‹ Les philosophes contemporains IChapitre 39 sur 244 · Page · texte numérisé non relu

Page

science proprement dite. La connaissance de la vérité, en effet, peut s'opérer de deux manières ^ : directement ou indirectement. La connaissance directe est celle qui est acceptée par l'esprit aussitôt qu'une proposition lui est présentée, comme, par exemple, la connaissance des premiers principes; et la connaissance indirecte est produite par l'inquisition de la raison allant d'une vérité à une autre. Dans cette marche, la raison peut procéder par une double voie, ou plutôt elle peut s'avancer plus ou moins loin. Si elle s'arrête à un genre déterminé, en atteignant cependant les conclusions dernières, elle acquiert la science; si, au contraire, elle s'avance jusqu'à la limite, non plus de cette connaissance particulière, mais de la connaissance humaine dans ce qu'elle a de plus universel, elle entre "en possession de la connaissance des choses par leurs plus hautes causes et elle acquiert /a sagesse. C'est le but que doit se proposer le philosophe. La connaissance a donc un domaine plus étendu que la science et ne doit pas être confondue avec elle. M. Vacherot dit, en outre, qu'au delà de la portée de l'esprit humain, il n'y a que le faux. Il faudrait prouver que tout ce que ne comprend pas l'intelligence est faux, et qu'il n'existe nulle part des

1, Somme théologique, IP partie, q. 57, a. 2.

94 LES PHILOSOPHES COMTËMPO RAIKS.

vérités qui dépassent les forces intellectuelles de rhomme. Cette démonstration est encore à faire. La raison humaine est bien grande, mais quelque grande qu'elle soit, a*t*elle le droit de dire : J'ai parcouru tous les horizons du vrai, j'ai gravi toutes les cimes, mon regard a contemplé toute lumière, et plus loin que ces horizons, plus haut que ces cimes, il n'y a que les ténèbres et que le vide. Si elle est sincère avec elle-même, et si elle a conscience de sa véritable force, la raison ne peut pas tenir ce langage. Même dans sa sphère, il est tant de mystères dont elle n'a pas encore soulevé les voiles, qu'elle ne doit pas s'étonner d'en rencontrer ailleurs.

Nous disions tout à l'heure que la science

proprement dite a un objet déterminé : la

psychologie, par exemple, est la science de

l'âme, l'astronomie est la science des mondes

étoiles, etc., mais M. Vacherot n'accepte pas

ces données ; pour lui, la science est totale ou

elle n'est rien : « Vous ne pouvez, dit-il,

« détacher un fragment de la vérité totale,

(( sans la réduire en abstraction. Vous ne

a pouvez borner la pensée à tel ordre de

« recherches, sans la mutiler. Les sciences

« spéciales ne sont donc, en dehors de la

a science universelle, que des abstractions.

« Il est bien entendu qu'au fond il n'y a qu'une

M. VACHERÔT. 95

<c science comme il n'y a qu'un monde *. » Hé quoi ! je me suis livré à une étude approfondie du siècle de Louis XIV, par exemple, j'ai étudié, dans les plus petits détails, les hommes, les institutions, les mœurs, les lois, je recherche les causes qui ont préparé le grand siècle, je constate l'influence du prince sur ses contemporains, le rang qu'il a assigné àla France, en un mot, j'ai, entre les mains, tous les éléments de cette partie de l'histoire, j'en fais ensuite la synthèse, et cette science ne serait qu'une abstraction parce que je n'aurais pas fait une étude semblable sur l'histoire universelle? L'histoire universelle, à son tour, en admettant qu'elle n'ait pour moi aucun secret, ne serait qu'une abstraction parce que je ne connais ni les mathématiques, ni la chimie, ni la mécanique, etc., etc.? Si cette théorie est vraie, pourquoi M. Vacherot divise-t-il les sciences en mathématiques, physiques et métaphysiques ? Cette division est la destruction de la science, puisque la science divisée est une abstraction.

La métaphysique est « la science de l'infini, « de l'absolu, de l'universel, de l'unité, du « tout, dans lequel la raison nous fait con- « templer les réalités finies, relatives, indivi- « duelles, multiples, partielles, attestées par

« l'expérience. » Son domaine est bien vaste, et si, pour être métaphysicien, il. faut posséder la science du touty peu d'hommes seront capables de le devenir.

M. Vacherot semble la restreindre un peu plus loin : « Concevoir l'Etre universel, com- « prendre dans leur rapport à l'Etre universel « les êtres individuels connus par la science « positive, tel est l'objet de la métaphysique*.» Si, au lieu de l'Etre universel, on assignait pour objet à la métaphysique l'être en général, nous accepterions la définition; mais dans les termes où elle est présentée, elle offre la métaphysique comme la science universelle, tandis qu'elle est une science spéciale qui a un objet propre, l'être ut sic. On lui assigne une origine bien récente en la faisant dater du XIX® siècle 2. H eût été mieux d'avouer qu'elle n'existe pas encore et qu'elle ne sera jamais faite, car il est probable que la science universelle ne sera jamais complète.

Cela posé, on divise la métaphysique en deux parties : la partie spéculative est la théologie, et la partie positive est la cosmologie. On le voit, la métaphysique est toujours la science universelle, la connaissance du tout,

Page 1