‹ Les philosophes contemporains IChapitre 161 sur 244 · Page · texte numérisé non relu

Page

tt rieure à ce point de vue. » M. Janet la repousse, et il la réfute en en faisant ressortir les absurdités. Hegel pourrait lui répondre : absurde tant que vous voudrez, mais au moins elle ne laisse pas le monde en route. M. Janet, pour fermer la bouche à ses adversaires, doit renoncer à la conception d'une ligne indéfinie dont on ne voit pas le terme, et lui assigner une fin : Dieu.

Le sujet de la dernière discussion est celuici : la cause suprême de la finalité est-elle une cause intelligente ?

Selon Hegel S la finalité est non seulement immanente d'une manière absolue, elle est aussi inconsciente : comme l'instinct, par exemple. De même que Tanirtial poussé par une force dont il n'a pas conscience arrive pourtant à sa fin, de même le monde. Hegel conserve cependant encore, dans la finalité, quelques vestiges de concept ou de notion. Ses disciples, Schopenhauer en tête, les suppriment radicalement. C'est cette école que M. Janet appelle « la gauche hégélienne ».

« Il semble, dit Schopenhauer (cité par

1, Page 504 et suiv.

« M, Janet) que la nature ait voulu nous (f donner un commentaire éclatant de son « activité productive dans l'instinct artistique a des animaux : car ceux-ci nous montrent de « la manière la plus évidente que les êtres a peuvent travailler à un but avec la plus (c grande sûreté et précision, sans le connaî- « tre et sans en avoir la moindre représen- « tation... Les instincts artistiques des insectes « jettent beaucoup de lumière sur l'action de a la volonté sans connaissance qui se mani- « feste dans les ressorts intérieurs de l'orga- « nisme, et dans sa formation. Les insectes « veulent le but, en général, sans le connaître, « précisément comme la nature quand elle « agit d'après les causes finales ; ils n'ont « pas même le choix des moyens en général ; « c'est seulement le détail qui, dans les cas « particuliers, est abandonné à leur connaîs- « sance^ »

Comment les insectes peuvent-ils vouloir le but sans le connaître ? La règle ignott nulla cupido Qst absolue, et ne souffre aucune exception.

Il est de toute impossibilité de vouloir une chose si on ne la connaît pas directement ou indirectement, c'est-à-dire par soi ou par un autre. Si j'ignore l'existence d'une ville

l. Page 508.

appelée Lon Jres, jamais il ne me viendra le désir d'aller la visiter ; si je la rencontre, ce sera un pur hasard. Si tous les insectes ne connaissent le but ni par eux-mêmes ni par un autre, ils ne peuvent pas le vouloir. Or Schopenhauer suppose certainement qu'ils ne le connaissent pas par expérience puisqu'il nie toute prévision ; il est donc obligé d'avouer, ou que les insectes connaissent le but par un autre qui le leur indique, ou que l'obtention du but est un effet du hasard. S'il accepte la première alternative, il confesse les causes finales, s'il se tourne vers la seconde, qu'il nous explique la régularité et l'infaillibilité du travail des abeilles.

C'est d'ailleurs une singulière méthode, fait observer M. Janet, que de vouloir éclairer le problème des causes finales par une chose aussi obscure, aussi peu connue que l'instinct. N'est-ce pas expliquer obscurum perobscurius? Ce procédé est le refuge de ceux qui ont rompu avec la logique. Eh quoi ! nous avons sous la main, pour ainsi dire, l'explication lumineuse de l'intervention d'une cause intelligente, et vous la repoussez pour en demander la solution à une chose aussi inexpliquée que l'instinct ! Il faut que la peur de la lumière soit bien forte chez certains esprits.

Du reste, la théorie de Schopenhauer est si

visiblement insuffisante, que son disciple Hartmann rétablit la représentation, c'est-àdire une vue directe ou indirecte du but; seulement cette vue est le fait d'une finalité inconsciente, mais intelligente*. Nous ne comprenons pas le phénomène d'une intelligence inconsciente; il y a là une contradiction dans les termes. La conscience, en effet, n'est pas, comme beaucoup de philosophes contemporains semblent le croire, une faculté distincte de Tintelligence, elle n'est que l'intelligence se repliant sur elle-même. D'ailleurs, une intelligence qui n'a pas conscience de son acte, ne comprend rien, puisqu'on ne peut comprendre sans savoir que l'on comprend. Dire qu'un homme voit sans avoir conscience de sa vision, c'est soutenir qu'il voit et ne voit pas. La théorie de Hartmann contient donc une contradiction.

Tous les arguments de la thèse antifinaliste ont été rangés en ordre de bataille par le hégélien Fortloge. M, P. Janet les discute avec une précision qui ne laisse rien à dési-

' rer ^.

/''* objection. — H y a des cas fort nombreux où la tendance vers un but n'en impli-

Page 1