Ibid.y passim
peu laissé séduire et, comme il sait à quoi s'en tenir sur les idées, c'est donc le style qui Ta charmé et qpi le dispose à une indulgence dont il n'usera pas tout à l'heure à l'égard de M. Taine. Disons-le tout dé suite, le style de M. Renan nous laisse assez froid.
L'éminent critique qui, plus que personne, a fidèlement conserve le culte des lettres, l'écrivain dont les jugements sont marqués au coin d'un goût si fin et si délicat, M. de Pontmartin, disait : « Voici près d'un demi-siècle « que je travaille à écrire tout simplement a comme M™® de Sévigné, sans pouvoir y « réussir^. » Oui, écrire tout simplement comme M™® de Sévigné, voilà l'art suprême : ars summa artem occultare. Cette simplicité, qui fait de chaque lettre de M"*® de Sévigné un modèle achevé de la langue française, est la qualité qui manque le plus au style de M. Renan. C'est un style profondément étudié, où les couleurs se fondent en nuances, les lignes en contours indécis^et vagues, où on voit les soins et l'effort de l'écrivain pour faire miroiter la phrase et dès lors le prestige s'évanouit. Écrire est un labeur pénible; elles sont poignantes, les angoisses de Técrivain aux prises avec sa pensée qu'il s'efforce de rendre dans un langage clair, précis, élégant
1 ♦ Nouveaux. Samedis, xi* série, § 3.
et simple à la fois, où chaque mot, souvent longtemps cherché, apparaît enfin comme la note juste, harmonieuse et pure de l'idée qu'il veut exprimer. Mais rien de ce travail intérieur ne doit se trahir au dehors, et c'est parce qu'ils Tout si bien caché que M"® deSévigné, Bossuet, Pascal, Racine et d'autres de la même race, seront toujours d'incomparables modèles. Ils n'ont atteint cette désespérante perfection qu'en dissimulant, sous le voile d'une inimitable simplicité, les efforts si visibles à toutes les pages de M. Renan. Ce cliquetis de phrases atteste la préoccupation d'un homme qui a voulu écrire en beau style, mais, en général, pour savourer un plat, il ne faut pas l'avoir vu faire.
M. Renan ne publie jamais un livre, qu'aussitôt ne s'élove un concert d'éloges enthousiaste; on rivalise d'ardeur et c'est à qui trouvera la formule la plus lyrique : l'incomparable virtuose, l'artiste consommé, l'admirable ciseleur de phrases, le plus grand écrivain de notre temps, et le reste. Ceci nous rappelle les lauriers dont on accablait Victor Hugo jusqu'au jour où, en pleine Académie, M. Alexandre Dumas secoua l'idole et dépeça magistralement cette réputation surfaite; nous parlons des œuvres de la seconde époque. Le même sort est-il réservé à M. Renan? Nous serions
tenté de le croire, car déjà, si Ton prête bien Toreille, on peut entendre les premiers coups qui sonnent le glas de sa réputation littéraire. M. Jules Lemaître s'est permis 4'appeler le style de M. Renan «un ravissant galimatias^». En supprimant le qualificatif qui ne s'accorde guère avec le nom, nous sommes tout à fait de cet avis.
M. Caro ne doute pas de la sincérité de M. Renan : nous non plus, tant s'en faut, et cependant nous avons peine à nous défendre de quelques soupçons. M. Renan n'a-t-il pas dit quelque part : « Uerreur littéraire paraît « à ces pieux Maîtres (les Messieurs de Saintce Sulpice) la plus dangereuse des erreurs, et « c'est justement pour cela qu'ils excellent « dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus « que Saint-Sulpice où l'on écrive comme à « Port-Royal, c'est-à-dire avec un oubli total « de la forme qui est la preuve de la sincérité'^. ^>
1. Les Contemporains t !'• série. — A propos du dernier discours de M. Renan à l'Académie, un journal disait: « Le siècle a des gâteries pour ce vieillard. Ce qui serait « intolérable dans la bouche d'un autre, est accepté dans « la sienne. On est fait à ses bafouillages exquis. » (Voir le journal Paris, 23 février 1889.)