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La Nuit de mai et l'Espoir en Dieu

conservation de l'individu, la conservation de Tespèce, Tégoïsme.

Si l'individu s'en tenait à Taffirmation de sa personne, on pourrait admettre que la volonté, dont il est la manifestation, disparaît avec lui, mais il affirme aussi la perpétuité de l'espèce et, par là, la volonté s'étend à Tinfini. Voici comment Schopenhauer explique « la signifi- « cation profonde de la honte qui accompa- « gne Tacte de la génération. ». Le père pose une affirmation qui dépasse les limites de l'affirmation personnelle, puisqu'il tend à affirmer une existence autre que la sienne, par conséquent la douleur et la mort se trouvent affirmées de nouveau, et c'est ainsi que l'intelligence perd la chance d'être délivrée. Si l'intelligence du père n'est pas délivrée par la mort, c'aet donc parce qu'il ne fait qu'un avec son fils? Parfaitement, répond Schopenhauer ; ils sont différents comme phénomènes, mais comme chose en soi, ils sont identiques.

L'identité du père avec son fils ne vient donc pas de ce que l'un est père et l'autre fils; non, elle est (dans le système de Schopenhauer) le fait de la chose en soi dont ils ne sont que les phénomènes. Or nous sommes tous, et au même titre, les phénomènes de. la chose en soi, par conséquent l'intelligence ne sera déli-

vrée que lorsque la race humaine aura disparu. Schopenhauer s'attriste en songeant que « les hommes, en majorité, affirment « avec constance- la vie. » Si, un jour^ tous les hommes, convaincus par les pressantes exhortations de Schopenhauer, renoncent à affirmer la vie, l'intelligence aura-t-elle enfin la chance d'être délivrée? Hélas! non, car le monde entier conspire - contre cette délivrance : <( Le monde est là aussi qui reflète « cette affirmation, avec ses individus innom- (c brables, dans un temps infini, un espace « sans bornes, au milieu de souffirances sans « limites, entre la naissance et la mort, dans c( une chaîne illimitée de générations. » Quand même la race humaine disparaîtrait, le monde, sans pitié, continuerait à affirmer la vie et retarderait ainsi indéfiniment l'ère de la liberté ! Car enfin, tant que la chose en soi s'obstinera dans son affirmation, les phénomènes auront beau faire, leur négation ne prévaudra pas contre l'affirmation de la chose en soi. Schopenhauer soupçonne que ses conseils ne seront pas suivis, et il s'en venge en déclarant que les douleurs des hommes ne méritent aucune pitié : « De nulle part <( aucune plainte n'a le droit de s'élever ; « c'est à ses frais que la volonté représente la (( tragi-comédie. » Ne vous plaignez donc

plus si les nouveaux phénomènes de la volonté, c'est-à-dire vos fils, sont malades, s'ennuient et meurent ; pour les empêcher de souffrir, de s'ennuyer et de mourir, vous n'aviez qu'à nier la vie.

Le troisième degré de l'affirmation est régoïsme. L'explication de Tégoïsmeest aussi naturelle que possible. Un individu, quel qu'il soit, sait très bien qu'il est tout, que par conséquent tout lui est dû, qu'il doit gouverner et posséder tout et anéantir tout ce qui s'oppose à lui : « Tout individu, en tant (( qu'intelligence, est réellement et se paraît à « lui-même la volonté de vivre tout entière : (c il voit en lui la réalité solide du monde, la (( condition dernière qui achève de rendre « possible le monde en tant qu'objet de repré- « sentation, bref un microcosme parfaitement « équivalent au macrocosme. La nature, « toujours en tout point véridique, lui en (( donne un sentiment simple, immédiat, c( accompagné de certitude, qui n'exige au- « cune réflexion, étant primitif... Cet état « d'âme, c'est VégoismCj et il est essentiel à « tous les êtres dans la nature. » Tout individu a donc le sentiment intime, la conviction claire et inébranlable qu'il est le support du monde, ou plutôt qu'il est la seule réalité du monde, qu'il est tout en un mot. Dès lors

l'égoïsme, et un égoïsme effroyable, sera non seulement Tunique loi, mais le droit absolu de l'individu. Si je suis tout, il est incontestable qu'on me doit tout et que je ne dois rien à personne. Comme toujours cette proposition n'a que faire d'une preuve, puisqu'elle est un sentiment certain, immédiat, primitif.

L'égoïsme nous fait assister à un double spectacle, l'un terrible, « c'est la vie des grands « tyrans, des grands scélérats, » l'autre comique, « et il a pour traits essentiels cette vanité « et cette présomption si incomparablement « décrites par la Rochefoucauld. »

Pourquoi Schopenhauer parle-t-il de tyrans et de scélérats ? qu*a-t-il à leur reprocher? Si la nature toujours véridique leur enseigne qu'ils sont tout, et le centre de tout, ils ont le droit de tout faire et, en immolant des milliers d'existences à leur profit, ils affirment simplement une conviction immédiate et primitîpe. Ils ne sont pas responsables, c'est la volonté seule qui est cause de tout. En effet : « cet « acte d'affirmer son attachement au corps, « la volonté le répète en une infinité d'indice vidus coexistants ; par suite, et grâce à cet « égoïsme qui appartient à tout être, elle peut « fort bien, en un individu donné, dépasser « les bornes de cette affirmation, jusqu'à nier

« la même volonté en tant que manifestée

« par un autre individu Cette invasion

« dans le domaine où est affirmée par autrui « la volonté, est bien connue sous le nom « d'injustice^. »

L'injustice n'est donc, de la part de celui qui la commet, qu'une affirmation exagérée; mais, encore une fois, si je suis tout, les droits de mon affirmation sont illimités et personne ne peut leur imposer des bornes. Quoi qu'il en soit, voilà en quoi consiste l'injustice.

Tout le monde sait qu'elle fait naître le remords ; jusqu'à présent on ne savait guère à quoi s'en tenir sur la nature du remords. Schopenhauer est le premier qui ait analysé ce phénomène. Le coupable et sa victime ne font qu'un dans la volonté, qui s'affirme dans le premier et se nie dans le second, de sorte que lorsque le coupable fait son examen de conscience, il voit « qu'il se combat et se (c déchire lui-même... et c'est là ce qu'on « nomme le remords. »

La forme « la plus accomplie, la plus exacte, « la plus saisissante de l'injustice est le canni-

« balisme. C'en est là le type le plus clair

« c'est l'image effroyable du combat de la « volonté contre elle-même en ce qu'il a de « plus violent, la volonté étant là arrivée à

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