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L'Idée de Dieu, page

2. Nous ne suivrons pas M. Caro dans sa critique àQÎa Vie de Jésus, car cette question n*est plus du domaine de la philosophie. M. Renan prend, dans les questions relatives à Dieu, un air badin qui est une suprême inconvenance en un pareil sujet, et sa théodicée ne réclame pas un < réfutation sérieuse»

Nous aurions désiré plus de précision dans l'étude que M. Caro consacre à M. Taine. La langue philosophique est d'une excessive susceptibilité, elle ne tolère pas les à peu près, elle exige qu'une question soit nettement posée, que chaque mot soit défini afin que l'on ne confonde pas un problème avec un autre, et que chaque proposition soit déterminée avec une exactitude scrupuleuse. C'est, pour le dire en passant, ce qui fait l'incontestable supériorité de l'argumentation scolastique. Cette méthode ferme à l'adversaire toutes portes dérobées par lesquelles il voudrait s'esquiver, elle coupe court aux digressions en ramenant la discussion sur le point en litige, elle démasque les sophismes et réclame des preuves, elle démêle la part de vérité ou d'erreur contenue dans une proposition; suivant les cas, elle accorde, nie ou distingue, et elle procède toujours avec une sûreté qui dissipe les malentendus et ne laisse aucune place à l'arbitraire.

« Je ne prétends pas, dit M. Caro, que la « théorie de Técole spiritualiste survies idées « soit irréprochable, ni complète; je n'ai au- <( cun goût pour défendre, en de si graves ma- « tières, des intérêts particuliers, ni des noms « propres.Jenesuis l'avocat d'aucun système, <( ni de personne. J'accorde très volontiers à

« M. Taine que la théorie de la raison est « loin d'être faite, qu'à peine est-elle ébau- « chée'. »

De quelle théorie des idées s'agit-il ici? Vat-on aborder la thèse platonicienne des idées, ou va-t-on traiter le problème de V origine des idées dans l'esprit humain? C'est cette dernière question que l'on se propose de creuser, mais il eût mieux valu le dire pour fixer l'attention sur un point déterminé. M. Caro pense que la théorie spiritualiste, expliquant l'origine des idées, n'est ni irréprochable, ni complète. S'il en est ainsi, les adversaires ont beau jeu, et on ne peut pas leur en vouloir de combattre une doctrine aussi défectueuse. L'auteur ajoute que, dans des matières si graves, il n'est l'avocat d'aucun système ni de personne. Les personnes ne sont rien, mais, dans un sujet si grave, lès systèmes sont tout, et si Ton n'a pas choisi un système dont on se fait l'avocat parce qu'on le croit le seul vrai, on n'aura pas la conviction nécessaire pour entamer une discussion à fond, et l'on devra s? contenter de répondre à un adversaire : « Il se peut que vous ayez tort,cepen- « dant je n'en suis pas très sûr. » M. Caro n'a certainement pas l'intention de rester neutre et, quoi qu'il en dise, il s'est fait Tavo-

1, vidée de Dieu, page 146.

cat du système spiritualiste. Il accorde à M. Taine que la théorie de la raison est à peine ébauchée. Il est nécessaire de procéder ici avec la plus minutieuse précision.

Qu'entend-on par la théorie de la raison, et d'abord qu'est-ce que la raison ?

Les scolastiques, ces vrais maîtres d'analyse psychologique, nous apprennent à distinguer entre l'intellect, l'intelligence et la raison. Ce ne sont pas trois facultés, gardonsnous de le croire, ce sont trois aspects divers et comme trois phases de la même faculté. Nous avons la puissance de comprendre puisque, de fait, nous comprenons, or cette puissance peut être considérée en elle-même ou dans son acte ; en elle-même elle s'appelle l'intellect, dans son acte elle s'appelle l'intelligence. Mais Tacte de l'intelligence est direct ou indirect, c'est-à-dire que nous comprenons tantôt d'une manière immédiate, sans le secours d'aucune autre proposition venant à notre aide, comme par exemple quand il s'agit de la compréhension d'une vérité évidente en elle-même et pour nous ; tantôt, au contraire, nous arrivons à la vérité en nous appuyant sur une proposition dont la lumière éclaire la vérité cherchée. La compréhension directe et immédiate, est le fait de Tintelligence proprement dite, tandis que la raison

va d'une vérité démontrée à une autre qui ne Test pas encore. La raison est donc le procédé dont se sert l'intelligence dans la recherche et la démonstration de la vérité.

M. Caro a méconnu ces distinctions im^ portantes, cependant, quand, on veut expliquer la théorie de la raison : il nous est difficile d'accepter la concession que M. Caro fait ici à M. Taine. Eh quoi ! la théorie de la raison serait à peine ébauchée ! Depuis Aristotetous les philosophes se seraient consumés en stériles efforts pour découvrir la nature vraie de la raison, pour déterminer la sphère dans laquelle elle doit se mouvoir, et tracer le chemin qu'elle doit suivre pour ne pas s'égarer ! Nous en sommes réduits à attendre un traité de logique enseignant à la raison les règles auxquelles elle doit se soumettre dans la recherche du vrai, et personne, jusqu'à présent, n'a démontré la valeur du raisonnement typique, le syllogisme, au point que nous n'avons encore que des ébauches ? Il y a longtemps cependant que cette proposition « deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles » est considérée comme indiscutable, or elle est l'âme du syllogisme, comment donc peut-on dire que la théorie de la raison est à peine ébauchée ?

Évidemment M. Caro a entendu par théorie

de la raison, tous les problèmes de psychologie, d'idéologie et même de métaphysique discutés entre les spiritualistcs et les matérialistes. Quelles sont maintenant les positions des deux combattants ? « L'école spiritua- « liste, dit M. Caro, a établi une excellente (( méthode de réfutation contre la doctrine « toujours croissante de Locke et de Condil- (i lac, il lui reste à constituer définitivement (( la théorie des idées ^ »

Je me défie de la valeur d'une réfutation qui n'a pas encore trouvé la solution de la difficulté; si on n'a rien à mettre à la place du système réfuté, pourquoi le combattre ? Condillac peut dire alors aux spiritualistes : « J'explique l'origine des idées par la sensa- « tion seule, la plus sûre manière de me prou- « ver que mon explication est fausse, c'est « d'en donner une meilleure. Jusqu'à nouvel <( ordre, je garde donc la mienne. »

(( Il reste à l'école spiritualiste, ditM. Caro, « à constituer définitivement la théorie des (( idées. Pour cela, que faut-il ^ ? »

Il faudrait avant tout prouver aux sensualistes que leur système est impuissant à rendre raison de la présence des idées et qu'il est

1, Vidée de Dieu, pago 147.

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