableau d'Hogarth : La congrégation endormie, avec cette différence qu'Hogarth du moins représente son clerc bien éveillé, tandis qu'ici le clerc était tout à fait endormi. A l'entour, on voyait des yeux fermés et des têtes doucement inclinées autant que le permettaient les bancs et les grillages servant d'appui. Ça et là quelques-uns ronflaient énergiquement. Parodie burlesque de la dévotion, spectacle vraiment déplorable ! D'après ce fait, la religion n'était qu'un cérémonial dérisoire, une façon ingénieuse de passer l'une des journées de la semaine de manière à faire contraste avec les autres (1). »

Voilà le protestantisme ; loin que le feu sacré soit en lui, il est gagné de toutes parts par le froid glacial de la mort. Nous pouvons dire avec Voltaire parlant du calvinisme :

Un culte si nouveau ne peut durer toujours, (1) Tropical Skelches, par William Knington, p. 196.

Des caprices de l'homme il a tiré son être ; On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître (1).

CCLXI. Les protestants doivent-ils revenir à l'Eglise catholique ? — Oui. Moore, après avoir longtemps hésité touchant la religion sous les bannières de laquelle il devait se ranger, fit de longues études sur le christianisme et se convainquit qu'il ne pouvait être chrétien et bon logicien sans être catholique. Voici en quels termes il exprime l'irrésistible conclusion à laquelle ses recherches le forcèrent d'arriver :

« Salut ! salut ! Eglise une et véritable ! Tu es l'unique chemin de la vie et la seule dont les tabernacles ne connaissent pas la confusion des langues ! Que mon àme repose à l'ombre de tes saints mystères ! Loin de moi l'impiété qui insulte à leur obscurité et la foi imprudente qui voudrait en sonder l'abîme ; on peut appliquer à l'un et à l'autre ces paroles de saint Augustin : Raisonne, moi j'admire ; dispute, moi je veux croire, je vois la hauteur quoique je ne puisse atteindre les limites de la profondeur (2). »

Alberti arrivait à la même conclusion : « S'il est vrai que l'unité dogmatique ne règne ni ne peut régner dans l'Eglise protestante, approchons-nous de la tombe de Luther et disons-nous en gémissant : Tout royaume divisé contre lui-même périra {Malt. XII, 25) ; rentrons donc alors dans le sein de l'Eglise ca-

(1) La Uenrlade^ ch. I.— (2) Voyage d'un Irlandais à la recherche d'une religion.

tholique, qui est plus forte, parce qu'elle conserve l'unité (4). »

On connaît le mot de Rousseau, déjà cité : « Qu'on me prouve aujourd'hui, qu'en matière de foi, je suis obligé de me soumettre, dès demain, je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi (2). »

Du reste, demander aux protestants de mourir dans le sein de l'Eglise, c'est ne leur demander que ce que fit Cromwel. Ayant été condamné à mort, le trop célèbre complaisant de Henri VIII prononça du haut de l'échafaud ces paroles, rapportées par Howes : « Vous tous qui êtes ici présents, je vous prie d'être témoins que je meurs dans la foi catholique, ne doutant d'aucun article de ma foi, ni d'aucun sacrement de l'Eglise. Plusieurs m'ont accusé de m'être fait l'appui de ceux qui tiennent de mauvaises opinions : cela est faux, mais je confesse que, comme Dieu nous instruit dans la vérité par son esprit, ainsi le démon est prêt à nous séduire, et j'ai été séduit. Mais soyez témoins que je meurs dans la foi catholique de la sainte Eglise, et priez pour moi, afin que ma foi ne chancelle pas, aussi longtemps que cette chair conservera un reste de vie (3). »

(1) Thèobald, 1828. — (2) Lettres écrites de la Montagne. — (3) Howes., LJpon Stow, p. 508, et FitZ William, Lettres d'Atticus, note de l'éditeur.

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