‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 11 sur 54 · Voici ia tht'orie réduite eii faits · texte numérisé non relu

Voici ia tht'orie réduite eii faits

Je suis un être ou substance. Je suis une cause, par exemple la cause de mes actions. Je dure depuis quelque temps, et je sais tout cela.

Grâce à ces connaissances, quand je touche ce mur, je prononce qu'il est une substance, une cause, et qu'il dure comme moi. Pourquoi? C'est un mystère.

Je prononce de plus qu'il est étendu et solide ; ces deux dernières idées entrent en moi pour la première fois. Comment? C'est un myslèw.

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ments inexplicables, une induction inexplicable, une certitude subie, à cela se réduit la science. Que l'homme se soumette à la croyance et se résigne à l'ignorance. Qu'il soit docile et qu'il soit modeste. Qu'il réduise ses souhaits, et qu'il apaise ses révoltes. Le suprême géomètre nous laisse apercevoir quelques rouages extérieurs de l'horloge humaine, et mène par des ressorts inconnus les réponses forcées de son cadran. N'espérons point pénétrer ce mécanisme ; n'essayons point de démentir ces révélations.

Voilà les sceptiques à bas, les philosophes tancés, le sens commun vainqueur, la science réduite à deux faits inexplicables, la certitude transportée hors de nos prises, nos témérités réprimées, notre curiosité enchaînée, l'homme discipliné. La source de la théorie est visible. M. Royer Collard est un amateur du bon ordre. Pratique et morale, sa philosophie a pour but non le vrai, mais la règle. A son insu, l'habitude et l'inclination le guident vers les doctrines qui nous courbent et qui nous retiennent. Il aime les barrières et il en pose. Il fait la police en philosophie.

Pour moi, j'avoue que je ne suis pas gendarme, Je ne pense pas qu'on doive se proposer pour objet la justification du sens commun et la réfutation du scepticisme. L'étude de la perception extérieure n'a qu'un but : la connaissance de la perception ex-

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térieure. Si on cherche autre chose, on est sur de trouver autre chose. Un philosophe atteint toujours sonbul. Rien de plus pliant que les faits; rien de plus ais(3 qu'un système. L'histoire de la philosophie en offre trente ou quarante, très-bien faits^ très-plausibles, avec lesquels on peut justifier le pour, le contre et les o.ànions intermédiaires. Étesyous dégoûté des affirmations? Entrez ici; voici iEnésidème et Hume. Ètes-vous dégoûté du doute? Passez là-bas : voilà Platon et Reid. Les faits sont des soldats; le but est le général, qui les mène du côté qui lui plaît, ici contre l'affirmation, là contre le doute. Toujours ils obéissent. Le bon général est celui qui les laisse aller d'eux-mêmes, sans contrainte, vers le terme où leur nature les pousse, qui constate ce terme et ne le choisit pas, qui les regarde marcher, qui ne leur prescrit pas leur marche, et qui, au moment d'entrer dans l'examen de la perce[)tion extérieure, se parle ainsi :

Je fais deux parts de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible, et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public : cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Qu'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soup-

çonné. A vrai dire, ce n'est pas un homme; c'est un instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner. S'il a quelque passion, c'est le désir d'opérer beaucoup, avec précision, et sur des objets inconnus. Quand j'entre dans la philosophie, je suis cet homme. Vous croyez qu'il souhaite autoriser le sens commun et prouver le monde extérieur. Point du tout. Que le genre humain se trompe ou non, que la matière soit une chose réelle, ou une apparence illusoire, il n'y met point de différence. « Mais vous êtes marié, lui dit Reid. — Moi, point du tout. Bon pour l'animal extérieur que j*ai mis à la porte. — Mais, lui dit M. Royer- Gollard, vous allez rendre les Français révolutionnaires. — Je n'en sais rien. Est-ce qu'il y a des Français? » Là-dessus, il continue notant, décomposant, comparant, tirant les conséquences pendues au bout de ses syllogismes, curieux de savoir ce que du fond du puits il ramène à la lumière, mais indifférent sur la prise, uniquement attentif à ne pas casser la chaîne et à remonter le seau bien plein. 11 ôtera peut-être quelque chose à la certitude, peut-être beaucoup, peut-être tout, peut-être rien. Peu lui importe; il n'ôtera rien à la vérité.

Philosophe immoral! dites-vous. Eli bien, je prends vos maximes. Je donne la pratique pour règle à la spécuKition. J'étudie la perception extérieure pour réfuter les sceptiques et discipliner

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l'esprit humain Je m'applique à réprimer le désordre, à prévenir les dangers, à diminuer le mal, à augmenter la vertu. Je choisis les croyances d'après leur utilité; je suis homme de gouvernement; le forme des théories pour les mœurs. J'appelle intempérance et témérité tout ce qui ébranle les doctrines spiritualistes; j'arrête d'avance les séditions delà rue en comprimant l'insurrection des esprits. Mais je serai conséquent, j'irai jusqu'au bout de ma tâche; ce que je fais en philosophie, je le ferai dans toutes les sciences. Si vos maximes sont bonnes quelque part, elles sont bonnes partout. Si elles sont vraies en psychologie, elles sont vraies en géologie, en astronomie, en histoire naturelle. Si la philosophie ne doit pas être philosophique, mais morale, la science ne doit pas être scientifique, mais morale. Courons chez les savants, et que sotre autorité les arrête sur le bord des funestes doctrines qui, insensiblement, goutte à goutte, vont faire couler la corruption dans le cœur humain.

Nous allons au plus vite chez M. Flourens, et nous le supplions de ne plus taillader de cerveaux vivants. « Fermez vos bistouris, vos scalpels, rengainez vos scies, lâchez vos poules, vos lapins, vos chats, vos codions d'Inde. Quoi ! vous prouvez que la destruction des hémisphères cérébraux détruit la mémoire, les instincts, le raisonnement,

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sans abolir la vie ni les sensations brutes! Vous attachez tel groupe de facultés à tel morceau de pulpe cérébrale! Vous préparez les expériences de ce médecin, qui, pressant ou lâchant la cervelle saillante d'un trépané, supprimait et ranimait en !ui la pensée, à Tinstant, d'un coup de pouce, ouvrant et fermant tour à tour l'intelligence aussi mûrement qu'un robinet I Cessez de compromettre l'immortalité de l'âme ; et, quand vous ouvrez votre trousse, songez que vous allez trancher dans les croyances morales du genre humain. »

Nous remontons en cabriolet, et nous arrivons chez M. Élie de Beaumont. « Ah 1 monsieur, quell pernicieuse doctrine que celle du soulèvement des montagnes ! Quoi! indiquer l'âge des chaînes, marquer la success'on des continents, prouver les convulsions périodiques du globe? L'homme n'est donc plus le propriétaire d'un sol destiné, préparé, assuré à sa race, le roi paisible d'une nature qui a travaillé et qui s'est pacifiée pour lui? C'est l'hôte passager d'une terre vingt fois fracassée, le jouet fragile des forces souterraines qui font bouillonner des tempêtes de lave sous ses pieds. Notre civilisation n'est donc qu'une jolie fleur éclose entre deux éruptions au bord d'un cratère ! Cessez de décourager le travail et l'espérance, et choisissez une hypothèse consolant^i pour le genre humain, s

Nous courons rue Saint- Jacques; nous grim-

pons les escaliers du Collège de France. Nous arrêtons M. Goste. « Brisez, monsieur, ces détestables bocaux, ces fœtus immoraux, ces œufs, ces spécimens d'embryogénie. Renoncez à Tépigénèse. Revenez à la théorie des germes préexistants. Rien de plus dangereux que de montrer une goutte de sang se transformant elle-même, et par elle seule, en un animal qui vit et qui pense. Cela sent le panthéisme. On voit trop clairement ici l'instinct aveugle de la nature artiste et créatrice , l'effort inné par lequel la matière dispersée s'organise, acquérant des propriétés et des perfections qu'elle n'avait pas. Gardez plutôt la t'';éorie qui déclare les vivants tout formés dans l'ovaire ; dites que l'animal ne se crée pas, qu'il s'accroît; que, fabriqué tout entier d'avance, il est aussi compliqué au premier qu'au dernier jour, que sa grosseur change, noi; sa structure; qu'Eve contenait incluses les unes dans les autres, achevées et complètes, les cent quatre-vingts générations qui d'elle ont transmis la vie jusqu'à nous. Comprenez, comme Malebranche, que nulle théorie ne révèle mieux l'industrie d'un artisan tout-puissant, distinct du monde. Dogme très-beau et trèsbon, et qui, à ce titre, a le droit de régler la science des fœtus, comme la science des roches, et comme la science du corps humain. » A ces réclamations que diront les savants? D'à-

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vance vous les voyez sourire, et reprendre l'un son scalpel, Tsutre son marteau, l'autre son bocal. Faisons comme eux et reprenons l'analyse. Désormais, à leur exemple, nous ne craignons plus d'être appelés téméraires et sceptiques. Notre but n'est plus de prouver que la perception extérieure est certaine. Nous osons regarder de près les idées représentatives, meurtrières maudites de la certitude; et si, par hasard, la vérité se rencontre chez elles, nous irons prendre chez elles la vérité.

Elle s'y rencontre. Nos laees sont si bien représentatives, que ce nom exprime leur nature et donne leur définition.

Que le lecteur daigne examiner une idée, celle de triangle, en elle-même, toute seule, sans considérer avec les yeux aucun triangle effectif et réel. Il découvrira dans cette idée toutes les manières d'être du triangle, ses trois côtés, ses trois angles, l'opposition du plus grand côté au plus grand angle, la propriété qu'ont les trois angles, de valoir ensemble deux angles droits, etc II apercevra ces manières d'être aussi pleinement et aussi aisément dans l'idée intérieure du triangle que dans Je triangle extérieur lui-même. L'idée pourra donc tenir lieu du triangle. Elle le rendra présent quoique absent. Elle le représentera Elle est donc représentative. 11 y a donc des idées re-

présentatives, c'est-à-dire douées de la propriété de suppléer les objets, d'offrir leur simulacre, de contenir la copie de leurs manières d'être, de rendre possibles en leur absence les opérations qu'on ferait en leur présence, de subir les opérations qu'on ferait sur eux. Ce n'est point là une hypothèse inventée, comme le veut M. Royer- Gollard, c'est un fait constaté. Cette propriété représentative n'est point une supposition gratuite de quelques philosophes; c'est une découverte nécessaire que chaque homme, chaque jour, fait en soi-même. Ces idées représentatives ne sont pas des choses distinctes de nos pensées ; elles sont nos pensées mêmes. Toute idée est une représentation. La puissance de représenter est si véritable, qu'elle est la puissance même de penser.

Pour rendre cette vérité sensible, prenons une idée sensible. Vous voilà au coin du ftu, les rideaux tirés. If s pieds au feu, auprès d'une lampe, rêvant un peu, et vous figurant une forêt. Au printemps, que les clairières sont belles! Les jolies têtes des bouleaux se lèvent là-bas frissonnant, et leur bouquet de molle verdure se détache sur le bleu tendre du ciel, entre les flocons de nuages moites qui traînent en s'évaporarit sur la forêt, [.es vieux taillis de chênes montent au fond en colonnades. Sur le labyrinthe des rameaux bruns, on voit déjà courir des rougeurs douteuses. Les

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bourgeons du sommet crèvent et baignent leurs petites pousses dans l'air lumineux des hauteurs. Je vois entre les tas de feuilles mortes des primevères, des violettes, des pervenches bleues comme des yeux de jeune fille ; il y a aussi des euphorbes déjà pleins de lait, si gonflés de sève, que leur pyramide verte fléchit sous le faix de leur tête. Que ce vent est doux ! Que ces feuillages sont jeunes! On les voit trembler sous ses coups d'aile, et les yeux^ malgré eux, suivent le miroitement des feuilles, qui tour à tour montrent et cachent au soleil leur dessous blanchâtre et leur dos luisant. — Que s'est-il passé en moi-même? Je viens de voir la forêt ; un peintre l'eût vue mille fois mieux. Il est clair que les idées sont représentatives, que )'ai eu en moi un simulacre de la forêt, que mon esprit a la propriété de prendre toutes sortes d'apparences, et que je puis apercevoir en lui comme dans un miroir ou dans un tableau, tantôt véridique, tantôt infidèle, les objets qu'en cet instant je ne vois pas.

Poussons plus loin. Votre feu est chaud, vous êtes seul ; le roulement des voitures vous arrive étoufi^é et monotone, la rêverie vous prend tout à fait. A l'instant la scène change. L'illusion vient, -je fantôme prend un corps. L'objet imaginaire*

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