René
douleurs, de très grandes douleurs, personne ne le conteste; mais qu'il n'}^ ait que cela, c'est ce qu'il faudrait démontrer. De sa propre autorité, Schopenhauer biffe toutes les joies. Si elles sont plus rares que les douleurs, s'ensuitil qu'on n'en goûte jamais de profondes et de vraies? A quoi bon les énumérer, chacun de nous ne sait-il pas que, si la vie a des larmes, elle a aussi des sourires et que :
S'il est des jours amers, il en est de si doux ^ !
La seconde proposition de Schopenhauer n'est pas moins insoutenable que la première, il fait à l'ennui une si large place dans la vie, qu'il en occupe la moitié. Or, nous avons tous un remède infaillible contre ce mal, c'est le travail. Quand on travaille, les heures passent vite, on n'a pas le temps de s'ennuyer, on savoure, au contraire, une jouissance intime dont tous les hommes laborieux savent apprécier les charmes : quant aux désœuvrés et aux inutiles, il n'y a pas à s'en occuper; si l'ennui les ronge, il n'est que la juste punition de leur lâcheté.
On a dit, et cette observation est parfaitement juste, que le pessimisme de Schopenhauer est une tentative maladroite pour éri-
1, André Chénier.
SCHOPENHAÙER. 487
ger en système les plaintes mélancoliques des poètes du commencement de ce siècle; il a voulu en donner la formule scientifique. Mais cette tristesse rêveuse qui donne aqx poètes une attitude charmante, n'est que pédantisme insupportable chez un philosophe voulant prendre les airs de beau ténébreux et d'âme incomprise. Le poète, en effet :
Est semblable aux oiseaux de passage Qui ne bâtissent point leur nid sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois; Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords, et le monde
Ne connaît rien d'eux que leur voix^.
Tel est le rôle assigné à la poésie par le plus grand des poètes contemporains : c'est une voix qui chante, on ne lui demande que de traduire en vers harmonieux les joies et les tristesses de la vie. Quand ces tristesses se changent en prières et redescendent ensuite :
Ainsi que le ramier qui traverse les flots
Pour porter un rameau des palmes immortelles,
la poésie a atteint le but qu'elle se propose. Quand A. de Musset s'écriait :
Laisse-la s'élargir cette sainte blessure
Que les noirs Séraphins t'ont faite au fond du cœur...