Mueller, Traité de Physiologie, t. II, p
mène par rillusion à la vérité, qui trompe l'homme pour l'instruire, et, par les fantômes du dedans, lui révèle les substances du dehors *.
En quoi consistent ces simulacres? Quelle force les forme, les accommode à la nature des objets extérieurs, les enchaîne entre eux, les attache à la sensation ? Par quelle mécanique admirable la nature tire-t-elle la vérité de l'erreur? Comment naissent ces trompeurs dont le mensonge est véridique? Qui nous assure de leur véracité? Quelles raisons avons-nous pour nous fier à des témoignages d'imposteurs et pour affirmer un dehors inaccessible ? Il faudrait un traité dogmatique pour répondre. Je ne suis ici que critique; mon unique but était de prouver que M. Royer-Gollard, à l'exemple de Reid et avec plus de force, a traité d'hypothèse gratuite un fait certain, qu'il a détruit des découvertes fécondes, et décrié des vérités visibles, qu'il a réduit la théorie de la perception extérieure à l'énumération inutile de deux faits dénués de nouveauté et d'importance ; qu'au lieu d'une psychologie accrue il n'a eu qu'une psychologie absente, et que, dans son ardeur pour disci-
1. Cette théorie est si naturelle, queM. Royer-Collard l'accepte en partie, lorsqu'il forme l'idée de la substance, de la durée, de la cause extérieure et corporelle, avec l'idée de la substance, de !a durée, de la cause humaine et personnelle.
pliner les esprits et abattre les sceptiques, il a mutilé la science et réfuté la vérité.
On vit un jour un cheval plein de feu, d'orgueil et de courage, le cœur aussi grand que la force, généreux, cipable de durer et de s'user à la peine. Il y avait là un char abandonné par soe attelage fatigué. Il s'y attacha et d'un élan l'emporta roulant et retentissant à travers les obstacles, par-dessus les corps de ses adversaires. Les spectateurs applaudirent, et il fut déclaré vain-, queur.
Une heure après, regardant autour d'eux, ils aperçurent bien loin à l'horizon, la colonne sacrée, but de toutes les courses. Le noble animal lui avait tourné le dos.
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Pendant que M. Royer-Collard du haut de sa chaire dénonçait pour la première fois le danger des doctrines régnantes, un penseur solitaire, opiniâtrement absorbé dans la contemplation de lui-même, s'écartait peu à peu de la philosophie sensualiste par l'effort répété de son propre esprit. Quoiqu'il fût entré dans l'administration et les affaires, il avait toujours réservé à la psychologie une part de lui-même. « Il avait, dit-il lui- « môme , une pente naturelle vers les choses « d'observation intérieure i-.... Il suivait « une lu-
0 mière intérieure, un esprit de vêriié qui luit
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« dans les profondeurs de l'âme et dirige l'homme « méditatif appelé à visiter ces galeries souter- « raines... Celte lumière n'est pas faite pour le « monde, car elle n'est appropriée ni au sens ex- « terne ni à l'imigination ; elle s'éclipse ou s'é- « teint même tout à fait devant cette autre espèce « de clarté des sensations et des images; clarté « vive et souvent trompeuse qui s'évanouit à son « tour en présence de Vesprit de vérité. »
Ainsi occupé, et ses regards concentrés sur luimême, il avait fini, comme les philosophes indiens, par isoler et constituer à part, du moins à ses propres yeux, son être intérieur et sa volonté active. Des sentiments platoniciens et même chrétiens avaient fortifié les secrètes dispositions que l'abstraction psychologique et la retraite en soi avaient formées. Faute d'écho parmi les compatriotes de Cabanis, de M. de Tracy et de Laromiguière, il avait envoyé ses idées en pays germanique. Après avoir écrit pour notre Académie des sciences morales, il adressait ses mémoires aux Académies de Copenhague et de Berlin. De Gondillac, il passait à Descartes, à Leibnitz, Platon, Plotin lui-même, admirait M. Royer-CoHard, inspirait le brillant jeune homme qui, la trompette à la main , parcourant la contrée philosophique déployait la variété, l'agrément et l'agilité de ses fanfares, pour attirer la foule autour des nouveaux
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dogmes. Pour lui, enfermé dans son œuvre, il s'enfonçait toujours plus avant dans sa psychologie des forces, de là dans une métaphysique subtile, plus loin encore jusqu'aux confins du mysticisme, laborieux, abstrait, obscur dans son style , sorte d'oracle visité par quelques chercheurs, mais reculé dans les hauteurs^ voilé de nuages, entouré de broussailles, inaccessible au vulgaire. Encore aujourd'hui, il rebute, et si on le donne à lire à des gens versés dans les sciences expérimentales, amateurs d'idées claires, accoutumés aux fiits précis et prouvés, il n'est pas sûr qu'ils lisent un de ses volumes jusqu'au bout.
J'habitais porte à porte avec un jeune médecin rue Mazarine, et depuis six mois, pr sque tous les soirs, nous philosophions ensemble. Mon impétueux ami avait le tempérament de Broussais, et couvrait ma table de physiologistes auxquels je répondais par des métaphysiciens. Un jour je lui apportai les œuvres de Maine de Biran et je lui dis en empruntant les paroles de M. Cousin :
« Prenez et lisez. Voici la pierre angulaire du temple, le premier maître du spirituahsme, le révélateur de la force libre, le dIus grand métaphysicien de notre temps. »
Il tourna et retourna les quatre volumes, les ouvrit, fronça les sourcils, gronda un pfu, me prit par la main, et me poussant dans r: a chambre,
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me pria de le laisser seul. Après quoi il s'installa dans un grand fauteuil, saccouda sur la table, apprêta des plumes, remplit l'encrier, fit tous ses ûréparatifs exactement comme un brave cheval qui va traîner une poutre de trois mille livres, et tend d'avance son harnais et ses jarrets.
Deux heures après, je le retrouvai rouge, les veines du front gonflées, entouré de pages raturées, les volumes de M. de Biran honteusement jetés par terre, et de très-mauvaise humeur.
» Ah! c'est vous! Le beau livre! Et clair surtout ! Un gahmatias, un fouillis d'abstractions, un fourré de chardons métaphysiques! Vous y êtes à votre aise, n'est-ce pas? Et l'on rit des Allemands ! Je voudrais être à Berlin et subir le récit des évolution? de la substance. Ils sont lucides, légers, agréables en comparaison. Ni faits précis, ni exemples distincts, jamais d'exordes nets, des courses à droite et à gauche à travers des citations inutiles et des questions accessoires , de grands mots qui semblent des vessies enflées d'air^ Qu'est-ce que V immédiation, les modes mixtes de V existence sensitive, V absolu de la substance ? Le beau style! Cet homme met des barbarismes jusque sur ses titres. Regardez : comme celui-ci est clair! comme on entre vite dans le dessein de l'auteur ' quelles expressions simples et engagecites! Répanse aux arguments contre Vaperception immédiate
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d^uné liaison causale entre le vouloir primitif et la motion^ et contre la dérivation d'un principe universel et nécessaire de celte source. Y a-t-il un jargon plus rude chez Duns Scot, Albert le Grand, chez les plus hérissés des docteurs du moyen âge ! Voici, au dix-neuvième siècle, un abstracteur de quintessence qui les rappelle et les dépasse tous.
— Vous exagérez.
— Laissez-moi dire ; j'en ai le cœur plein. Vous subirez les phrases de M. de Biran. A votre tour, je veux les lâcher sur vous : « Si la collec- « tion de tous les modes, de toutes les qualités fl sensibles, étant brisée par l'abstraction, la sub- « stance imaginaire n'est plus rien ou n'a qu'une « valeur nominale , la substance abstraite du ff mode, dans ce point de vue intellectuel, con- « serve encore la réalité qui lui appartient, à « l'exclusion de toutes les apparences sensibles « qui n'existent qu'en elle et par elle *. » Osez dire que vous comprenez ce jargon. Et c'est avec ces phrases qu'il prétend réfuter le charmant Laromiguière ! Osez dire que vous entendez celleci : a Chacun peut observer en lui-même que les « perceptions directes des sens externes, comme « les images ou intuitions du sens interne, et les