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LE PHILOSOPHE

Quelques détails biographiques nous seront d'un grand secours pour comprendre les théories de Schopenhauer ; entr' ouvrons la porte de la chambre où médite Tiaustère philosophe, et cette légitime indiscrétion, nous expliquera bien des points obscurs de son système ; voici donc comment s'exprime un de ses biographes : « On peut noter en lui « plus d'un symptôme morbide, et ce coin (c de folie qui n'est pas rare chez les esprits « supérieurs. Nullum magnum ingenium sine « quadam mixtura dementice^ a dit Sénèque. <c Peut-être, à l'égard de Schopenhauer, la « nature avait-elle un peu forcé la dose. Il « semble tenir de l'hérédité son humeur vio-

« lente, ses terreurs sans cause, ses manies « sans nombre, ses défiances et ses ombrages. « On en retrouve la trace chez ses ascen- « dants paternels et maternels. II est certain « que son père s'est tué dans une attaque de c( mélancolie noire. Lui-même, dès sa prec< mière jeunesse, est sujet à d'étranges lubies, (c Reçoit-il une lettre, il s'effraye, prévoit un « malheur : la nuit, au moindre bruit, il « s'éveille, se jette sur ses pistolets. Il prend « mille précautions contre les maladies, les « accidents de toute sorte, habite un premier « étage pour mieux échapper en cas d'incen- « die ; il tremble au contact d'un rasoir qui « n'est pas le sien ; il serre soigneusement

<c ses tuyaux de pipe Il se croyait victime

« d'une persécution, et voyait une vaste « conspiration du silence autour de son

<( œuvre Autre symptôme non moins

c( grave, c'est la manie raisonnante ; il rai- « sonne sur tout, sur son grand appétit, sur « le spiritisme, le clair de lune, l'amour grec, « sur les songes et les présages. Une nuit la « servante rêve qu'elle essuie des taches « d'encre, et ce même matin, par mégarde, (( Schopenhauer répand son encrier : étrange a concordance ! notre philosophe en est « frappé. Tout ce qui arrive, arrive nécessai- <« rement , s'écrie-t-il d'un ton solennel ;

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« aussitôt de cette bouteille à l'encre sort tout « un système.

tf Des traits pareils ne donneraient-ils pas « l'envie de confier aux médecins aliénistes le « soin d'écrire l'histoire de la philosophie. On « s'apercevrait alors avec étonnement que « ceux qui passent parmi les hommes pour des « devins et des sages se sont montrés, par « moments et par accès, des fous plus fous a que les autres ^ »

Schopenhauer qui, en théorie, torftbe dans les confusions les plus étranges, unit les choses les plus dissemblables, et pousse aux extrémités les plus austères et les plus désespérantes, a bien soin, en pratique, de faire une distinction essentielle entre lui et les autres. Pour les autres, la vie des trappistes et l'ardent désir de la grande libératrice, la mort ; mais s'il s'agit de lui, il envisage le problème à un autre point de vue : « Tandis <c qu'il médite et compose, à vingt-neuf ans, ce son grand ouvrage, le Mojide comme volonté <c et comme représentation^ ce livre fameux « qui conclut à l'ascétisme en vue d'amener <c la fin du monde par la continence absolue 2, »

1. J. Bourdeau : Schopenhauer, Pensées^ Maximes et Fragments^ II* édition, préface, page 11.

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