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déroule devant nous les perspectives d'une vie immortelle, voici Schopenhauer qui se penche vers le chevet d'un moribond pour lui dire : la mort n'a rien d'effrayant , car les morts pai^tielles que vous avez endurées si souvent ont dû vous préparer à la mort totale.
Mais pourquoi parler de la mort puisqu'elle n'existe pas ? Nous sommes tous immortels ou éternels, au choix. Cette immortalité n'est ni la vie future, ni l'immortalité dans la chose en soi, non, c'est l'immortalité de notre vie présente. Schopenhauer a trouvé cela tout seul, et voici sa démonstration : « La forme a de la vie et de la réalité, c'est le présent^ le a présent seul... elle a là un domaine assuré a que rien ne saurait lui ravir. Le présent « existe toujours.... Aux yeux de l'empiriste, (( rien de plus fugitif, pour le regard du meta- « physicien, qui voit par delà les formes de « l'intuition empirique, il est la seule réalité « fixe, le nunc stans des scholastiques. » Je suis donc éternel puisque j'existe dans un présent que rien ne pourra me ravir, dans un présent qui est toujours, en un mot dans un nunc qui ne finira jamais. Il fallait le dire plus tôt. La vie n'est donc plus une série d'excrétions partielles qui se termine par une excrétion totale, elle est l'éternité ! Pour qu'il
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ne soit plus possible d'en douter, Schopenhauer ajoute, à l'adresse de ceux qui pensent que la vie a du bon : « S*il est un être que « satisfait la vie comme elle est faite, et qui (c s'y rattache par tous les liens, il peut sans « scrupule la prendre pour illimitée, et banc( nir la peur de la mort, y voir une illusion, (( qui mal à propos l'effraye. Comme s'il pouce vait craindre d'être privé du présent* ! » Mais c'est précisément là la difficulté : malgré les assurances de Schopenhauer, ceux qui tiennent à la vie craignent d'être privés du présent, car ils ont autour d'eux des exemples menaçants qui leur enseignent que la mort, quand elle arrive, choisit juste le présent de celui qu'elle enlève. Les hommes qui meurent au moment où j'écris ces lignes ne sont pas morts hier, ils ne mourront pas demain, ils meurent juste à ce moment qui pour eux et pour moi est le présent, et l'empiriste qui ne voit rien de plus fugitif que ce présent pourrait bien avoir raison. Ici Schopenhauer fait une distinction que nous ne saisissons pas ; en théorie, oui, la mort est certaine, mais en pratique, rien n'est moins prouvé : « En fait, dit-il, chacun reconnaît c( bien, in abstracto et en théorie, que sa mort « est certaine, mais cette vérité est comme
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« beaucoup d'autres du même ordre, que Ton « juge inexplicables en pratique.
Schopenhauer a compris que, malgré son habitude de se moquer de ses lecteurs, cette fois il dépassait la permission, aussi il daigne nous expliquer que l'immortalité qu'il nous promet est celle de la nature, avec laquelle nous ne faisons qu'une seule et même chose, et il cite avec émotion ces deux passages du Véda : « Quand un homme meurt, sa vue se c< confond avec le soleil, son odorat avec la <c terre, son goût avec l'eau, son âme avec « l'air, sa parole avec le feu ; — et ailleurs: — « Il est une cérémonie par laquelle le mourant « lègue à l'un de ses fils ses sens et toutes ses « facultés. » Si la vue d'un homme qui meurt se confond avec le soleil, son odorat avec la terre, etc., comment un de ses fils peut-il hériter de tous ses sens ? La succession sera fort difficile à recueillir; qu'a-t-on à faire d'ailleurs des sens d'un autre, surtout quand cet autre est mort ?
C'est après ces considérations si neuves que Schopenhauer va nous exposer sa théorie sur la liberté ; elle se résume dans cette proposition : la volonté, considérée comme chose en soi, est libre, les phénomènes ne le sont pas. L'homme étant, comme tout le reste, manifestation de la chose en soi ,n'est donc pas libre.
On pourrait demander comment il peut se faire que la manifestation d'une chose libre soit soumise à la nécessité, car le phénomène suit toujours la condition de la substance qu'il manifeste, mais Schopenhauer ne s'embarrasse pas pour si peu. Il se contente d'affir- « mer que la personne morale a beau être « le phénomène d'une volonté libre, elle- « même jamais n'est libre. » Encore une fois pourquoi ? Ici, comme partout, la parole du philosophe doit tenir lieu de preuves.
Je me trompe, Schopenhauer donne une preuve, il démontre comment Thomme, phénomène de la volonté libre, est libre, lui aussi ; suivez bien son raisonnement, il est très facile à saisir ; il contient, il est vrai, une contradiction avec ce qu'il vient de dire, mais qu'importe? avec Schopenhauer, il ne faut pas être trop difficile.
L'homme, dit-il, est la forme la plus parfaite prise par la volonté, c'est dans l'homme qu'elle atteint la pleine conscience d'ellemême, et c'est là, qu'en se connaissant, elle se supprime : « De cette façon, la liberté, bien «. que d'ailleurs reléguée hors du monde des (( phénomènes, en sa qualité d'attribut de la « volonté, arrive pourtant, dans ce cas unice que, à pénétrer dans ce monde même : en (( effet, elle supprime l'être qui sert de base
« au phénomène; et cornime celui-ci persiste « alors même à travers le temps, il en résulte « une contradiction du phénomène avec lui- « même, et ainsi la liberté fait naître au jour « ces phénomènes, la sainteté et l'abnégation.» Ainsi donc la liberté, dont la sainteté et l'abnégation sont les manifestations, résulte de la contradiction du phénomène avec lui-même, et la contradiction consiste en ceci, c'est que le phénomène supprimé persiste malgré tout dans le temps. Il y a, en effet, une contradiction très grave à persister quand on a été supprimé, c'est pourtant en- cela que consiste la liberté.
Schopenhauer nous pardonnera si nous répétons, en l'appliquant à sa lumineuse exposition, Taveu que lui arrachait la doctrine de Fichte : «Ces enseignements, d'une si grande « profondeur, me font toujours l'effet d'énor- « mes gasconnades terriblement assomman- « tes. » Il craint d'en avoir trop dit et, à la page suivante, il rétrécit singulièrement le cercle de cette liberté dont il vient de donner une explication si baroque. Il distingue, en effet, les actes qui obéissent au premier mouvement de la nature et ceux qui procèdent de la réflexion; les premiers sont libres, les seconds ne le sont pas. J'obéis au premier mouvement de la nature en avançant mes mains,
lorsque je tombe, c'est un acte libre; j'entreprends un voyage, après y avoir longtemps réfléchi, c'est un acte nécessaire comme « l'égalité des trois angles d'un triangle à c( deux droits». Qui ne voit que c'est justement le contraire qui est vrai?
Personne ne l'ignore, Schopenhauer doit sa célébrité à sa théorie sur la souffrance; il l'expose immédiatement après sa thèse de la liberté. L'idée n'est pas nouvelle; bien avant la publication du Monde comme volonté et comme représentatioiî, d'autres aussi ont été trappes du spectacle de la douleur et de la souffrance dans le monde, et, pour n'en citer qu'un exemple, le livre de Job en est une peinture plus éloquente et plus vraie que les pages de ce rhéteur morose qui, après avoir prêché à ses frères les macérations de la Trappe et le désir de la mort, chasse ses idées noires en jouant un petit air de flûte, va au théâtre et s'endort paisiblement après une journée si bien remplie.
Nous disons que le livre de Job est dans le vrai parce que, s'il étale la souffrance, il ne dissimule pas les joies, et surtout parce qu'il évoque la grande pensée des espérances im-
mortelles. Schopenhauer ne voit qu'un côté des choses pour l'exagérer encore et, d'après lui, la tombe n'est qu'une porte ouverte sur le néant. Ce Teuton, affublé de la défroque de René, a oublié la verte leçon que Chateaubriand met dans la bouche du Père Souël : « On n'est point, monsieur, un homme suce périeur parce qu'on aperçoit le monde « sous un jour odiçux. On ne hait les « hommes et la vie que faute de voir assez « loin*. »
« La vie, dit Schopenhauer, la vie oscille, « comme un pendule, de droite à gauche, de « la souffrance à l'ennui : ce sont là les deux « éléments dont elle est faite en somme. De « là ce fait bien significatif par son étrangeté « même : les hommes ayant placé toutes les « douleurs, toutes les souffrances dans Ten- « fer, pour remplir le ciel n'ont plus trouvé « que Tennui ^. »
Faut-il encore relever l'impiété de Schopenhauer, disant que le ciel est le séjour de l'ennui ? Nous nous contentons de nier purement et simplement son assertion, à savoir que les deux axes de la vie sont la douleur d'un côté, l'ennui, de l'autre. Qu'il y ait des