Somme théologiquey !'• partie, q. viii, a
que déduire les conclusions nécessaires de ce principe évident : Dieu est Têtre parfait ; or le mouvement et le développement de la pensée supposent des imperfections, donc on ne doit pas les admettre en Dieu. Le mouveinent, en effet, est Tacte d'un être qui tend vers un but, il lui manque donc quelque chose ; une pensée qui se développe n'est pas formée, l'un et l'autre sont donc incompatibles avec'la notion de Dieu. Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous suivrons M. Vacherot dans sa discussion sur les attributs divins.
Descartes , Malebranche et Fénelon ne croyaient pas avoir à faire à un être de raison, à un idéal en dehors de toutes les conditions de la réalité, quand ils se prosternaient devant leur Dieu. Ils se trompaient peut-être ? ils étaient dupes d'une douce et sublime illusion, les hymnes enflammés que Fénelon a chantés dans son magnifique Traité de Vexistence de Dieu restaient sans échos et allaient se perdre dans le vide ? C'est ce que nous allons examiner.
M. Vacherot affirme « que le théologien « est dupe de ses abstractions. Pour s'en « convaincre, il n'a qu'à se rendre compte « par l'analyse de la manière dont se forment « dans son esprit les conceptions théologi-
« ques ; il verra que Topération de la pensée « est la même que pour les constructions de « l'imagination et les notions de Tentende- « ment. C'est par une abstraction et une syn- « thèse de l'esprit que se forment ces der- (( nières. C'est également par une abstraction « et une synthèse que se forment les concep- « tions qui ont pour objet l'Etre parfait, « l'idéal hypercosmique dont le nom est « Dieu. La perfection est conçue à propos « des imperfections, l'idéal à propos des réâ- « litès, exactement de même que le rapport <c est abstrait des termes, la loi des phéno- « mènes, le type des individus. Il n'y a pas « un seul terme rationnel qui puisse être sé- « paré de son terme empirique correspondant, <( sans devenir une abstraction. La réalité ob- « jective de toutes les conceptions ration- « nelles est à cette condition \ Quand donc « le théologien distingue le parfait de l'impar- « fait, l'idéal du réel, Dieu du monde, il fait « une opération analogue à celle du géomètre, (( du physicien, du moraliste, du politique, « qui séparent le rapport de ses termes, la loi « de ses phénomènes, les principes de leurs « applications, afin de montrer la vérité dans
1. Puisque M. Vacherot accepte la réalité objective de toutes les conceptions rationnelles, pourquoi repousse-t-il la réalite' objective de la conception qui a Dieu pour objet ?*
« sa pureté idéale. Il construit sa science par <c le procédé que le géomètre emploie à cons- « truire la sienne. La seule différence, c'est « qu'il est dupe d'une abstraction dont le « géomètre et le physicien ont parfaitement <( conscience K »
Quand même le théologien n'aurait pas d'autre procédé que le géomètre, il ne serait, pas plus que ce dernier, dupe d'une abstraction. Quand le géomètre étudie un triangle, il sait très bien que la superficie qu'il mesure n'est pas contenue dans les lignes grossières qu'il vient de tracer. Cependant, quelque idéal que soit le triangle, il faut bien qu'il soit quelque chose, sans cela on ne pourrait pas le mesurer et il ne serait pas l'objet d'une science ; une abstraction, en dehors de toutes les conditions de la réalité, ne se mesure pas. Le triangle est donc quelque chose, et, par conséquent, il est quelque part. Leibnitz dit avec une admirable profondeur : « Toute réa- « lité doit être fondée sur quelque chose (( d'existant. Il est vrai qu'un athée peut être « géomètre. Mais s'il n'y avait point Dieu , « il n'y aurait point d'objet de la géomé- « trie -. »
Comment s'y prendrait-on pour mesurer