‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 38 sur 54 · Cours d'esthHi que, p · texte numérisé non relu

Cours d'esthHi que, p

du monde s'accordent pour conclure que la beauté est un développement apparent ou réel, lequel, étant conçu par nous, passe en nous.

Gomment donc se fait-il qu'après lui la psychologie soit morte, et que de son vivant même elle ait paru radoter et languir? Il avait le défaut de son école. Manquant de précision, il ne savait point noter les faits. Ses cours sténographiés sont plus nets que ses livres écrits. Ses cours rédigés par d'autres sont plus nets que ses cours rédigés par lui-même. Supposez qu'un physiologiste chargé de décrire l'estomac s'amuse à raconter les difTérents états delà puissance digestive et des rapacités motrices, sécrétives, innervatrices, au lieu de remarquer que l'organe est une poche en forme de cornemuse, formée par quatre tuniques, munie de trois sortes de glandes, aboutissant d'un côté au cardia et de l'autre au pylore, animée par des rameaux du nerf pneumogastrique et du plexus solaire; non-seulement il aura fait des barbarismes, mais il n'aura rien dit. On va voir que très-souvent M. JoufTroy ne dit rien d'utile; il embrassait le vague avec une grande force; et le nuage en vain

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pressé laissait à peine une goutte de mauvaise eau dans sa main.

Je prends une analyse célèbre par sa finesse, celle des sensations agréables et désagréables. C'est un fagot tout germanique de métaphores et d'abstiactions.

La sensibilité étant agréablement affectée commence par s'épanouir, pour ainsi dire, sous la sensation ; elle se de lat'3 et se met au large, comme pour absorber plus aisément, plus complètement l'action bienfaisante qu'elle éprouve. C'est le premier degré de son développement. Bientôt ce premier mouvement se détermine davantage, et prend une direction. La sensibilité se porte hors d'elle, et se répand vers la cause qui l'affecte agréablement : c'est ]e second degré. Enfin, à ce mouvement expansif, finit tôt ou tard par en succéder un troisième qui en est comme la suite et le co'^Tplément; non-seulement la sensibilité se porte vers l'objet, mais elle tend à le ramener à elle, à se l'assimiler, s'il est possible. Le mouvement précédent était purement expansif, celui-ci est attractif; par le premier, la sensibilité allait à l'objet agréable ; pai le second, elle y va encore, mais pour l'attirer et le rapporter à elle : c'est le troisième et dernier degré de son développement.

La sensibilité désagréablement affectée manifeste des mouvements d'une nature tout à fait contraire. Au lieu de s'épanouir, elle se resserre; nous la sentons se contracter sons la douleur, comme nous la sentons se dilater sous le plaisir. La contraction est le premier mouvement qui >uive la sensation pénible. Mais ce premier mouvement Qe tarde pas à prendre un caractère plus décidé; la sen-

sibilité se resserre comme pour fermer passage à la douleur; elle fait plus, elle se détourne de la cause, elle \v. fuit, on la sent qui se replie en elle-même ; c'est la concentration opposée à l'expansion. Puis bientôt après et presque en même temps, à ce mouvement par lequel elle semble se dérober à l'objet désagréable, se mêle un troisième et dernier mouvement qui éloigne et qui repousse cet objet, et qui correspond en s'y opposant au mouvement attractif.

Les deux triades sont jolies, parallèles commu les deux branches d'une pincette, aussi ingénieuses que celles des philosophes alexandrins. Mais lisons-les en naturalistes, amateurs de faits ; voici ce que nous répondrons :

flc La sensibilité s'épanouit. » Nous n'entendons pas cela. Qu'est-ce que cette abstraction que M. Jouftroy traite comme une fleur? Cela ne me représente rien ; j'ai besoin de traduire. Sensibilité signifie, je crois, la capacité de sentir, le moi sensible. Remplaçons et voyons.

a Le mol sensible s'épanouit, se dilate, se met au large, puis se porte hors de soi et se répand vers l'objet qui l'affecte agréablement, puis enfin tend à ramener cet objet vers lui, à se l'assimiler, pour ainsi dire. » Je n'entends plus du tout. 11 n'y a là qu'une image poétique. Cela est littéraire, non scientifique. Est-ce que le moi peut « se dilater, se

l. Mélanges, p. 263.

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mettre au large, se répandre vers l'objet? » Autan 1. vaudrait dire, avec les écrivains lyriques, que Tâmc monte aux ci eux, chevauche les nuages, pénètre au sein des rochers, se fond dans la nature. Plus tard vous avez « la sensibilité, qui se contracte, se concentre et repousse. » Toutes ces phrases ne me donnent que l'idée d'un muscle, d'un ressort élastique ou d'un morceau de caoutchouc.

Parfois les naturalistes lisent la description d'une plante dans un poète scolastique; impossible de l'entendre. Ils prennent alors la plante, et, refaisant le travail, finissent par arriver au sens. Prenons les faits ; en les décrivant de nouveau, nous déchiffrerons peut-être la description de M. Jouffroy.

Vous donnez un bon coup de dent dans une belle pêche rou^e , sucrée , fondante ; toutes les papilles de votre langue dressent leurs houppes nerveuses pour s'imprégner du suc exquis de la chair rose et juteuse, et vous avez une sensation de saveur. Voilà le point de départ. Vous considérez attentivement cette sensation délicieuse ; momentanément les autres sensations s'effacent sous sa prépondérance; vous avez du plaisir à ne considérer qu'elle et à oublier le reste. En môme temps, par contagion, surviennent diverses idées agréables : « Je n'ai jamais mangé une meilleure pê:he; quel bon fiuit que la pêche! cerlaincmenl

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j'en mangerai encore une demain, etc. »• — Ce branle donné, vous êtes disposé à voir les choses en beau : « Il y a de bons moments dans la vie, etc., etc. » — Le morceau avalé, vous repensez à la pêche et vous y repensez avec plaisir. Puis, par réflexion, vous songez à la prendre dans votre main, et, si vous l'avez dans votre main, à la porter une seconde fois dans votre bouche. Comptons : 1° sensation agréable ; 2° idées agréables à propos de la pêche, et disposition générale à n'avoir que des idées agréables ; 3° image agréable de la pêche conservée et image désagréable de la pêche détruite ; 4° idée qu'il faut posséder la pêche, et tendance à la prendre. Voilà les faits énumérés et désignés; à présent nous pouvons essayer de comprendre et de juger.

J'imagine que, par épanouissement, M. Jouffroy entend cet agrément de la sensation proprement dite et de toutes les idées suggérées par elle. L'expression n'est pas nette. Premier défaut.

Dans les deux cas, sa métaphore supprime l'essence même de l'épanouissement et de la joie. Cette joie et cet épanouissement n'étant que la sensation et les idées en tant qu'agréables, il est aussi i ri possible d'omettre quand on les décrit, la sensation et les idées qu'il est impossible, quand on décrit les mouvements de l'estomac, de faire abstraction de l'estomac. Deuxième inexactitude.

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Dire que la sensibilité se répand et se porte vers la pêche, c'est faire une métaphore fausse. C'est la connaissance qui, appliquée d'abord à la sf3nsation, se porte ensuite vers la pêche, et la connaissance est une action de l'intelligence. L'expansion dont vous parlez n'est point uîie opération de la sensibilité, mais de l'entendement Et dans l'entendement, ce n'est point une opération distincte et nouvelle, mais simplement le passage d'une idée à une autre; ayant aperçu la sensation, nous apercevons la pêche qui est sa cause. Troisième erreur.

Point d'analyse plus fausse que celle du mouvement attractif. Dire que la sensibilité attire l'objet, c'est supprimer les trois quarts du phénomène. Ayant aperçu la pêche, nous concevons sa proximité, son éloignement, son rapprochement; l'idée du rappro hement est agréable; toute idée agréable tendant à se compléter et à devenir aflirmative, nous tendons à effectuer ce rapprochement. La phrase vague de M. Jouffroy ne donne aucune idée de ce mécanisme. Elle exprime seulement que l'esprit s'étant porté vers la pêche revient avec elle vers lui-même. Pure métaphore, qui signifie qu'ayant conçu la pêche comme éloignée, nous la concevons ensuite comme rapprochée. Encore l'auteur fausse le fait, en l'attribuant à la sensibilité, quand il appartient à l'entende-

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ment, il y a ici erreur, métaphore vague, description nulle. C'est un groupe de fautes^ et vous pouvez le considérer comme un résumé du morceau.

Triste résumé. Nous en aurons un plus triste en jugeant l'histoire de la volonté ou pouvoir personnel.

L'homme a non-seulement des capacilés spéciales comme chaque chose en a, et par exemple, celle de penser, de se souvenir, de se n-jouvoir; mais, de plus, il gouverne ses capacités, c'est-à-dire qu'il les tient dans sa main et s'en sert comme il veut •.

Ceci nous révèle que l'homme ressemble soit à un État où il y a un gouvernement et des sujets, soit à une machine en exercice où l'on distingue l'instrument qui est remué et la main qui remue. Nous sommes amusés par une comparaison littéraire ; mais de faits scientifiques, nous n'en apprenons pas un.

Le pouvoir qu'a l'homme de s'emparer de ses capacilés naturelles et de les diriger, fait de lui une personne^ et c'est parce que les choses n'exercent pas ce pouvoir en elles-mêmes qu'elles ne sont que des choses.... Certaines ratures ont reçu, par-dessus les autres, le privilège de se saisir d'elles-mêmes et de se gouverner : celles-là sont des personnes. Les autres en ont été privées, en sorte qu'elles n'ont point de part à ce qui se fait en elles :

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