De Vaperception immédiate, p
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métaphysique, où les abstractions s'entre-choquent comme des cymbales pour assourdir et hébéter les cerveaux.
— Je crois, avec lout le public, qu'il a pensé.
— Croyez, et grand bien vous fasse ! Est-ce que vous ne voyez pas comment sa gloire s'est forgée ? Son mauvais style l'a érigé grand homme; il a réussi par ses défauts. S'il n'eût point été obscur, on ne Teût pas cru profond. C'est pour cela que M. Cousin Ta promu au grade de « premier mé- « taphysicien du temps. » Autour du berceau du spiritualisme, il fallait des nuages. Ptrsonne n'en a plus fourni que M. de Biran. Je vois d'ici la scène; les gens frappaient à la porte de M. Cousin : < Daignez, monsieur, nous expliquer ce qu'est « l'âme ; pourquoi vous la nommez une force li- « bre; comment une force qui est une qualité « peut être le moi qui est un être. » Et M. Cousin répondait : « Passez, messieurs, dans Tarrière- « cave; c'est le domicile de M. de Biran, un bien « grand philosophe; il vous donnera tous les « éclaircissements nécessaires. Suivez ce couloir « sombre; au bout vous trouverez l'escalier. » Beaucoup de gens s'en allaient, croyant sur parole. D'autres, arrivés au bord, n'osaient descendre ; le trou leur semblait trop noir; mieux valait accepter la doctrine que tenter l'aventure. Les obstinés descendaient, se meurtrissant les membres, donnant
du nez contre les murs, et tâtonnant sur la terre humide : le premier soin de H. de Biran avait été Je boucher toutes les fentes et tous les soupiraux. Ils regardaient avec attention, et continuaient à voir les plus parfaites ténèbres. Au retour, quand on les priait de raconter leur voyage, ils n'osaient, par amour-propre, avouer qu'ils s'étaient salis et froissés en pure perte, et confesser qu'ils étaient descendus dans une basse-fosse bien bouchée pour y mieux distinguer les objets. « Oh 1 M. de Biran « est un grand maître; allez le trouver, il éclairât cira tous vos doutes. » On n'y allait pas. Je suis sûr que de tous ceux qui le citent, il n'y en a pas cent qui l'aient lu, et que des cent qui l'ont lu, il n'y en a pas dix qui l'aient pesé. Voilà comme on fabrique la gloire. Celle-là eist la plus solide; on n'a point d'adversaires quand on n'a point de lecteurs.
— Là, vous voilà calme; vous avez jeté votre colère. M. de Biran fait cette impression agréable sur tous ceux qui le lisent. Permettez-moi maintenant de prendre une plume et d'écrire la traduction des phrases que vous m'avez citées ; elles ont un sens. Le style de M. de Biran n'est pas le galimatias double; ce n'est que le galimatias simple. Les lecteurs n'entendent pas l'auteur, mais l'auteur s'entend. C'est un grand mérite ; tous les philosophes ne l'ont pas. Il y a une clef pour ses
énigmes. Il n'est obscur que parce que ses phrases sont générales : remplacez-les par des exemples particuliers. Il nous échappe, parce qu'il habite dans l'abstraction pure, à cinq cents pieds audessus de la terre )^ faites l'en descendre, et ramenez-le au détail des circonstances précises, aux cas singuliers et distincts, aux événements visibles et palpables. Il est Allemand, rendez-le Français. Ses livres sont des partitions écrites une octave trop haut pour la voix humaine; transposez et baissez chaque note de six tons. Vous aurez besoin à chaque instant de cette opération dans la philo* Sophie moderne. Vous la ferez sur M. Cousin, sur M. Jouffroy, sur bien d'autres ; ils chantent trop haut et d'ordinaire se cassent la voix. Celui-ci avait le gosier solide ; quoique ses airs soient très-monotones et souvent faux, ils valent la peine d'être déchiJBFrés.
Voici d'abord ce que vous appeliez son grimoire : « Il y a immédiation entre l'aperception iramé- « diate de la force constitutrice du moi et l'idée de « la notion de mon être au titre de force absolue, « par la raison que je pense et entends la realité « absolue de mon être de la même manière que a j'aperçois ou sens immédiatement l'existence « individuelle et actuelle du moi. »
La phrase est rude : Force constitutrice du moi, idée de la notion de mon être au titre de force absolue. ^
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réalité absolue de mon élre^ immédiation entre Vaperception et Vidée; ce sont là autant de broussailles qui arrêtent Tesprit tout court. Substituons des équivalents et traduisons :
c Apercevant la volonté, ^ce efficace qui est c moi-même, je sais directement et sans raison-
< nement qu'il existe une force , laquelle est « moi. »
L'idée ne vaut pas grand'chose , mais elle est intelligible y dt M. de Biran s'entendait, puisque nous l'entendons.
Voyons la seconde obscurité :
« Si la collection de tous les modes, de toutes les
< qualités sensibles étant brisée par l'abstraction, ** la substance imaginaire n'est plus rien ou n'a « plus qu'une valeur nominale, la substance abs- «. traite du mode dans ce point de vue intellectuel « conserve encore la réalité qui lui appartient, à « l'exclusion de toutes les apparences sensibles « qui n'existent qu'en elle et par elle, »
Je traduis :
« Enlevez toutes les qualités sensibles de cette « pierre, la couleur, la dureté, l'étendue, la poro- « site, la pesanteur, etc., et essayez de concevoir « la substance intime : par l'imagination vous ne « le pouvez, car la substance n'a rien de sensible; t par la raison vous le pouvez, car la substance « cât indépendante de ces qualités et leur survit.»
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L'idée est fausse, mais qu'importe ? On peut tout li la fois se comprendre et se tromper.
Je reprends votre dernière phrase : permettezmoi de la copier tout au long. « Chacun peut obser- « ver en lui-même que les perceptions directes c des sens externes, comme les images ou intui- « tions du sens interne, et les idées mêmes, pro- « duits élaborés de l'intelligence , venant à être « réfléchies ou contemplées successivement par le
• moi sous des modifications sensitives diverses,
* ou avec un sentiment variable de l'existence , « triste ou pénible, agréable ou facile, etc., se pro- « portionnent jusqu'à un certain point à ces varia- « tions, quant aux degrés de clarté ou d'obscurité, c de mobilité ou de persistance, de confiance ou « de doute, qui impriment à ces idées un carac- « tère particulier et comme une physionomie pro- « pre. »
Cette période effaroucherait Hegel ou Duns Scot lui-même. Et cependant, après avoir lu tout le passage, on trouve qu'elle renferme un sens trèssimple et très -vrai que voici :
« Quand vous avez la colique ou la migraine, « vos raisonnements ont moins de clarté, votre « attention moins de durée, vos conclusions moins « d'assurance que lorsque vous êtes en bonne t santé. »
M. de Biran parle comme l'étudiant de Rabe-
lais qui « pindarisait en latia » devant Panurge : mais vous savez le latin, même pindarique. Quand vous voudrez comprendre celui-ci, traduisez-le. » Là-dessus, il prit le livre, relut le passage, vérifia mot à mot la traduction. Un instant après, il fourra les quatre volumes dans ses poches, boutonna son paletot sans mot dire et s'en alla courant. Pendant dix jours, on ne le vit plus. Son portier, par ordre, annonçait qu'il était en voyage.
Au bout de ce temps , il vînt chez moi avec les quatre volumes, cette fois muni d'un cahier : • Voilà rhomme I je Taî traduit. Mais c'est un terrible homme. Quelle besogne I il y a telle phrase qui m'a coûté deux heures. Écoutez -moi sans m'interrompre, et dites si vous l'entendez comme moi.
Vous n'aviez pas tort. Il a pensé. C'est un esprit vigoureux, très-vigoureux, puisque avec ce style il n'est pas devenu imbécile. J'estime un homme qui ayant un boulet aux jambes se met à marcher. Il a creusé profondément, il a saisi dans un recoin obscur une idée singulière, il l'a pressée dans ses mains tenaces, il l'a gardée sous sa prise, toute glissante qu'elle fût, il en a exprimé tout le suc, et, avec cette liqueur étrange, il est venu tout
dissoudre, psychologie, logique, métaphysique, pour tout recomposer par de nouvelles règles et sur un nouveau plan. Je reconnais le philosophe, logicien intraitable, qui, emprisonné dans une idée, pioche le roc, perce le granit, creuse un abîme où l'univers pourrait s'engloutir. Ainsi faisait Fichte. M. de Biran est un Fichte français, plus mesuré et plus faible, moins visionnaire et moins inventeur. Bien plus, il a fait des découvertes. Son premier livre est beau et restera. Contenu par Condillac, de Tracy, amateurs de faits et écrivains précis, il a commencé par l'étude des faits et le style précis. Son Traité de rhabitude est sensualiste et vrai. Des médecins pourraient le lire; les physiologistes devraient le lire. C'est livré à lui-même qu'il s'est gâté. Et s'il s'est gâté, c'est que cela était nécessaire. Là-dessus , regardez mon raisonnement et jugez.
Il y a des gens qui fabriquent une philosophie pour gagner une place ou de la gloire; mettez de côté ces flatteurs du gouvernement ou du public : M. de Biran n'en était pas. Mais il y a des gens qui fabriquent une philosophie pour traduire au dehors leur genre d'esprit et se faire plaisir ; considérez ces solitaires : M. de Biran en était. Ceux-ci inventent pour eux-mêmes. Ils ne profitent pas des vérités ni des méthodes acquises. Ils n'ont qu'une philosophie personnelle. Leur doctrine porte l'em-
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preiotede leurs facultés; leur méthode manifeste leur genre d'esprit. Si leur esprit a un défaut, leur système a un défaut. lis sont comme des miroirs courbes et prêtent leur courbure aux objets; l'esprit de M. de Biran en avait une. Son style indique à chaque ligne la haine des faits particuliers et précis, Tamour de l'abstraction, l'habitude invincible de considérer uniquement et perpétuellement les qualités générales. On ne rési?te pas à une inclination si forte, si continue, si universelle. II n'y a pas résisté. Ne considérant que les abstractions, il a fini par prendre les abstractions pour des choses. Ne considérant que les facultés et les puissances, il a fini par prendre pour des êtres les facultés et les puissances. Platon, à force d'étudier le même, l'un, la différence, et toutes les qualités générales, avait fini par déclarer que ces qualités sont des substances. M. de Biran, à force d'étudier la volonté, a fini par déclarer qu'elle était Tâme et le moi luimême, véritable substance indépendante des organes et distincte des opérations.
Cela est incroyable, n'est-ce pas? La proposition est si énorme, qu'on croit d'abord n'avoir pas compris. On se frappe le front, comme en lisant Platon et les Alexandrins. On aime mieux accuser l'auteur d'obscurité que d'absurdité. On n'ose admettre qu'un grand nom couvre une fausseté éclatante. On ne veut pas qu'une vie entière ait été
employée à développer les suites d'une bévue. On répugne à croire que tant de fortes facultés aient peiné si obstinément et si laborieusement pour creuser et fermer le cachot où il s'est enfoui. Attendez les preuves. Il a mis tous ses soins et toute son énergie à vous convaincre, et, bon gré, malgré, vous serez convaincu.
Posez d'abord avec lui qu'il y a deux psychologies : Tune analogue aux sciences physiques, ayant pour objet de constater, de décrire et de classer les plaisirs, les peines, les sensations, les idées, bref, toutes nos opérations passagères ; Tautre ne ressemblant à aucune des sciences physiques, unique en son genre, ayant pour objtt d'observer et de définir le sujet permanent et la cause durable de ces opérations*. La première n'étudie que les modifications, les effets, les phénomènes; lu seconde étudie la substance et l'être qui sont l'âme et le moi. Il laisse la première et s'attache tout entier à la seconde. Il n'observe que le moi, l'âme, l'être, la substance. Où les trouve-t-il? Dans la volonté. Cela est si étonnant, qu'il faut le laisser parler :
« Cttte volonté n'est pas différente de moi. Le « moi s'identifie de la manière la plus complète et « la plus intime avec cette force motrice (m /wm) « qui lui appartient*. »