‹ Les philosophes contemporains IChapitre 185 sur 244 · Revue des Deux Mondes, 15 décembre · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, 15 décembre

Si nous mesurions la sincérité de M. Renan d'après son oubli total de la forme, nous émettrions des doutes qui répugnent à la belle âme de M. Caro, car, chez M. Renan, le fond semble n'être qu'un thème sur lequel il exécute des variations, et la pensée n'apparaît que pour faire scintiller la phrase.

Mais voici ce qui est plus grave. M. Renan a composé un livre de dialogues philosophiques : « Je n'écris, dit-il, que pour les lec- « teurs intelligents et éclairés. Ceux-là admet- « tront parfaitement que je n'aie aucune « solidarité avec mes personnages et que je ne <( doive porter la responsabilité des opinions « qu'ils expriment. » L'auteur dégage donc sa responsabilité, et Ton n'aura pas le droit de lui imputer les opinions de ses personnages, mais si l'un d'eux expose, dans les mêmes termes et en se servant des mêmes comparaisons, les doctrines professées ailleurs* par M. Renan, les lecteurs peu intelligents croiront reconnaître M. Renan sous le masque de Philalètey et ils penseront qu'un aveu sincère est préférable à une ruse qui ne trompe personne.

Quant à ce sentiment des choses religieuses

1. Dans son livre : de VOrigine du langage , 3» édition, page 241, — et dans un article de la Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1882, page 246.

qui, d'après M. Caro, élève le ton des écrits de M. Renan et suffit ppur le mettre hors de pair, nous éprouvons une certaine défiance.

Une des formes les plus générales et les plus caractéristiques du sentiment religieux, c'est la prière, mais M. Renan estime que le blasphème vaut mieux : « Le blasphème des « grands esprits, dit-il, est plus agréable à (c Dieu que la prière intéressée de l'homme (c vulgaire; car, bien que le blasphème ré- « ponde à une vue incomplète des choses, il (C renferme une part de protestation juste, (C tandis que l'égoïsme ne contient aucune (f parcelle de vérité ^ »

La théorie est nouvelle. Le blasphème est une insulte faite à Dieu et, ordinairement, du moins, l'insulte est moins agréable que la prière, même intéressée. Je préfère rencontrer dans la rue un pauvre, qui me tend la main, qu'un grand esprit me poursuivant de ses invectives. La part de protestation juste que renferme le blasphème est difficile à saisir. Si Dieu existe (on suppose évidemment son existence, car le néant est indifférent au blasphème comme à la prière), le premier devoir des grands esprits, comme des autres, est de l'adorer et, par conséquent, de ne le blasphémer

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