‹ Les philosophes contemporains IChapitre 67 sur 244 · Livre · texte numérisé non relu

Livre

« passons de rexpérience brute et décousue à « la science ordonnée et complète. Considé- « rons-les avec attention. Ce serait atteindre « une vérité capitale, infinie en conséquences, <c que trouver, non pas en grammairiens et en « logiciens, mais en psychologues, leur vraie « nature et leur office précis. »

Oui, c'est atteindre une vérité, capitale en psychologie, que de découvrir le chemin suivi par rintelligence pour aller de Texpérience brute à la science ordonnée, c'est-à-dire de la sensation à l'idée. Je vois tel arbre, tel triangle, tel homme , comment ai-je acquis l'idée d'arbre, de triangle, d'homme ? On le voit, il est impossible de faire un pas en psychologie, sans rencontrer le problème de l'origine des idées et, par , conséquent, de l'abstraction. Gomment se forment ces trente ou quarante mille mots, qui sont dans une langue et qui, à eux seuls, remplissent le dictionnaire î Pour nous, il n'y a qu'une explication. Nous l'avons déjà donnée dans notre étude sur M. Vacherot, et nous sommes obligés d'y revenir encore, car elle est la seule vraie. L'idée générale, dont le nom commun est le signe, est le produit de l'abstraction.

On ne peut pas nier l'existence de l'idée générale, puisque le signe qui l'exprime remplit tous les dictionnaires. D'où vient-elle donc,

et comment s'est-elle formée ? Je vois dans telle salle, sur tel tableau noir, devant tel élève, une figure géométrique qui s'appelle le triangle ; voilà la sensation. Je mets de côté la salle, le tableau, Télève, le triangle qui est sous mes yeux, et je n'envisage que le triangle en général, c'est-à-dire une figure à trois côtés, voilà ridée. Que l'idée d'un triangle me soit venue à l'occasion du triangle, c'est évident ; mais que l'idée ne soit que l'image, transformée tant que l'on voudra^ c'est ce que . je nie. L'image, en effet, est particulière ; c'est l'image de ce triangle tracé sur tel tableau ; l'idée, au contraire, est celle de triangle^ei cette idée est une notion bien réelle, puisque je calcule toutes les propriétés d'un triangle. Or, s'il n'y a en moi que la faculté de recevoir l'image, l'image étant toujours particulière et ne pouvant être que cela, d'où vient l'idée générale de triangle ? Ce triangle abstrait, dont j'ai l'idée, n'existe nulle part dans les objets sensibles qui occasionnent mes sensations et me fournissent les images, car, tout ce qui est sensible et source d'image est concret et particulier. Il faut pourtant que l'idée du triangle vienne de quelque part, puisqu'elle est dans mon esprit et qu'il m'est impossible d'en douter. Encore une, fois d'où vient-elle ? Elle ne peut pas venir de la sensation seule

puisqu'elle a des caractères que je ne trouve pas dans l'image, il y a donc, en moi, autre chose que la sensation, la sensation seule est donc impuissante à résoudre le problème de Torigine des idées. Peut-on dire que l'idée vient du nom ? Mais M. Taine, vaincu par la force de la vérité, se hâte de répondre : « Entre « l'image vague et mobile suggérée par le « nom et l'extrait précis et tixe noté par le « nom, il y a un abîmée » Il y a, en effet, Tabîme qui sépare la sensation de Tidée, les sens de l'intelligence , la bête de l'homme. Mais si vous n'admettez que la sensation, avec quoi comblez-vous l'abîme, comment expliquez-vous l'idée, et quelle est la signification des mots qui remplissent le dictionnaire ?

M. Taine se tire d'embarras en se réfugiant dans une sorte de sous-sol ténébreux où Ton ne voit pas très bien se qui se passe. « Au- « dessous des images et des expériences, sorte « de végétation qui vit au grand jour, il est « un monde obscur d'impulsions, de répu- (c gnances, de chocs, de sollicitations ébau- « chées, embrouillées, discordantes, que nous « avons peine à distinguer, et qui, cependant, « sont la source in.tarissable et bouillonnante « de notre action. Ce sont ces innombrables

\. Page 37.

« petites émotions qui, au terme de notre « examen prolongé, se résument en une « impression d'ensemble, par suite, en une <c poussée finale, en une tendance définitive, et « la tendance elle-même aboutit à une expres-

« sion\ »

Cette poussée finale n'est pas autre chose que la nécessité où se trouve l'esprit humain de former des idées générales en faisant abstraction des conditions particulières de l'expérience ; elle n'aboutit pas seulement à un nom, elle aboutit à une idée. Si, en effet, le mot ne me dit rien, s'il ne cache pas une idée, il n'est qu'un son fugitif comme le bruissement du vent dans un arbre. Ce que M. Taine appelle, dans son style imagé, tout un monde obscur d'impulsions, de chocs, de sollicitations, ne s'agite pas au-dessous de la végétation qui fleurit au grand jour, il la domine, au contraire, et s'épanouit au-dessus d'elle. C'est, en effet, par le nom, signe de Tidée générale, que se termine le travail intellectuel commencé dans la sensation. Mais M. Taine ne veut pas que nous ayons des idées générales : « Quand « nous avons eu une série d'objets pourvus ce d'une qualité commune , nous éprouvons « une certaine tendance ^ une tendance qui « correspond à la qualité commune et ne corce respond qu'à elle. C'est cette tendance qui

Page 1