‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 37 sur 54 · Ethctique. Théorie de M. JoufTroy · texte numérisé non relu

Ethctique. Théorie de M. JoufTroy

savons que toute résolution est précédée par la vue d'un motif, que tout souvenir est précédé et suscité par une idée associée, que l'attention rend le souvenir plus sûr et plus prompt. Les événements intérieurs ont donc leurs lois, comme les événements extérieurs, et, puisque le progrès de l'observation a découvert de nouvelles lois dans le monde physique, le progrès de l'observation doit décou 'rir de nouvelles lois dans le monde moral.

En dernier lieu, il est certain que ces observations et ces lois pourront être comprises, vérifiées 3t acceptées; car déjà, tous les jours, les hommes 56 comprennent lorsqu'ils se parlent entre eux de eurs espérances, de leurs craintes, de leurs émoions, de leurs idées, toutes choses intérieures et nvisibles. De plus, nous entendons et nous vériions les descriptions minutieuses que les grands ; icrivains nous font des sentiments les plus compli- ' {ués et les plus particuliers. Donc, dans la psychoogie comme dans la chimie, en décrivant les ca- •actères des faits et leurs circonstances, les obserateurs pourront s'entendre, s'instruire et se conrôler.

Ainsi la psychologie est utile. Elle a un objet éel. Elle a un instrument véridique. Elle estcasahle de progrès. Elle peut découvrir des lois. Elle ieut transmettre et contrôler des découvertes. ïou- ^s ces vérités ont été mises par M. Jouffroy dans

une lumière éclatante. Elles attestent que la psy-chologie peut être une science. Après les Écossais, après Condillac, c'est leur démonstrateur qui l'a fondée.

Ce n'est pas assez d'ouvrir une porte; il faut franchir legeuil et marcher. M. Joufîroy a marché; ses auditeurs parlent encore avec admiration de ses analyses. De cette belle anatomie, il ne reste que des pages éparses, une leçon sur la sympathie, les préliminaires du Cours de droit naturel^ surtout le Cours d'esthétique. Ce dernier cours, noté au vol et rédigé par un esprit précis *, surpasse de beaucoup tous les autres. Les longueurs et les abstractions de M. Jouffroy ont disparu. Le style, vraiment digne de la science, est celui d'un mémoire de physiologie. Nu:le solennité, nulle emphase. D'ailleurs le lieu et l'auditoire y aidaient; M. Jouffroy causait dans une chambre, devant vingt personnes, presque tous gens d'esprit. Les gens d'esprit méprisent les ornements; il faut parler devant eux non comme un livre, mais comme un homme, c'est-àdire être exact, trouver des idées, noter des faits, ne pas se croire à la Sorbonne, devant un public de jeunes enthousiastes et de vieux badauds. Ici, les descriptions sont faites avec une justesse et un scrupule admirables. M. Jouffroy classe tous les

L M. Delorme.

genres de plaisir désintéressé, les distinguant selon qu'ils sont produits par « l'association des idées, la nouveauté, l'habitude, l'expression, Tidéal, l'invisible*, » par la présence de l'unité et de la variété, par la vue d'un rapport d'ordre et de convenance, par la sympathie; il njontre les règles, les dépendances, les variations, les ressemblances, les diiïérences de ces plaisirs, avec une abondance, un détail, une netteté, un soin que je n'ai vus dans aucun livre. Comparés à celui-ci, les écrits écossais et français sur le beau paraissent misérables. Pour tout dire en un mot, il est le seul qu'on puisse lire après l'Esthétique de Hegel. Nulle part M. Jouffroy n'a mieux montré son genre de talent, l'invention circonspecte et féconde, la floraison innombrable d'idées ramifiées et entre-croisées qui s'épanouissent en tremblant, prêtes à se replier et à se fermer au moindre orage. Nulle part il n'a touché de plus près la vérité. Pour l'y faire entrer, il suffirait presque de supprimer sa mauvaise métaphysique, de traduire ses formules, de les ré duire par l'analyse. I! n'y aurait qu'une notation à changer. Gela fait, on fondrait aisément les idées de Hegel et les siennes, et on verrait qu'aux deux extrémités de la science la description anatomique de nos sentiments et la construction métaphysique

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